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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 00:00



     Nous voici vous et moi, amis lecteurs, une nouvelle fois réunis, devant ce superbe fourré de papyrus exposé bien en évidence dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

E 13 101

     Mardi dernier, souvenez-vous, nous avions lu la description qu'en avait donnée son inventeur, le Nantais Frédéric Cailliaud. Et j'avais mis un point final à notre rencontre en vous promettant, aujourd'hui, de tenter de comprendre la forte symbolique qui se dissimule à l'abri de ce topos iconographique de l'art funéraire, présent dès les premiers instants de la civilisation pharaonique, que sont ces végétaux nilotiques bruissant de vie.

     Nous nous trouvons donc ici - chaussés de bottes, je l'espère ! - dans le biotope très spécifique des zones palustres égyptiennes. Il faut d'emblée comprendre que, dans la mythologie liée à la création du monde, les marécages symbolisaient l'image sublimée des origines, le Noun, cette eau préexistante grosse de toutes les formes de vie futures, en ce compris le démiurge lui-même. Et à partir de cette masse liquide primordiale et inorganisée serait née la civilisation : de ce véritable athanor purent sourdre absolument tous les éléments de la création.

     Ces marais grouillaient tout à la fois d'animaux dangereux et malfaisants - l'hippopotame mâle et le crocodile en étant les deux principaux acteurs, comme je l'avais souligné déjà en juin 2008 -, mais aussi d'autres, parfaitement inoffensifs : dans les premiers, les Egyptiens voulurent voir la métaphore
patente des puissances négatives originelles, d'où la nécéssité obvie de les éliminer qu'illustre à souhait les scènes de chasse et de pêche très souvent représentées de part et d'autre du fourré de papyrus, et que je décrypterai pour vous plus particulièrement mardi prochain.
 
     Mais,
vous vous en doutez, amis lecteurs, si vous me  lisez régulièrement, cette végétation luxuriante ne constituait pas qu'un simple élément esthétique des chapelles funéraires - l'art égyptien n'eut d'ailleurs jamais de finalité purement et gratuitement décorative - : non, elle matérialisait en fait un monde en devenir dans lequel s'affrontaient de multiples forces.

     Il nous faut en outre savoir - la présence de semblables fourrés de papyrus dans une tombe n'étant évidemment pas le fruit d'une dilection toute personnelle d'un artiste plus particulièrement porté à dessiner végétaux et animaux aquatiques -, que c'est précisément dans cet espace-là que tout défunt, désirant s'assurer un survie idéale, se portera protagoniste de sa renaissance, se voudra le seul à régler son propre devenir post-mortem.

     De sorte qu'il est absolument nécessaire à notre compréhension de maintenant considérer le sujet de ce fragment de peinture qui fit l'objet de l'irréversible geste de destruction de Frédéric Cailliaud en 1822 non plus en tant qu'élément esseulé, mais comme s'intégrant dans un ensemble pariétal précis. En effet, si parfois ces plantes servirent de toile de fond aux scènes cynégétiques, elles furent bien plus souvent comme ici représentées au centre même d'une composition antithétique dans laquelle étaient affrontées la scène de chasse au bâton de jet et celle de pêche au harpon.

Cailliaud - Tombe Néferhotep-1

     L'on pourrait presque comparer ce haut fourré végétal à un miroir sans tain de chaque côté duquel s'animerait la même image du défunt, occupé à une tâche toutefois physiquement différente mais - et c'est sur ce point que je voudrais insister -, symboliquement identique :  se donner les moyens de garantir la régénération
nécessaire, attendue, espérée de tous ...

     Il nous faut aussi être conscients que ces immenses bouquets de papyrus, même s'ils étaient susceptibles de se développer en plusieurs endroits des rives du Nil, faisaient essentiellement référence aux zones les plus  marécageuses du Delta qui, sur le plan métaphorique à nouveau, évoquaient les régions chtoniennes, - entendez par là le monde souterrain -, par définition privées de lumière solaire et dans lesquelles immédiatement après son trépas se mouvait tout impétrant à une vie future ;  privées de luminosité,  et surtout balisées d'obstacles à  nécessairement écarter.  

     Mais ces plantes à l'ombelle constituée d'une profusion de souples fibres verdâtres représentaient également une sorte d'allégorie de la fraîcheur, de la verdeur physique, partant, de la jeunesse éternelle ; celle, précisément, recherchée par le mort. De sorte que, conséquemment, leur présence dans cette scène ne pouvait qu'obligatoirement, par la magie de l'image, assurer au propriétaire de la tombe son propre devenir dans l'Au-delà.
   
     J'observe et j'aime assez, par parenthèses, que ces deux termes - image et magie -, forment une parfaite anagramme : hasard heureux de notre langue, ils constituent comme un crédo, une sorte de carte de visite de l'art égyptien pour lequel une représentation n'est pas une fin en soi mais un moyen, qu'il soit d'initiation, d'envoûtement, de défense, voire de guérison ...

     De sorte qu'il ne nous faut jamais perdre de vue que
l'image égyptienne est utilitaire : incorporant tout être à la hiérarchie cosmique, elle se veut donc instrument de survie.
    

     Mais revenons à notre végétation palustre.
     Vous imaginez bien que telle qu'ici stylisée, si remarquablement arrondie en son sommet, jamais elle ne se présentait ainsi dans la Nature : les tiges,
aussi figées, aussi statiques, tellement droites, tellement bien rangées côte à côte, ne pouvaient qu'être agitées par le vent. Et se balançant, se frottant immanquablement les unes contre les autres, elles développaient un certain bruissement qui, semble-t-il, suggérait les sons émis par un  sistre, l'instrument de musique que traditionnellement jouait la déesse Hathor, - dont, soit dit en passant, le fourré de papyrus matérialise le royaume ; Hathor, symbole de charme, de grâce et de séduction féminine, partant, personnification de l'Amour, cet amour absolument nécessaire à tout défunt pour accomplir son obligatoire régénération d'après trépas.

     La connotation sexuelle est donc ici flagrante !
     Mais pas seulement ici ...
    Ce sera précisément cette symbolique érotique au travers de maints détails présents dans la scène de chasse aux volatiles qu'après celle de la pêche, analysée dans un
précédent article - (dont je me permets de vous suggérer la (re)lecture) -, je m'efforcerai de vous faire découvrir la semaine prochaine, devant ce fragment de peinture provenant de la chapelle funéraire de Neferhotep, lors de notre dernière entrevue avant les vacances de Printemps.

     A mardi, donc, comme d'habitude.
     Même salle, même heure ?


(Debray : 1992, 31 ; Derchain : 1972, passim ; Desroches Noblecourt : 2003, 27-50 ; Germond : 2001, 100 ; 2004 : 27 ; 2008 : 218)

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commentaires

Louvre-passion 28/03/2010 18:31


C'est curieux quand je consulte le guide du visiteur des antiquités égyptiennes édité par le Louvre, il n'est pas fait mention d'une dimension sexuelle à propos de cette peinture :)
Enfin si on veut quelque chose d'explicite autant relire le hiéroglyphe "d'engendrer" à la page 69 (est ce fait exprès ?) du "Petit lexique de l'égyptien hiéroglyphique" de Bernadette Menu.


Richard LEJEUNE 29/03/2010 08:38



     En effet, oui, ce petit guide gris - émaillé de certaines erreurs, par parenthèses - édité en décembre 1997, immédiatement - trop vite ? -
après le redéploiement des collections égyptiennes, constitue une simple énumération des pièces principales à voir dans chacune de trente salles du Département, mais en rien, et c'est logique,
une analyse pointue des objets.

     Et pour le côté symbolisme sexuel, il faudrait que soient ajoutées bien des pages au remarquable, très instructif mais trop petit ouvrage de Jean-Manuel Traimond :
Guide érotique du Louvre et du Musée d'Orsay ...

Quant à celui de Bernadette Menu auquel tu fais ici allusion, je ne le connais nullement. Qu'écrit-elle exactement à propos du verbe "engendrer" ??
Pourrais-tu, ici ou en privé, L.-p., m'en dire un peu plus ?
 


nike shox 25/03/2010 02:59


Le musée éguptien est undroit système,ça me donne envie d'y aller!


Tifet 24/03/2010 10:18


Cette scène classique de pêche au harpon et de chasse au baton de jet, interprétée souvent comme un "divertissement" et souvent répétée dans les tombes, est maintenant reconnue comme prouvant les
efforts du défunt pour récupérer son "âme d'hier et de demain", réf "le fabuleux héritage de l'Egypte" de Christiane Desroches Noblecourt, Editions Télémaque 2004, livre très intéreressant sur la
signification des symboles en Egypte et sur la place extrêmement importante des animaux dans ce symbolisme. bonne journée à vous; Tifet


Richard LEJEUNE 24/03/2010 12:02



     C'est exactement, chère Tifet, la symbolique "cachée" de cette scène qu'aujourd'hui, avec tout d'abord le fourré de papyrus, puis mardi
prochain avec la chasse au bâton de jet, je donnerai à découvrir à ceux qui, fidèles comme vous, me font le plaisir de venir lire mes articles.



FAN 24/03/2010 09:04


Très intéressant ce bouquet de papyrus et comme c'est le Printemps, je pense que nous allons découvrir les dessous de celui-ci!! J'ai reçu "Hiéroglyphes mode d'emploi d'Evelyne Faivre-Martin
(service culturel Louvre)tout petit livre de 40pages mais une approche intéressante qui me fait dire que les scribes avaient un dur labeur!!Je comprends mieux à ce jour le début du déchiffrage!ce
fascicule concis peut inciter à aller plus loin mais trop cher pour mes modestes moyens! BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 24/03/2010 11:55



     Vous avez entièrement raison, Fan : rien n'est simple dans l'écriture hiéroglyphique ! Et les égyptologues estiment qu'à l'Antiquité très
très peu étaient ceux qui savaient lire et écrire : d'où l'immense importance de l'image qui, elle, avait le mérite d'être comprise au premier degré par l'ensemble de la population ... 

     Mais je vous rassure, pour la majorité de nos contemporains, l'écriture égyptienne demeure également incompréhensible si l'on n'a pas la volonté de s'atteler à l'étudier
; et ce n'est pas pour cela, vous le savez, que l'on ne peut pas s'intéresser à l'histoire de ce pays ...



Alain 23/03/2010 11:16


Le mot Noun m’interpelle. L’on pourrait croire que les égyptiens avaient compris, bien avant nous, que la vie se serait développée dans l’eau, d’où ce Noun sorte d’océan primordial.
J’ai lu, qu’en fait, il s’agit plutôt d’un milieu indifférencié qui contient les germes de toutes choses. La notion de liquide est une analogie à la poche matricielle emplie d’eau de laquelle sort
la vie.


Richard LEJEUNE 24/03/2010 07:03



    Si les Egyptiens de ces époques lointaines n'avaient probablement pas compris scientifiquement que la vie s'était développée dans l'eau, à tout le
moins dans un élément aquatique, fût-il la poche matricielle à laquelle tu fais allusion, Alain, c'est de toute évidence par analogie avec la crue du Nil qui, chaque année, leur apportait le
renouveau de la Nature qu'ils ont fondé leurs différentes cosmologies, car toutes ont un point de départ commun : la création par le soleil à partir de l'élément liquide.

    La plus ancienne des trois cosmologies classiques est celle d'Héliopolis ; et la conception de la création qu'elle prône fut reprise dans ses grandes lignes par les deux
autres.

    Qu'y apprend-on ? Que le Noun préexistait à tout ; qu'il était, je l'ai souligné dans mon texte, gros de toutes les formes de vie à venir, y compris le Créateur, le
démiurge.

     C'est exactement d'ailleurs ce que tu exprimes quand tu écris que c'est "un milieu indifférencié qui contient les germes de toute chose".

    C'est ainsi également que le définit Nicolas Grimal dans son incontournable "Histoire de l'Egypte ancienne" (paru depuis en "poche") que je conseille de lire par tout
personne qui désire se faire une idée première de la civilisation des rives du Nil. Dans cet ouvrage, (p. 53 de mon édition de 1988), l'égyptologue français écrit que cet élément liquide
incontrôlé qu'était le Noun, souvent traduit par "chaos", ne doit nullement être considéré comme  négatif : c'est "une masse incréée, inorganisée et contenant en elle les germes
possibles de la vie".

    Il ajoute aussi, c'est important, que ce chaos ne disparaît pas après la création : il reste aux abords de l'univers égyptien et menace régulièrement de réapparaître si, pour
une raison ou une autre, l'équilibre du monde est caduc.

    Rappelle-toi, dans l'article du 26 janvier dernier consacré à la philosophie du pouvoir royal, j'ai mis en évidence le fait que tout souverain se devait de juguler les ennemis
de l'Egypte qui, métaphoriquement, représentaient les puissances négatives susceptibles de permettre au chaos de se manifester...

     Sur ce Noun, nous pourrions donc disserter des heures et des heures : il représente en effet le point de départ de tout ce qui adviendra par la suite ...
     



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