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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 23:00

 

     Nous nous sommes quittés mardi dernier, vous et moi amis visiteurs, après avoir quelque peu pris conscience de l'importance du lait dans la civilisation égyptienne - quelque peu, seulement, car vous avez compris que j'escomptais bien développer plus avant ce très intéressant sujet lors de plusieurs autres interventions à venir - ; et aussi après vous avoir promis d'évoquer aujourd'hui plus spécifiquement le lait maternel, utilisé en réalité sous deux "aspects" : celui, tout à fait commun, d'une jeune mère (irtchet remetch - lait humain, spécifient les textes) et celui, plus particulier, d'une femme ayant accouché d'un enfant mâle.


 

     Alors que bizarrement dans l'Assyro-Babylonie antique, pratiquement à la même époque, le lait maternel était considéré comme nocif, en Égypte, l'allaitement naturel, appelé mou bezaou, c'est-à-dire "eau de protection", - que ce soit d'ailleurs celui de la vraie mère ou celui d'une nourrice -,  était reconnu pour mieux convenir aux nourrissons que celui d'un animal.

 

     Selon feue Madame Christiane Desroches Noblecourt, il est vraisemblable que pour les Égyptiens, élever un bébé au sein était garant d'une meilleure santé, ce lait constituant un véritable antidote censé l'immuniser, à tout le moins pendant la période d'allaitement - 36 mois, semblerait-il, si je m'en réfère au Papyrus d'Ani du British Museum (EA 10470). Opinion que je me garderai bien de confirmer ou d'infirmer, n'ayant aucune compétence en la matière, même si, en tant que père et grand-père, j'ai bien là-dessus aussi ma petite idée.

 

      Prolongement matériel ex utero de ce qui avait nourri le foetus dans le placenta, le lait maternel, vous le comprendrez très vite, amis visiteurs, qu'il soit considéré comme adjuvant ou comme excipient, eut une valeur de premier plan dans l'Égypte pharaonique, et plus spécifiquement parmi les pratiques médico-magico-religieuses : j'en veux pour première preuve ce test, consigné dans le Papyrus Ramesseum IV, censé pronostiquer le degré de viabilité d'un nouveau-né :


     Une autre chose à faire pour lui le jour de sa naissance : un fragment de placenta broyé dans du lait lui sera donné pendant trois jours de suite. S'il le vomit, cela signifie qu'il mourra. S'il l'avale, cela signifie qu'il vivra.

 

     Importance considérable, annonçai-je d'emblée. C'est à ce point vrai que deux passages du Papyrus Ebers que déjà je convoquai la semaine dernière, les §§ 788 et 796, prodiguent quelques conseils en vue d'examiner la qualité du lait qu'à son enfant une jeune mère serait amenée à donner :

 

     Détermination d'un lait mauvais : tu constateras que son odeur est semblable à la puanteur du poisson "méhyt".


     Détermination d'un lait consommable : son odeur est semblable à celle des morceaux concassés de rhizome de souchet comestible ; cela est un critère d'analyse.


            

     Toutefois, s'il me fallait établir un semblant de hiérarchie, j'affirmerais sans hésitation aucune que bien plus apprécié encore fut le lait de femmes ayant accouché d'un garçon. Tout simplement parce que cet événement était assimilé à Isis enfantant Horus.

 

     Véritable panacée pharmacologique, il était en effet notamment utilisé pour remédier aux dysfonctionnements oculaires que l'on devine préoccupants dans un pays baigné de soleil et parfois traversé par des vents soulevant la poussière de sable. Ainsi, dans le papyrus Ebers à nouveau, lirez-vous :

 

     Autre remède pour chasser les substances rouges qui sont dans les yeux : feuilles d'acacia, malachite et lait d'une femme ayant mis au monde un enfant mâle.

Sera préparé en une masse homogène et appliqué sur les paupières. (Eb. § 408)

 

     Permettez-moi de simplement préciser, sans évidemment préjuger du protocole de guérison, qu'au milieu du XXème siècle encore, toujours selon Madame Desroches Noblecourt, dans certaines régions de France, dont le Massif Central, on instillait toujours ce type de lait pour soigner des douleurs au niveau des yeux  ...

 

     Le Papyrus 3027 du Musée de Berlin stipule qu'il peut guérir les "maux" des nourrissons - comprenez les coliques :

 

     Moudre finement des extrémités de tiges de papyrus et des graines mêlées à du lait d'une femme ayant mis au monde un fils.

Si on en donne à l'enfant une mesure, il passera le jour et la nuit dans un sommeil salubre.

 

     Il fut également indiqué pour soigner l'incontinence urinaire des jeunes enfants.

 

     A son sujet, le Papyrus médical 10059 du British Museum donne à lire des paroles incantatoires qu'il était bon de réciter sur un onguent confectionné aux fins d'apaiser d'éventuelles brûlures, Isis étant censée les prononcer :

 

     Je sais comment éteindre cela avec mon lait, l'eau de guérison qui est entre mes seins. Je verse mon lait sur tes membres, mon fils et tes muscles guérissent. Je fais que le feu s'éloigne de toi aussi puissant qu'il était.


      A dire sur (des feuilles d') acacia, des sablés d'orge, des coloquintes cuites, des coriandres cuits.

Fais-en une masse à mélanger avec du lait d'une femme ayant mis au monde un enfant mâle.

Tu banderas cela avec une tige de ricin

 

     Enfin, et pour à nouveau évoquer le contexte magico-médical, au-delà de ses fonctions nutritionnelles, au-delà de ses qualités thérapeutiques, ce lait spécifique était lui aussi réputé pour établir un protocole divinatoire. Ainsi trouve-t-on sur un autre document d'époque aujourd'hui conservé à Berlin (Pap. 3038), conseil d'un test en vue de déterminer si une femme pourra ou non être mère : il y est question de morceaux de pastèque à malaxer avec du lait d'une femme ayant accouché d'un enfant mâle ; à verser dans son vagin : si elle vomit, elle enfantera, alors que si elle a des vents, cela signifie qu'elle n'enfantera pas.

 

     Ici au Louvre, pour autant que tout à l'heure vous vous rendiez en salle 16, vous découvrirez dans la vitrine 4 un objet  avec embout (E 14468 bis), de quelque 20 centimètres de long, propre à effectuer cette injection. Au point de départ, corne de bovidé, l'ustensile fut exhumé jadis de la tombe 1382 du cimetière ouest de Gournet Mourraï.

Il daterait du milieu de la XVIIIème dynastie

 

 

E-14468-bis.jpg

 

     Cette franche utilisation du lait d'une mère d'un bébé de sexe masculin dans la pharmacopée égyptienne antique semble avoir encouragé les artistes à réaliser des récipients spécifiques dont le modelé - pour celles et ceux, nombreux, qui ne savaient pas lire - induisait sans conteste le "médicament" qu'ils renfermaient.

 

     Les archéologues ont en effet mis au jour, essentiellement dans des sépultures féminines, des petits vases anthropomorphes à l'effigie d'une femme assise sur ses talons tenant dans son giron un bébé mâle qui prend - a pris ou va prendre - le sein.

 

     Le Louvre détient une de ces "bouteilles à lait" (AF 1660), dont je ne possède malheureusement que photographies monochromes, son site internet n'en proposant nul cliché. D'ailleurs, l'objet n'est même pas mentionné dans sa base de données officielle : peut-être parce qu'il se trouve toujours dans les réserves ...

 

     Toutefois, et pour que vous visualisiez ce type d'objet, il m'a semblé opportun de vous montrer celui, semblable, superbe, en terre cuite rouge, qu'expose le Musée des Antiquités de Leyde, aux Pays-Bas, datant probablement de la fin du Nouvel Empire ou des débuts du premier millénaire avant l'ère commune.

 

    

  Fiole à lait égyptienne (Musée de Leyde)

 

 

 

      Comme existent également d'autres fioles quasiment identiques, mais dépourvues toutefois du nourrisson, certains égyptologues qui les ont abondamment étudiées pensent  - je ne dis pas : affirment - que les unes auraient donc contenu du lait de femmes venant d'accoucher d'un garçon et les autres, tout logiquement, de celles ayant donné naissance à une fille.

 

     Permettez-moi, amis visiteurs, de clore notre entretien en attirant votre attention sur la conception qu'avaient les riverains du Nil antique quant à la formation de l'embryon : ils pensaient en effet que, si le sperme de l'homme était à l'origine de l'élaboration des os et des nerfs, le sang pour sa part faisait se transformer le lait maternel en chair.

 

     Le Papyrus Jumilhac E 17110 appartenant au Louvre (mais non exposé) l'atteste sans ambages quand il proclame :

 

     Et Rê dit à l'Ennéade : "Quant à ses chairs et à sa peau, sa mère les a créées avec son lait ; quant à ses os, ils existaient grâce à la semence de son père".


 

     De l'importance du lait dans la civilisation égyptienne, avais-je préalablement annoncé ...


 

 

 

(Bardinet : 1995, 139-53 et 311 ; Daumas : 1980 : 27-32 ; Desroches Noblecourt : 1952, 49-67 ; Jean/Loyrette : 2010, 99-114, 152, 165-82 et 215 ; Lefebvre : 1960, 59-65 ; Spieser : 2007, 1727 ; Vandier : 1961, 124, XIX, XII 24-25)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Alain 22/05/2012

Mince, merci Richard, j’ai enfin compris quel était le bon remède pour les douleurs visuelles. Encore va-t-il falloir trouver une mère venant d’accoucher d’un garçon qui daigne m’en donner quelques
gouttes…
Cette femme assise en terre cuite tenant un bébé est belle et attendrissante.

TIFET 22/05/2012

Cette "bouteille à lait" est très curieuse et ressemble étrangement à un pot à onguent qui, me semble-t-il est au Musée du Louvre, et qui m'avait inspiré une sculpture......peut-on confondre "pot à
lait" et " pot à onguent" Richard ?

J-P.Silvestre 22/05/2012

Voilà qui contribue à nous prouver que le machisme n'est pas une doctrine récente !

FAN 23/05/2012

Je suis quelque peu du même avis que JP Sylvestre!!Quel machisme pour prétendre que seul le lait d'une mère enfantant d'un mâle avait des vertus indéniables!! Très intéressant ce post!! Même dans
cette civilisation, on ne pensait qu'après mure réflexion, le lait maternel était bon pour l'enfant alors que si la nature a donné le lait à la mère humaine, c'est bien pour nourrir son enfant!! Il
y a quelques pratiques qui font offense à la féminité!! Beurk!BISOUS FAN

TIFET 23/05/2012

Je faisais allusion Richard à la femme allaitant qui est au Louvre vitrine 13 de la salle 24 (Sully 1er étage) consacrée au Nouvel Empire, que j'avais reproduite comme pot à onguent et vous m'aviez
donné ces explications le 10/11/2010 et qui ressemble beaucoup à votre "bouteille à lait" !!!

Montoumès 23/05/2012

En même temps c'est le système égyptien antique qu'on remet en cause : il suffit de voir les problèmes de légitimité du pouvoir quand ce n'est pas le fils aîné du roi qui monta sur le trône
(complot, enfant mort avant le roi, conflit nord/sud, femme à la succession, usurpateur...). Ce qui rejoint l'idée de l'enfant mâle à mon sens.

TIFET 23/05/2012

Au temps des Pharaons, les Egyptiens sont confrontés aux microbes, aux parasites, aux maladies........et les médecins proposent des remèdes et incantations magiques que l'on a pu retrouver sur
différents papyrus, ces remèdes étaient souvent contenus, dans un souci esthétique mais aussi peut-être de reconnaissance des contenus, dans des pots à pharmacie qui prenaient des formes variées,
telle cette femme allaitant son enfant, en terre cuite, datant du Nouvel Empire, que je vous propose de découvrir maintenant telle que je l'ai faite d'après une photo, en terre cuite à 1260 °, mais
dont j'ignore la provenance et le lieu où l'on pourrait l'admirer !!

Vous avez mal lu Richard !! mais ceci dit ce n'est qu'un détail mais qui m'a interpellée à la vue de cette femme allaitant son enfant, je dois dire que la mienne a son enfant dans les bras mais
j'ignore son sexe vu que l'on ne le voit pas ! est-ce un garçon ??? ou une fille ??? l'artiste n'a pas pris la peine de le préciser.......

TIFET 23/05/2012

""Pot à onguents" ou "pot à pharmacie", n'est-ce pas la même chose ? je ne voudrais pas que vous vous" preniez la tête " avec mes questions ! bonne soirée Richard

JA 23/05/2012

Merci beaucoup pour ce bel article
de justicieux galéniciens ces Egyptiens d'il y a 5000 ans
A bientôt
JA

Montoumès 25/05/2012

Attention, je n'ai pas justifié un "machisme" à l'égyptienne :) J'expliquais que leur vision n'était pas la nôtre, et que les circonstances par lesquelles plusieurs reines parvinrent au pouvoir
tiennent quasiment de l'anecdote. Mais comme vous le faites en citant l'ouvrage de feue Mme Desroches-Noblecourt, le rôle, l'importance de la femme était tout à fait différent. J'en prend pour
preuve d'ailleurs les reines Iâhotep ou Tiyi, ou même Moutemouia ou Nefertiti !
Et pour en revenir à Hatshepsout, il est temps d'arrêter de dire que le "gentil fils" Thoutmosis III s'est fait usurper le pouvoir par la méchante Hatshepsout et que de fait il se vengea violemment
en martelant ses effigies. Il n'y a pour moi qu'un souci théologique de lignée royale...

le-gout-des-autres 27/05/2012

J'ai une question qui me tarabuste depuis un moment sans jamais trouver quelqu'un qui puisse me répondre.
A part les hiéroglyphes, les Egyptiens de l'ére des pharaons avaient-ils une autre forme d'écriture ?
Parce que, dans mon esprit d'ingénieur flemmard, comment peut-on exprimer tout ce que semble exprimer cette civilisation avec des signes qui devaient être incommensurablement nombreux, bien plus en
tout cas que les quelques dizaines de signes des alphabets latin, hébraïque, grec, amharique, bref les alphabets du coin.

le-gout-des-autres 29/05/2012

Eh bien merci beaucoup.
Je ne morrais pas moins bête mais sûrement moins ignorant...

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