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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 00:00

     Tout au long des différents articles consacrés le mois dernier à la chapelle funéraire du mastaba d'Akhethetep exposée dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, notamment ceux des 14 et 21 octobre, j'ai eu, soit dans le corps du texte, soit dans les réponses apportées à vos commentaires, ami lecteur, l'occasion d'insister sur l'énorme importance accordée dans la décoration aux questions d'alimentation du défunt afin d'assurer sa survie dans l'au-delà.

     Par la présence de la table d'offrandes, tout d'abord : monument cardinal disposé au pied de la stèle fausse-porte par où, remontant du caveau dans lequel il avait été inhumé, il était susceptible de venir recueillir les vivres qu'amis et membres de la famille, à dates régulières, venaient y déposer. 

     Les efflluves de ces aliments pouvaient aussi venir titiller ses narines grâce à la fente pratiquée dans un des murs de sa chapelle et qui donnait sur le "serdab" dans lequel ses statues étaient entreposées.

    Ensuite, je vous ai également fait remarquer que, par pure précaution contre une interruption toujours possible du culte familial, une scène de repas, l'image et la liste des aliments, ainsi qu'une formule d'offrandes étaient gravées et peintes sur certaines parois de manière à assurer - magie de l'image, magie des mots - son ravitaillement.

     Enfin, au cas où tout cela n'eût pas encore été suffisant, une dernière possibilité consistait à représenter la même scène du "banquet" funéraire au-dessus de la stèle fausse-porte.    

     J'ai aussi simplement mentionné, promettant d'y revenir ultérieurement, que la table d'offrandes ayant appartenu à Akhethetep, parce que trop volumineuse, n'avait pas été installée au Louvre à la place qu'elle occupait à l'Ancien Empire dans la chapelle du mastaba érigé à Saqqarah, mais plutôt dans une alcôve aménagée dans l'épaisseur du mur de droite quand vous pénétrez dans la sallle. A droite donc aussi de la chapelle proprement dite.

     C'est donc de cette vitrine qu'il est question aujourd'hui; et plus spécifiquement de la présentation de la table d'offrandes seule, préférant réserver au second article de mardi prochain les différents autres objets que cet espace vitré propose en relation avec ceux gravés sur la table elle-même et ainsi en profiter pour vous expliquer plus en détails leur destination respective.
(Moyen habile, vous en conviendrez, d'inviter ceux que ce type de monument intrigue à venir à nouveau consulter mon blog la semaine prochaine ...)


                                                              VITRINE  2

                                       LA  TABLE  D'OFFRANDES  D'AKHETHETEP

                                                              (E 10 958 B)



     Taillé dans un monolithe de granit rose, approximativement rectangulaire dans la mesure où les contours, aujourd'hui irréguliers, ont fortement été érodés, cet imposant monument de quelque deux tonnes mesure, dans ses dimensions maximales, 167 cm de long et 107 de large.

     Comme le plateau supérieur gravé présente la particularité d'être incliné vers nous, afin très probablement de permettre une évacuation des libations qui y étaient déposées, le monument a une hauteur de 58 cm l'arrière et de 46 à l'avant.

      Les emplacements des objets contenant les offrandes sont sculptés en relief saillant dans la masse de granit. La numérotation que j'ai appliquée sur le dessin ci-dessous va me permettre d'énumérer ces différents ustensiles.


     En première position, vous avez un bassin à libations rectangulaire creusé d'une cavité aux parois obliques. Des traces blanchâtres, probablement du calcaire résiduel de l'eau qui y fut jadis déposée, sont encore visibles au fond de la cavité.

          Au centre du plateau, en deuxième position, figure un large signe "htp" ("hetep" ou "hotep", selon les égyptologues) : il s'agit, gravé à l'envers par  rapport à nous, du signe hiéroglyphique constitué d'une natte sur laquelle un pain a été déposé, qui exprime l'offrande.

     Devant ce hiéroglyphe gravé et considérablement agrandi, vous  distinguez, à droite, en numéro 3, la représentation en plan d'une aiguière munie d'un bec verseur posée sur sa bassine circulaire et à gauche, une grande assiette plate. Enfin, douze coupes encadrent ces quatre ustensiles funéraires, sur tout le pourtour de ce plateau : également figurées en plan, elles sont suggérées par de simples cercles concentriques.



     Si, en étant devant la vitrine, vous vous penchez un peu pour regarder ce monument de face, comme sur le dessin ci-dessus, ou sur la photo en début d'article, vous remarquerez, sur la tranche antérieure, le profil de trois de ces coupes : vous y distinguerez nettement leur forme évasée, ainsi que le support concave sur lequel ces céramiques étaient habituellement posées dans la tombe.


     Au cours de l'histoire égyptienne, les tables d'offrandes prirent évidemment des formes et des formats différents; elles furent aussi fabriquées dans divers matériaux : en bois, pour les plus anciennes, en métal aussi parfois, mais surtout en pierre. 

     Il n'est évidemment pas anodin que se trouve au centre même de la table d'Akhethetep le hiéroglyphe de l'offrande auquel j'ai fait allusion ci-dessus : il est pratiquement certain que dans les tombeaux primitifs, ce n'était qu'une simple natte sur laquelle avait été déposé un pain qui figurait les repas pour la survie du défunt dans l'au-delà.

     Avec le temps, l'évolution des moeurs et des croyances religieuses, cette natte, dont les Egyptiens s'étaient probablement rendu compte qu'elle se déteriorait, fut remplacée, aux toutes premières dynasties pharaoniques, par un plateau circulaire.

     Comme il est vraisemblable que, dès l'origine de ce rituel, le repas funéraire comportait une aspersion d'eau lustrale soit sur le plateau, soit sur les aliments; comme, d'autre part, l'offrande de boisson devait prendre la forme d'une libation dont on aspergeait les aliments solides, tout ce liquide devait abondamment se déverser de toutes parts et ainsi éclabousser les alentours. 

     De sorte que très vite, le plateau circulaire fut remplacé par un bloc plus ou moins rectangulaire  - la table d'offrandes proprement dite - disposant d'un léger rebord pour contenir les liquides et d'une rigole munie d'un "bec" en saillie débouchant sur un des côtés, de manière à en permettre leur écoulement.

     Le motif initial gravé sur la table d'offrandes auquel je faisais allusion, à savoir la natte et le pain placé dessus, dicta même à une certaine époque, la forme de ce blog rectangulaire. Ainsi, D 77 ci-dessous, pièce exposée au premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, dans la deuxième vitrine sur le palier de l'escalier du Midi : vous constaterez aisément que c'est la figuration du pain projeté en avant de la dalle qui sert ici de déversoir aux libations.


     Au Nouvel Empire, et plus spécifiquement à l'époque amarnienne, donc sous le règne d'Aménophis IV/Akhénaton, apparurent des tables d'offrandes tout à fait semblables à celles que nous avons chez nous, c'est-à-dire montées sur quatre pieds. 


     Sans toutefois avoir la prétention d'être exhaustif, je m'en voudrais de ne pas ajouter que ces rites et ces ustensiles utilisés pour les particuliers furent aussi l'apanage des dieux, dans les temples qui leur étaient dédiés. C'était alors Pharaon lui-même qui accomplissait le rituel, en théorie à tout le moins car il est bien évident que n'ayant aucun don d'ubiquité, il ne pouvait être partout à la fois au même moment. Dès lors, dans la réalité des faits, c'étaient des prêtres ritualistes attachés aux temples qui, chaque matin, venaient nourrir la statue divine. Et le soir, après que le dieu s'en était "repu", les prêtres emportaient les mets pour s'en délecter.

     C'est ainsi qu'il y eut, à partir de la IIIème Période Intermédiaire, et jusqu'à l'époque ptolémaïque, des membres du haut clergé thébain qui portèrent le titre sacerdotal de "Acolyte rituel de la Table d'offrandes grande et pure du Domaine d'Amon".

     Ces tables d'offrandes destinées aux temples - et que les égyptologues, dans ce cas, appellent volontiers "autels" -, consistaient le plus souvent en blocs assez massifs aménagés dans une cour ouverte. Mais il y eut aussi des autels démontables : semblables monuments ont ainsi été retrouvés qui étaient constitués d'un pied cylindrique supportant soit un plateau,  soit une sorte de calice, soit encore un petit fourneau pour les fumigations. Ces autels étaient pour leur part installés dans la salle intérieure du temple précédant immédiatement celle dans laquelle se trouvait le sanctuaire proprement dit.      

     Furent aussi mises au jour des tables d'offrandes entièrement réalisées en bronze (éventuellement incrustées d'argent et d'or), en argent, voire même en or que certains souverains avaient dédiées au dieu tutélaire thébain en personne : ainsi, Ramsès III qui fit réaliser une table en argent - appelée "Grande de nourriture" -, destinée à recevoir l'offrande divine qu'il prévoyait d'y déposer pour son "père Amon".

     Et dans un temple comme celui d'Edfou par exemple, vous pouvez encore voir, sur une des parois de la salle dite précisément des offrandes, une scène relatant le rituel des prêtres auquel je faisais allusion à l'instant, contribuant ainsi, toujours et encore par la magie de l'image, à nourrir le dieu : transformation de l'offrande matérielle en un mets spirituel à son intention.

     Dans d'autres temples de l'époque ptolémaïque, maints exemples de ces tables regorgent de pains, de légumes et de fruits divers, de viande, de bière, de vin ...

     Enfin, à  l'époque romaine, au temps de l'empereur Domitien,  il est mentionné, sur une paroi du temple d'Esna, de "faire offrande sur la table d'offrandes grande et pure ..."

     A nouveau, vous noterez, ami lecteur, cette pérennité d'un rituel, d'un culte spécifiquement égyptien bien au-delà de la seule période proprement pharaonique ...


(Cauville : 1984, 29-30; Kuentz : 1981, 244-5; Quaegebeur : 1994, 155-73
 




Puis-je ici me permettre d'attirer à nouveau votre attention, ami lecteur, sur l'existence d'un site qui me paraît fort prometteur ?
Il s'agit d'un dictionnaire encyclopédique de l'Egypte antique, initié par un amateur passionné.
Le lien se trouve dans la colonne de droite de ce blog. 

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commentaires

P
Voila plusieurs jours que j'ai découvert votre site, après que vous ayez laissé un gentil mot sur mon blog ! Je n'arrive toujours pas à comprendre la raison pour laquelle je le découvre si tardivement ! <br /> Qui qu'il en soit, je suis remonté jusqu'à son origine et me délecte des articles, les uns après les autres :)<br /> Je ne suis qu'en "novembre 2008" mais je compte bien, doucement arriver jusqu'à aujourd'hui !<br /> Merci de nous offrir cet incroyable parcours didactique(surtout à travers les salles du Louvres), et de nous offrir ce grand bonheur de comprendre tant de choses dont j'étais passé à côté lors de mon long séjour en Egypte.<br /> Une certaine façon de ratrapper le temps, mais aussi de me souvenir tout ce que j'ai eu la chance de découvrir alors...<br /> Merci encore<br /> patrick : un nouveau lecteur qui sera assurément très fidèle :)
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R
<br /> <br /> Quel dithyrambe !<br /> <br /> Merci à vous, Patrick, pour ce commentaire extrêmement laudatif; et bienvenue sur mon blog : puissiez-vous y trouver un compendium de tout ce qu'il vous sied d'approfondir après votre séjour<br /> en terre égyptienne.<br /> Mais attention à l'overdose ...<br /> <br /> A bientôt,<br /> <br /> Richard <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
L
j'avoue que je n'y connaissais rien en table d'offrandes jusque là ...<br /> merci Richard !<br /> (et coucou Merlin !)
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R
<br /> <br /> Le but est donc atteint ?<br /> Peut-être après cette lecture visiterez-vous le Louvre avec un autre oeil ...<br /> <br /> <br /> <br />
M
Je dépose sonc ici une petite offrande à ton blog.
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R
<br /> <br /> Merci à toi, c'est sympa de t'être déplacé jusqu'ici ...<br /> <br /> <br /> <br />
L
La notice est très documentée. Je signale simplement que le numéro d'inventaire de l'objet est : E 10958 (B) je te colle ici l'adresse de la page de la base "Atlas" du Louvre consacrée à cette table d'offrande :<br /> http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=3037
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R
<br /> <br /> J'avoue ne pas bien comprendre ta remarque.<br />  <br /> La chapelle d'Akhethetep et sa table d'offrandes portent le numéro E 10 958.<br /> Ce qui les différencie, c'est la lettre qui y a été accolée.<br /> Comme je l'ai écrit dans mon article du 30 septembre, à la chapelle fut attribué le numéro d'inventaire E 10 958 A. Et comme indiqué ci-dessus, juste avant la photo du monolithe, la table<br /> d'offrandes a reçu, quant à elle, le numéro E 10 958 B. <br /> <br /> ???<br /> <br /> <br /> <br />

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