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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 23:05

 

 

 "... on ne sait pas le nombre des oies. Elles sont là en incarnation des ennemis et grillent sur les autels."

 

 

 

Philippe DERCHAIN

 

De l'holocauste au barbecue - Les avatars d'un sacrifice 

 

Göttinger Miszellen 213

Göttingen, Georg-August Universität, 2007

pp. 19-22

 

 

 

     Voici venu le temps, amis visiteurs, quelque peu nostalgique, de porter aujourd'hui un dernier regard à cette très prolifique vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre qui tant nous apprit depuis le 12 novembre 2013, déjà.

 

     Celui aussi du regret d'accompagner mon dernier propos d'un petit monument

 

SALLE 5 - VITRINE 6, CÔTÉ SEINE : 32. DES OIES ET DES DIEUX ....

 

qui semble tellement laissé pour compte, tellement déconsidéré, même pas arrimé, simplement déposé contre la paroi médiane, insignifiant dans ce coin à l'extrême-gauche de l'armoire vitrée, - parce qu'il fallait bien le mettre quelque part, je présume -, en retrait par rapport au magnifique bas-relief des offrandes que nous avons admiré de conserve mardi dernier ; et "effacé" dans la mesure où aucun cartel n'en définit l'origine, n'en précise le numéro d'inventaire et où la grande notice explicative sur une feuille format A-4 glissée à ses pieds, que nous aurions pu espérer le concerner, las ! se rapporte en réalité à son prestigieux compagnon de vitrine ...

SALLE 5 - VITRINE 6, CÔTÉ SEINE : 32. DES OIES ET DES DIEUX ....

     Espérant quelque peu, comme Proust l'écrivait de la nature, faire "de la lumière avec de l'obscurité" et jouer "de la flûte avec le silence", je m'autorise deux mots néanmoins pour ne point le laisser ainsi nu, devant vous ...

 

    Approximativement d'une trentaine de centimètres de hauteur, il corrobore le fait qu'il fut comme son voisin immédiat arraché à deux registres superposés d'une paroi murale, voire à un troisième, en dessous. 

     Toutefois, ici, ce n'est plus une ligne de séparation en léger relief qui délimite les différentes parties, mais un large creux horizontal peint en noir, à tout le moins pour celui du dessus.

 

     Ce qui subsiste du niveau supérieur laisse entrevoir la présence de deux hommes de taille considérablement réduite, agenouillés, tournés vers la gauche faisant, d'après la position des mains du second d'entre eux, offrande à un défunt qui, comme souvent dans ce type de composition, se trouvait un peu plus loin devant eux. 

 

     Je viens de souligner qu'ils étaient tournés vers la gauche, soit vers le propriétaire de la tombe, assis en taille héroïque, contemplant ses biens, soit, dans certains autres cas, vers la stèle fausse-porte, au pied de laquelle avait été posée la table d'offrandes aux fins de recevoir les denrées dont le défunt aurait besoin pour se sustenter dans l'Au-delà ; "porte" que seul il serait censé franchir pour sortir au jour.

 

     Ces deux personnages, parce que le regard dans cette direction, prouvent que la scène dont ils ont été arrachés se situait sur la paroi de droite en entrant dans la chapelle funéraire, c'est-à-dire sur le mur nord.

 

 

     Plus "prolixe", le registre inférieur propose, dans sa portion droite, quelques aliments carnés dans lesquels vous reconnaîtrez la tête d'un bovin, le "traditionnel" khepech, patte antérieure droite de l'animal, et une volaille, le tout gravé en relief dans le creux.

 

     Quant à la moitié gauche, elle est entièrement habitée par un vase de dimensions bizarrement démesurées par rapport aux autres éléments, maintenu sur un support et qu'enlace une tige de fleur de lotus - symbole de renaissance par excellence -,  tel que parfois l'on en voit sous le plateau des tables à pied central devant laquelle sont assis les défunts, quand la place manque à l'artiste pour les représenter à côté.

     S'il en existe de différents types, tous ont pour finalité de permettre au propriétaire de la tombe de procéder aux ablutions et libations rituelles qui précèdent ses repas.

 

     Mais il se pourrait aussi, supposition parfaitement plausible, que ce soit un vase contenant une boisson quelconque, bière ou vin : il ferait alors partie intégrante des offrandes alimentaires post mortem

 

 

     A défaut de notice officielle, fort de ces précisions ou supputations de ma part, ce monument "oublié", ou plutôt le volatile qu'il donne à voir, me tiendra lieu ce matin de prétexte pour consacrer notre ultime rendez-vous à l'oie, animal d'importance tellement grande aux yeux des Égyptiens qu'il eut, à l'instar d'autres certes, d'étroits rapports avec les dieux.

     C'est donc sous l'éclairage particulier de la symbolique théologique de l'oie que je terminerai aujourd'hui, amis visiteurs, notre introspection des deux côtés de la haute vitrine 6.   

 

     Vous souvenez-vous des scènes d'holocauste relatées par feu l'égyptologue belge Philippe Derchain qu'affichent, avec quelques différences de phrasé mais avec le même esprit quant au sujet à développer, les sanctuaires ptolémaïques d'Edfou et de Dendera, tableaux auxquels j'avais fait allusion le 31 mars dernier alors que j'évoquais le morceau de viande grillée exposé sur l'étagère ici devant vous ? 

 

     Si, à l'époque, je vous avais fourni la traduction du texte hiéroglyphique qui, gravé sur les parois de l'escalier accédant au kiosque aménagé sur le toit du temple de Dendera, accompagnait une procession de porte-enseignes et de différents prêtres, menée par le roi et la reine censés présenter les divinités des lieux au soleil du Nouvel An, j'ai plutôt souhaité ce matin vous proposer en guise d'exergue celle du passage gravé dans le temple d'Edfou qui, comme vous ne l'ignorez certainement pas, est voué au dieu Horus.

 

    Pour l'heure, il m'intéresse de vous rappeler l'allusion manifeste notée dans les deux temples à des oies grillant sur des autels, parce qu'incarnations des ennemis de l'Égypte et, plus spécifiquement, comme le précise la glose que l'artiste a ajoutée, de la déesse Sekhmet, en vue d'en apaiser la vindicte ; vindicte dont j'avais expliqué tenants et aboutissants les 26 août et 2 septembre 2013.

 

     Peu ou prou en rapport avec la déesse Sekhmet, donc ; avec aussi, je l'ai tout récemment souligné, avec Geb et Nout, sa parèdre, mais encore, vous allez le constater, avec trois autres divinités du panthéon égyptien, et non des moindres puisque la première n'est autre qu'Amon, le dieu tutélaire thébain.

 

     Différents types de documents nous apprennent que depuis au moins le Moyen Empire, mais surtout à l'époque ramesside (Nouvel Empire), l'oie du Nil, - "alopochen aegyptiacus", préciserait le savant Brichot, ! -, l'oie "sémen", donc, fut considérée comme animal sacré d'Amon, au point que des statues furent mises au jour, parfois sarcophages, parfois creuses aussi, comme celle, (E 26020 - © Ch. Décamps), si élégante, en bronze et cartonnage, de Basse Époque

 

SALLE 5 - VITRINE 6, CÔTÉ SEINE : 32. DES OIES ET DES DIEUX ....

 

que vous n'aurez malheureusement pas l'opportunité d'admirer sur son socle de bois dans la vitrine 1 de la salle 19 tout à l'heure, après notre entretien, puisque, telles les Muses du célèbre tableau de Gustave Moreau qui quittent Apollon, leur père, pour aller éclairer le monde, elle et d'autres membres du bestiaire de ce département du Louvre parisien migrèrent vers l'exposition de Lens l'hiver dernier pour, ce printemps, s'envoler vers l'Espagne, à Madrid d'abord, à Barcelone ensuite, jusqu'en janvier 2016 ...

 

     Je pense aussi à d'autres statues d'oies offertes en ex-voto à Amon par des artisans du village de Deir el-Médineh dont le texte les accompagnant cantonnait le dieu dans le rôle de protecteur des malheureux

     Je pense également à ces cinq oies que Victor Loret exhuma, momifiées, en 1905, rituellement sacrifiées en vue de faire partie du dépôt de fondation du temple funéraire de Thoutmosis III.

     Je pense enfin à ces nombreuses stèles sur lesquelles elles  furent représentées, définies par cette appellation claire, - comme "d'origine contrôlée" : parfaite oie sémen d'Amon.

 

      Nonobstant l'importance de ces exemples datant tous du Nouvel Empire et des époques historiques qui suivirent, je voudrais attirer votre attention, amis visiteurs, sur certains passages des Textes des Pyramides (Ancien Empire, donc) qui, non seulement soulignent la divinisation de l'animal mais aussi l'associent au souverain défunt en le comparant à une oie  ou à un faucon qui s'envole vers le ciel.

     Ainsi, cet extrait (§ 463 a et b) :

 

     (Si) Oupouaout a fait s'envoler Ounas vers le ciel parmi ses frères les dieux, c'est qu'Ounas s'est servi de ses mains comme une oie sémen de ses ailes (et) qu'Ounas a battu de l'aile comme un milan.

 

     Sans oublier que dans les Textes des Sarcophages (Moyen Empire, donc), l'on peut lire que le défunt se transforme en oie !

    Ainsi cet autre extrait (Formule 23) :

 

    Transformation en oie sémen. J'ai volé en qualité de dieu grand. J'ai jargonné en qualité d'oie sémen.

 

    Et là, vous comprenez qu'oie et faucon sont unis ; entendez : Amon et Horus. Voilà donc un deuxième grand dieu du panthéon égyptien auquel l'oie peut être associée.

 

    Quant au troisième, il s'agit de Seth : les ennemis de l'Égypte, l'ennemi d'Osiris, c'est lui, le dieu mauvais par excellence, pour lequel l'on sacrifie l'oie en la grillant en holocauste sur des autels.

     Le même sacrifice faisait partie, je le rappelle au passage, de la cérémonie funéraire de l'Ouverture de la bouche mais aussi du rituel de fondation de temples : aux yeux de la population égyptienne, l'oie était immolée en tant que représentation symbolique de ce dieu qui avait dépecé son frère et auquel il était parfaitement admis d'infliger le même sort en guise de punition !  

 

    Pour terminer, j'ajouterai qu'elle ne fut évidemment pas la seule soupçonnée en tant qu'animal séthien, donc pas la seule à faire l'objet de sacrifices, puisque à Basse Époque plus spécifiquement, l'on  trouve à ses côtés crocodiles, tortues, hippopotames, ânes et ... cochons.

 

     Mais ceci est une autre histoire, déjà connue ...

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

CARRIER Claude

Textes des Pyramides de l'Égypte ancienne, Tome I, Textes des Pyramides d'Ounas et de Téti, Paris, Éditions Cybele, 2009, pp. 166-7.

 

 

 

DERCHAIN Philippe

De l'holocauste au barbecue - Les avatars d'un sacrifice, dans Göttinger Miszellen 213, Göttingen, Georg-August Universität, 2007, pp. 19-22.

 

 

PROUST  Marcel

Contre l'obscurité, dans Écrits sur l'art, Paris, Garnier Flammarion n° 1053, 1999, p. 98.

 

 

VANDIER  Jacques

L'oie d'Amon. À propos d'une récente acquisition du Musée du Louvre, dans Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, Tome 57, 1971, pp. 5-41. 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

FAN 12/06/2015 16:10

Pardon, le titre : "Sous le regard des dieux"

Richard LEJEUNE 15/06/2015 09:24

Un ouvrage de 2003 aussi passionnant à mes yeux - si l'on s'intéresse à Ch. Desroches Noblecourt, au Louvre et à l'Égypte, bien évidemment !) -, que l'avait été sa précédente biographie (1992) : "La Grande Nubiade ou le parcours d'une égyptologue".

Je vous en souhaite une excellente lecture, Fan.

FAN 12/06/2015 16:10

Magnifique cette oie en bronze! l'oie était vraiment appréciée, pas de doute! quand au vase à offrandes, j'y vois bien sûr le symbole phallique du renouveau de la vie et un serpent pour la sensualité!! Pas de doute, tout était en ordre pour un au delà en toute tranquillité sereine!! BISOUS FAN ps: j'ai enfin le livre de Christiane Desroches Noblecourt

Richard LEJEUNE 15/06/2015 09:18

Mais il fallait que tout soit réuni, que tout soit en ordre pour un "Au-delà" le plus agréable qu'il soit possible, chère Fan.
Vers cela tendaient tous les Égyptiens ...

christiana 12/06/2015 15:14

Grâce à toi et tes explications intéressantes, ce pauvre petit fragment laissé pour compte, humble parmi les monuments vedettes, aura eu le privilège de clore les articles et de finir sur un point d'orgue la vitrine 6.

Richard LEJEUNE 15/06/2015 09:17

"Point d'orgue", je n'irai pas jusque là. Mais merci quand même Christiana ...

vecchioivo 11/06/2015 18:36

Comme Blücher, je reviens à la charge, car mon oie mal cuite m'est restée en travers...
Mémoire de moule, certes, mais pas si vide: à LATTARA ("Ostie" florissante du futur Montpellier)
une perle de verre a bien été trouvée, ornée d'une oie du Nil et de deux cormorans, d'une facture probablement alexandrine (Lattara ayant été rasée au IIème siécle, et pour la énième fois, par un épisode météorologique de type "cévénol"). Peut vous chaut, sans doute, mais il fallait rendre à Henri ce qui est à Henri! Ivo

"la perle de verre du sondage VII", DAUMAS françois, Le Caire, 04/11/1966,
in "Le port de Lattara (Lattes Hérault)", Arnal J., Majurel R., Prades H.,
Montpellier, Bordighera, 1974, pp 261-274

Richard LEJEUNE 15/06/2015 09:16

Non pas "peu me chaut", Ivo ! Je reste toujours l'esprit en éveil pour apprendre quelque chose de neuf ...Il serait illusoire de penser que même en tant que Professeur d'Histoire l'on connaît tout des civilisations qui nous ont précédés !
Illusoire et imbécile !

Merci pour cette référence de Daumas : en fouillant le Net, je viens de retrouver trace de cette découverte à la page 314 de l'Orientalia 45. (Compte rendus du grand Jean Leclant).

( [PDF]Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1974-1975
www.egyptologues.net/orientalia/pdf/Orientalia_45_1976_275-318.pdf ).

Carole 10/06/2015 23:37

J'essaierai de me souvenir de tout cela lorsque je dégusterai mon oie de Noël. Nos plus simples coutumes nous viennent de très très loin, voilà ce que je me disais en vous lisant.

Richard LEJEUNE 15/06/2015 08:55

Il existe en effet, Carole, des habitudes ou des modes de vie, des coutumes culinaires aussi qui ont traversé les siècles : seuls d'éventuels progrès techniques ou technologiques apportent une petite différence ou une notable "révolution" ...

LÉTIENNE Jean-Marie 09/06/2015 05:49

Comme d'habitude, votre blog est toujours d'un grand intérêt. Merci pour votre travail.

Richard LEJEUNE 10/06/2015 11:27

Merci à vous, Jean-Marie, de l'apprécier au point d'en être un fidèle visiteur, ici et sur Facebook !

Etienne Rémy 09/06/2015 01:29

Merci pour cette belle conclusion.
Étonnant encore une fois que l'oie soit tantôt hypostase bénéfique tantôt négative indépendamment du sexe comme pour le rhinocéros de Seth et Taouret...
Bien à toi!

Richard LEJEUNE 10/06/2015 11:27

Pas si étonnant que cela quand l'on prend conscience de cette dualité qui tant imprègne la pensée égyptienne, Étienne. Rappelle-toi, pour ne prendre que ce seul seul exemple que je cite volontiers : l'ordre (Maât), qu'il faut respecter pour que ne s'installe pas le chaos (Isefet).

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