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27 août 2010 5 27 /08 /août /2010 23:00

 

     Avec cet ultime billet d'août, je laisserai pour l'avant-dernière fois la parole à Gérard de Nerval.


 

Gérard de Nerval

 

     Vous souvenez-vous, amis lecteurs, au printemps dernier, quand après vous avoir présenté le filet hexagonal qui permit aux Egyptiens de l'Antiquité de capturer les oiseaux aquatiques voletant au-dessus des marais nilotiques, j'avais fait une petite incursion dans notre monde contemporain pour insister sur le fait qu'au lac Menzaleh, cette technique restait encore d'actualité ?


     Bien que citant à l'époque quelques exemples contemporains de ce type de capture, j'avais gardé pour la bonne bouche, si je puis m'exprimer ainsi, quelques pages du Voyage en Orient, de Nerval, qui faisaient allusion à cet endroit, non point que le poète en partance pour la Syrie, y eût vu et relaté le travail des pêcheurs, mais simplement pour la description qu'il en a donnée : c'est cet extrait qu'à la suite de ceux que je vous aurai proposés chaque samedi de ces "vacances" que m'a offertes mon blog depuis le 24 juillet, je voudrais aujourd'hui vous donner à lire.


 

 

     Nous avons dépassé à droite le village d'Esbeh, bâti de briques crues, et où l'on distingue les restes d'une antique mosquée et aussi quelques débris d'arches et de tours appartenant à l'ancienne Damiette, détruite par les Arabes à l'époque de saint Louis, comme trop exposée aux surprises. La mer baignait jadis les murs de cette ville, et en est maintenant éloignée d'une lieue. C'est l'espace que gagne à peu près la terre d'Egypte tous les six cents ans. (...)

 

     Ces spectres de villes dépouillées pour un temps de leur linceul poudreux effrayent l'imagination des Arabes, qui attribuent leur construction aux génies. Les savants de l'Europe retrouvent en suivant ces traces, une série de cités bâties au bord de la mer sous telle ou telle dynastie de rois pasteurs, ou de conquérants thébains. C'est par le calcul de cette retraite des eaux de la mer aussi bien que par celui  des diverses couches du Nil empreintes dans le limon, et dont on peut compter les marques en formant des excavations qu'on est parvenu à faire remonter à quarante mille ans l'antiquité du sol de l'Egypte. Ceci s'arrange mal peut-être avec la Genèse ; cependant ces longs siècles consacrés à l'action mutuelle de la terre et des eaux ont pu constituer ce que le livre saint appelle "matière sans forme", l'organisation des êtres étant le seul principe véritable de la création.

 

     Nous avions atteint le bord oriental de la langue de terre où est bâtie Damiette ; le sable où nous marchions luisait par place, et il me semblait voir des flaques d'eau congelées dont nos pieds écrasaient la surface vitreuse ; c'étaient des couches de sel marin. Un rideau de joncs élancés, de ceux peut-être qui fournissaient autrefois le papyrus, nous cachait encore les bords du lac ; nous arrivâmes enfin à un port établi pour les barques des pêcheurs, et de là je crus voir la mer elle-même dans un jour de calme. Seulement des îles lointaines, teintes de rose par le soleil levant, couronnées ça et là de dômes et de minarets, indiquaient un lieu plus paisible, et des barques à voiles latines circulaient par centaines sur la surface unie des eaux.

 

     C'était le lac Menzaleh, l'ancien Maréotis, où Tanis ruinée occupe encore l'île principale, et dont Péluse bornait l'extrémité voisine de la Syrie, Péluse, l'ancienne porte de l'Egypte, où passèrent tour à tour Cambyse, Alexandre et Pompée, ce dernier, comme on sait, pour y trouver la mort.

 

     Je regrettais de ne pouvoir parcourir le riant archipel semé dans les eaux du lac et assister à quelqu'une de ces pêches magnifiques qui fournissent des poissons à l'Egypte entière. Des oiseaux d'espèces variées planent sur cette mer intérieure, nagent près des bords ou se réfugient dans le feuillage des sycomores, des cassiers et des tamarins ; les ruisseaux et les canaux d'irrigation qui traversent partout les rizières offrent des variétés de végétation marécageuses, où les roseaux, les joncs, le nénuphar et sans doute aussi le lotus des anciens émaillent l'eau verdâtre et bruissent du vol d'une quantité d'insectes que poursuivent les oiseaux.

 

     Ainsi s'accomplit cet éternel mouvement de la nature primitive où luttent des esprits féconds et meurtriers.

 

 

 (Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Tome 1, Paris, Julliard Littérature, 1964, pp. 335-7)

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Etienne 31/08/2010 21:24


bonsoir,

j'adore votre façon de penser!
c'est vrai que ramsès où bien un autre pourrait rendre à notre cher professeur adoré Richard, tout ce qu'il nous apprend sur cette merveilleuse Egypte en lui offrant ainsi un pur moment
d'extase!

égypto-merveillement!

etienne


Richard LEJEUNE 01/09/2010 09:00



     Mon cher Etienne, si vous aviez été un de mes Etudiants, après réception de l'une ou l'autre interrogation "ratée", je ne suis pas si sûr
que vous eussiez encore parlé d'un Professeur adoré.


 


Trève d'humour de ma part, c'est évidemment très gentil à vous ... mais un peu disproportionné par rapport à la petite pierre que j'apporte à l'édification de la
pyramide des connaissances ...



Nat 31/08/2010 09:30


Alors vas-y et peut-être que Ramsès t'offrira aussi ce merveilleux cadeau dont je suis consciente... Il te doit bien ça !


Richard LEJEUNE 01/09/2010 08:53



J'y songe, j'y songe, Nat.


Mais il me faudra un voyage "sur mesure" ...


Merci pour ta gentillesse.



Nat 31/08/2010 08:56


Pas du tout, je venais du Caire en avion, il n'y avait aucune escorte de police ni en décembre 1999, pas plus l'année d'après... Le petit groupe d'une dizaine de personnes dont je faisais partie
est allé se sustenter et moi j'en ai profité... pour entrer dans le saint des saints...


Richard LEJEUNE 31/08/2010 09:24



     L'escorte de police, c'est pour ceux qui font les centaines de kilomètres vers Abou Simbel, en car, à travers le désert, en partance de
Louxor ...


 


     Quant à toi, c'est un vétitable cadeau de Ramsès que les conditions de ton excursion là-bas !


Elles me donnent évidemment envie ...



Nat 31/08/2010 07:47


Je souhaite ajouter mon petit grain de sel quant au commentaire de Louvre-Passion et à ta réponse. J'ai eu le plaisir de visiter à deux reprises le magnifique temple d'Abou Simbel et m'y suis
retrouvée par deux fois totalement seule durant une bonne demi-heure (j'y suis restée plus longtemps mais ensuite avec quelques visiteurs autour de moi), le bonheur était complet. La visite de ce
lieu faisait partie de mes vieux rêves, je l'ai finalement réalisé deux fois au final...


Richard LEJEUNE 31/08/2010 08:26



     Merci pour ces intéressantes précisions, Nat, qui, je te l'avoue, me laissent en vérité assez perplexe. D'après ce que j'en sais, c'est soit
en car de touristes précédé et suivi de véhicules de la police, soit en avion que l'on arrive pour visiter Abou Simbel.


De sorte que, automatiquement, le temps de visite est décidé par d'autres.


Comment, dans de semblables conditions, peux-tu t'y retrouver seule ? T'y serais-tu rendue à moto ?



Etienne 30/08/2010 21:32


ok, autant pour moi, j'étais un peu déjà ensommeillé lorsque je lisais le billet que vous nous avez proposé!

en tout cas, merci grandement pour cette superbe réponse m'ayant entièrement recadré.

pour le commentaire de louvre-passion; c'est vrai qu'un récit de cette époque n'a rien à voir avec une visite de nos jours!
malheureusement!

amicalement!

etienne


Richard LEJEUNE 30/08/2010 21:46



     Aucun problème, Etienne : il est peut-être probable que, grâce à la réponse que je vous ai fournie, j'aie "recadré", comme vous l'écrivez,
également pour quelques autres lecteurs ...


 


     Grâce à vous, et à tous ceux qui ici me posent des questions, je retrouve le bonheur qui fut mien, trente-trois années durant, devant mes
Etudiants.


En réalité, c'est moi qui devrais vous remercier !     



Louvre-passion 30/08/2010 20:53


Ce qui me marque dans ce récit de Gérard de Nerval c'est l'impression qu'il profitait d'une "lenteur" qui a disparu ou presque. On sent qu'il prenait son temps à une époque où le tourisme de masse
n'existait pas. Pas de visite éclair à la sortie d'un car climatisé, pas de souvenir vite enfermé dans la mémoire d'un smartphone ou d'un numérique....


Richard LEJEUNE 30/08/2010 21:38



     Je ne sais si, au retour de tes vacances, L.-p., tu as eu l'opportunité de jeter un oeil sur les différentes relations du séjour de Nerval
en Egypte que je me suis plu cet été à donner ici à lire : ce que tu épingles très justement aujourd'hui correspond à ce qui ressort de chacune d'elles. 


 


     Je pense effectivement, pour en avoir lu plusieurs d'autres voyageurs du XIXème siècle et d'après les
dires de certaines de mes connaissances, que c'est exactement ce qui a disparu et qu'il me plairait de connaître, moi qui n'y ai encore jamais mis un pied :
prendre mon temps ; désirer être seul, des heures durant devant le mur d'un temple et avoir l'occasion de tenter quelques lignes de déchiffrement ; ne pas entendre dans mon dos un guide m'inviter
à sortir de mon rêve ... pour très vite remonter dans le car qui devrait m'emmener, tout aussi vite, vers le temple suivant.


 


     Le voyage en Egypte comme je l'ai lu chez Nerval et bien d'autres de son époque n'existe plus. Et je suis maintenant malheureusement trop
âgé pour l'organiser seul de la sorte, sac à dos ... 



Nat 30/08/2010 10:03


Les descriptions de Gérard de Nerval sont très plaisantes, je vois presque se mouvoir au gré du vent la végétation évoquée...


Richard LEJEUNE 30/08/2010 10:30



     Tout à fait exact, Nat : c'est d'ailleurs à mon sens la raison pour laquelle, même écrivant en prose, il reste un très grand poète
romantique ...


 


     Il ne nous manque qu'un cd proposant le bruissement et de la végétation et des oiseaux qui volettent au-dessus des marais ...



etienne 29/08/2010 23:10


herou-nefer maître richard!

je suis surpris de lire dans le récit que vous nous avez offert que: dans le passage où l'auteur rappelle que la Génèse de la Bible est en contradiction avec l'histoire antique de kemet quant aux
couches de limon disant que celà remonte à quarante milles ans???

ne serait-ce pas plutôt quatre milles ans, ce qui collerait avec la chronologie antique admise actuellement.

Serait-ce une faute de l'auteur, ou bien une erreur des égyptologues contemporain de De Nerval?

j'espère que mon intérrogation n'est pas une bêtise, au quel cas, vous voudrez bien sûr cher Richard m'excuser.

en tout cas, je suis sûr que saurez me répondre grâce à votre superbe érudition égyptophile!

égyptamicalement!

Etienne


Richard LEJEUNE 30/08/2010 10:24



     Oula !, Etienne ...


     Amateur en beaucoup de domaines, certes je le revendique, mais Maître, sûrement pas ! Jusqu'à mon dernier souffle, j'aurai toujours quelque
chose à apprendre. C'est à tout le moins ainsi que je conçois ma vie.


 


     Pour répondre à votre questionnement, deux points.


 


     1. Il n'existe pas de questions bêtes, rassurez-vous. Et l'Enseignant que je fus trente-trois années durant - et que je suis peut-être resté
au travers de ce blog -, n'eut de cesse de répondre à tous et sur tout ce qui m'était demandé.


 


     2. Je pense, en la circonstance, que vous avez mal interprété les propos de Nerval et confondu deux choses : la géologie et la civilisation
pharaonique proprement dite.


 


     Certes, les égyptologues s'accordent pour faire remonter chronologiquement les premières dynasties à approximativement 4 à 3 000 ans avant
notre ère.


Et c'est de cette Egypte-là dont il est question dans la majorité des ouvrages et donc dans l'esprit des gens.


Mais le pays, vous vous en doutez, existait bien avant que l'homme y crée une civilisation.


Déjà, il y a quelque 20 000 ans, au Paléolithique donc, plus précisément à la fin du Pléistocène, les premiers groupes humains, nomades au départ, sont devenus
semi-sédentaires et se sont installés sur les rives du Nil quand ils se sont aperçus que chaque année la crue permettait, après le retour du fleuve dans son lit, la naissance renouvelée d'une
végétation qui servait de base à leur nourriture.


De sorte que de chasseurs-nomades, ils devinrent cueilleurs, puis après quelques siècles, agriculteurs et éleveurs sédentaires : l'Egypte pharaonique pouvait
naître.


 


     Mais quand ceux-là arrivèrent il y a 20 000 ans dans cet environnement prometteur, vous pensez bien Etienne que, géologiquement parlant, les
déserts et la faune qui y vivait existaient déjà depuis des milliers d'années.


 


     C'est à ce lointain passé géologique - et non historique - que fait ici allusion Gérard de Nerval, mettant l'accent sur le fait que, pour
les rédacteurs de la Bible, tout commença quand leur dieu créa l'Homme.


Comme si, avant, rien n'avait existé !!!


 


     J'espère, sans avoir été trop long, avoir néanmoins répondu à votre question.


Si, d'aventure, il vous plaisait de vouloir en savoir plus, puis-je me permettre de vous conseiller la lecture de l'ouvrage de Béatrix Midant-Reynes, paru chez
Fayard en 2003 (peut-être en collection de poche depuis ...), intitulé Aux origines de l'Egypte - Du Néolithique à l'émergence de l'Etat ?



FAN 28/08/2010 15:50


En effet, Gerard de NERVAL nous fait une jolie description de ce qu'il a vu à son époque mais je n'ai pas vu dans celle-ci une phrase concernant le "filet hexagonal"!!J'ai eu grand plaisir à lire
votre post qui m'a incité à fouiller plus profond les recherches égyptiennes concernant le lac Menzaleh! Merci Richard BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 30/08/2010 09:08



     Tout à fait exact, Fan, et je l'ai d'ailleurs bien spécifié dans mon introduction : Nerval ne nous décrit par une scène de pêche comme celle
à laquelle j'avais précédemment fait allusion, mais nous donne à voir le paysage de ce lac Menzaleh aux confins du Delta.


 


     Dans vos recherches ici sur le Net concernant ce lac, je présume que vous aurez rencontré les travaux du chercheur égyptien Nessim Henein
qui s'est intéressé aux techniques de chasse et de pêche encore actuellement pratiquées dans ces régions palustres par les Egyptiens.


 


Notamment, ici, la relation des prémices de ses recherches ...



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