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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 00:00
     Il existe, depuis mon adolescence, une émission ludique devenue quotidienne, une des meilleures, une des plus anciennes assurément puisque toujours proposée par la télévision française et heureusement relayée par TV 5, créée au milieu des années soixante par Armand Jammot et aujourd'hui encore appelée "Des chiffres et des lettres".

     C'est ce titre plutôt que le jeu qu'il recouvre qui m'est revenu à l'esprit au moment de rédiger ce deuxième volet consacré aux événements de Mégiddo.

     Souvenez-vous, amis lecteurs, la semaine dernière, dans mon article de rentrée, après vous en avoir donné les prémices les trois mardis successifs qui clôturèrent l'année 2009, - les 1er, 8 et 15 décembre -, j'ai abondamment relaté sous un jour spécifique les événements qui se déroulèrent au pied de la place forte de Mégiddo, actuellement Tell el-Mutteselim, à quelque quatre cents kilomètres des frontières égyptiennes : là, sans trop de peine et après toutefois un siège de sept mois, le jeune roi Thoutmosis III, inaugurant la première de ses dix-sept campagnes successives au Proche-Orient, contraignit les troupes coalisées sous la direction du prince de Qadesh à reconnaître la toute-puissance de l'Egypte sur ces régions asiatiques.


     Des événements, je vous donnai en quelque sorte les lettres en  faisant uniquement référence à une partie d'un texte connu
dans le landerneau égyptologique sous l'appellation de "Mur des Annales" gravé, entre autres endroits, sur les parois du sanctuaire de la barque d'Amon, dans le temple de Karnak ; et promis, avant de prendre congé, d'aujourd'hui vous en proposer un semblant de bilan : les chiffres, donc.    

      En effet, si la relation de cette incursion thoutmoside en Syro-Palestine, oeuvre apologétique s'il en est, constitue pratiquement la seule de toutes les percées que mena le souverain en terres étrangères qui, de manière chronologique et détaillée, fit l'objet d'un minutieux compte rendu, elle présente comme la majorité des autres campagnes d'ailleurs, l'inestimable avantage de fournir, tout aussi minutieusement, une liste du butin dont s'empara l'armée égyptienne quand, devant la charge de ses archers, les coalisés n'eurent d'autres recours que celui de s'enfuir, escomptant se réfugier à l'intérieur des fortifications de Mégiddo, après avoir tout abandonné dans la plaine.
Butin, ne le perdons jamais de vue, retrocédé au dieu Amon aux fins de le remercier d'avoir non seulement armé le bras royal mais, surtout, de l'avoir rendu victorieux.

     Ceci étant, je vous rassure tout de suite, amis lecteurs, je vous en épargnerai ce qui pourrait être considéré comme une fastidieuse nomenclature et n'épinglerai que quelques points me permettant d'aborder avec vous deux ou trois notions nouvelles.

     En évoquant ici à plusieurs reprises l'attachante personnalité de Jean-François Champollion (1790-1832), notamment par le truchement de certains articles publiés en septembre 2008 ressortissant à la rubrique "L'Egypte en France", j'ai eu l'opportunité d'indiquer que, lors de son voyage en Egypte,
très peu de temps avant son décès, dans le but premier de vérifier in situ la bonne application de la méthode de déchiffrement des hiéroglyphes qu'il avait mise au point quasiment sa vie durant, il  prit d'abondantes notes et dessina tout ce qui lui sembla digne d'intérêt pour la science égyptologique qu'il contribuait à faire naître.  

     Il visita forcément Thèbes, de part et d'autre du Nil et, sur la rive droite, l'incontournable temple d'Amon-Rê : "Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand.
     Tout ce que j'avais vu à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques dont j'étais entouré
(...)
     Il suffira d'ajouter, pour en finir, que nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens et qu'aucun peuple ancien ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Egyptiens ...", écrit-il à son frère Jacques-Joseph dans une lettre du 24 novembre 1828.


    
Quelques années après la disparition du savant découvreur des arcanes de l'écriture égyptienne, de l' "inventeur" comme dit le Droit, c'est précisément ce frère et mentor qui publia les deux volumes des "Monuments de l'Egypte et de la Nubie. Notices descriptives conformes aux manuscrits autographes rédigés sur les lieux", dans le second desquels j'ai pris, pour illustrer mes propos à venir, un cliché de la page 156 :


Megiddo---Champollion---p.-156.jpg  

      il s'agit en fait de la transcription que fit Champollion devant le "Mur des Annales" et, plus précisément, du début de la liste de ce qu'emporta l'armée de Thoutmosis III en guise de butin en provenance de Mégiddo.

     Vous avez bien lu "du début de la liste" : en effet, comme précisé d'emblée, mon objectif aujourd'hui consistant
à mettre en exergue quelques données nouvelles plutôt que vous lasser par souci d'exaustivité, je ne compte pas passer au crible tout ce dont la soldatesque s'empara sans peine aucune.

     Vous m'autoriserez, dès lors, à ne pas m'attarder sur les 924 chars plaqués d'or ou non, enlevés à l'ennemi, sur les cuirasses en bronze de l'un ou l'autre prince "vaincu", ou en cuir portées par les simples "combattants", sur le mobilier, sur les statues en argent ou en ébène recouvert d'or, sur les cruches et autres vases divers ... Maints ouvrages s'épanchent à l'envi sur cette provende rapidement acquise, alignant comme dans un livre de comptes les quantités des différentes pièces triomphalement ramenées à Amon.

     J'ai préféré - toujours mon côté viscéralement didactique ! - arguer de cet inventaire pour, dans un premier temps, très simplement vous initier aux premiers rudiments de la mathématique égyptienne. Et, consubtantiellement, évoquer l'une ou l'autre coutume inhérente aux pratiques guerrières.  
      
     Commençons par tout logiquement analyser les deux premières colonnes de droite, - le texte original se lit de droite à gauche, rappelez-vous -, dans l'agrandissement d'une partie de la transcription réalisée à Karnak par Champollion que je vous soumets ci-dessous.

Prisonniers-et-chevaux---Champollion--p.-156.jpg

      La première d'entre elles nous propose un ensemble de cinq hiéroglyphes suivis du dessin d'un personnage agenouillé, les mains entravées derrière le dos : il constitue le déterminatif du terme égyptien seqer, que nous traduisons par "prisonnier, captif étranger". La croix ansée qui le précède signifie que l'homme est bien vivant, tandis que les trois petits traits verticaux, placés juste en dessous, vous ne l'ignorez plus maintenant depuis un certain temps déjà, figurent  ici la marque du pluriel.

     Ici, parce que vous retiendrez que ces barres verticales, prises séparément, pourraient tout aussi bien représenter la notion mathématique d'unité : un, deux, trois ... Mais comme, à l'opposé de nos pratiques actuelles, les Egyptiens écrivaient leurs nombres en commençant par les chiffres les plus grands, il serait totalement impossible que ce "trois" apparaisse avant d'autres.  


     Venons-en, précisément, à ces nombres qui en deux lignes clôturent la colonne : vous remarquerez qu'est répété trois fois le hiéroglyphe de la corde enroulée (V 1, dans la liste de Gardiner)  surmontant quatre fois celui du
petit arceau (V 20 de la même liste).

     La corde définissant la notion de centaine et l'arceau celle de la dizaine, il nous faut donc ici comprendre  3 x 100, suivi de 4 x 10 :  donc, 300 + 40 ; ce qui, au total, nous donne un nombre de 340 prisonniers vivants que Thoutmosis III ramena en Egypte.

     J'ajouterai que la formulation adoptée par l'écriture égyptienne diffère de la lecture que nous en faisons dans la mesure où il n'est pas écrit "340 prisonniers vivants", mais bien "prisonniers vivants 340". Le plus souvent, d'ailleurs, à la différence de notre présent exemple, le substantif précédant l'adjectif numéral cardinal garde la marque du singulier. Ce qui, traduit en français, s'écrirait "prisonnier vivant : 340".


     A la gauche de cet ensemble, la deuxième colonne fait état d'une situation quelque peu plus problématique. Qu'y voyons-nous en réalité ? Une main, suivie de deux hiéroglyphes qui nous permettent de lire le mot djéret, en égyptien. Puis, d'un nombre qu'avec facilité vous aurez très vite traduit : huit fois l'arceau que nous connaissons déjà, donc 8 x 10, et  les trois traits verticaux qui, ici,  doivent être considérés comme représentant chacun une unité : donc 80 + 3.
Quatre-vingt-trois mains.
Qu'est-ce à dire exactement ?

     Et oui ... vous l'aurez certainement compris : les Egyptiens pratiquèrent cet acte inutilement barbare de procéder à l'ablation de la main droite des ennemis tués permettant à un scribe comptable d'ainsi les dénombrer en vue d'établir ce que nous pourrions appeler aujourd'hui des statistiques !


Mains coupées - Qadech (Obsomer)

    
C'est précisément cette scène de macabre comptabilité que propose le  relief en creux ci-dessus,  document que j'ai emprunté à un remarquable dossier consacré à la bataille de Qadesh qui, au XIIIème siècle avant notre ère, vit s'opposer Ramsès II aux forces armées hittites, et que l'égyptologue belge, le Professeur Claude Obsomer propose sur le Net : sur un bloc du mur nord du temple du souverain en Abydos, nous distinguons l'amoncellement de mains ainsi tranchées que compte et note sur ses tablettes le fonctionnaire royal préposé à cet exercice particulier.

     (
Qu'il me soit permis d'ouvrir cette parenthèse afin de vivement remercier pour l'extrême cordialité avec laquelle il m'a autorisé à importer ici son cliché d'Abydos, le Professeur Claude Obsomer, de l'Université catholique de Louvain. Belgique.)

      Parfois aussi, plutôt qu'en tas, le lapicide représentait les mains tranchées en une sorte de bouquet ...

      Pis ! Comme si cette première mutilation ne suffisait pas !
     Nous lisons en effet, toujours chez Champollion, une autre lettre également destinée à son frère, rédigée depuis Medinet Habou où, 
le 30 juin 1829, il visite le temple de Ramsès III. Missive dans laquelle, décrivant les tableaux d'une bataille contre des ennemis également asiatiques, il traduit les hiéroglyphes qu'il découvre se rapportant à une scène précise :

    
"Conduite des prisonniers en présence de Sa Majesté : ceux-ci sont au nombre de mille ; mains coupées, trois mille ; phallus, trois mille ..."

     Indéniablement donc, à en  croire le texte,  les soldats égyptiens ne se contentaient pas des seules mains droites pour exciper de leur bonne foi de vainqueurs : ils sectionnaient également les parties génitales des adversaires tués !
       

     Ceci étant, et pour revenir à Mégiddo, les plus optimistes d'entre vous pourront toujours estimer que 83 victimes ne représentent pas vraiment un nombre démesurément important. Bien sûr, si je compare avec d'autres guerres de l'époque antique, cela peut paraître ridiculement dérisoire ; il n'en demeure pas moins vrai que pour les familles de ces 83 malheureux, ce fut assurément une catastrophe humaine ... 

     Poursuivons à présent notre lecture des renseignements fournis par Champollion en abordant la troisième colonne. Quelques éléments connus, parmi les hiéroglyphes, mais aussi un nouveau.

     Les plus assidus d'entre vous se souviendront peut-être de l'article que j'avais publié voici deux mois en guise d'introduction à l'étude des derniers ostraca figurés qu'il me restait à vous proposer  de la vitrine 1 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre : ceux concernant les chevaux. J'y avais en effet fait allusion à la graphie du terme "cheval", sesemet en égyptien, en reprenant un extrait de l'ouvrage de l'égyptologue allemand Kurt Sethe qui avait lui aussi colligé le texte des "Annales" de Thoutmosis III : ce jour-là, en fait, commençait la longue digression 
à propos des différentes campagnes militaires du souverain dont j'étais loin d'imaginer qu'elle nous occuperait toujours aujourd'hui ...

     Vous m'autoriserez, amis lecteurs, à ne point ici reprendre le processus d'explication sémantique développé dans ce billet du 10 novembre 2009 pour, immédiatement, porter mon regard sur ce qui apparaît sous le déterminatif du cheval dans la colonne centrale de l'agrandissement ci-dessus.

     Vous retrouvez les arceaux notifiant les dizaines, 4 en tout, et un seul trait vertical pour l'unité : de sorte que sans la moindre difficulté, vous lisez 41. Rien là que du connu !

     Toutefois, vous aurez noté qu'à l'avant-dernière ligne, à deux reprises, un nouveau signe hiéroglyphique a été esquissé, plutôt que correctement dessiné, par Champollion : il s'agit de la tige de la fleur de lotus (M 12 de la liste de Gardiner) qui correspond à l'adjectif numéral 1 000.

     Et donc, l'armée pharaonique s'en revint chez elle avec, nombre considérable, 2 041 chevaux pris à l'ennemi ; auxquels il faut ajouter, quatrième colonne, des poulains : 191 et, dans la dernière, tout à la gauche du cliché, 6 étalons, très prisés dans les haras des souverains égyptiens de l'époque. Vous remarquerez également que quels que soient les termes choisis pour différencier  tous ces équidés, c'est bien tout naturellement la représentation du cheval lui-même qui toujours sert de déterminatif.     
   
      Les troupes capturèrent aussi du bétail appartenant à la ville de Mégiddo. C'est, dans le premier cliché de la page 156 que je vous ai montré au tout début de notre présent entretien, ce que nous prouvent les colonnes 14, pour les bovins, 15, pour les chèvres et 16, pour les moutons.

     Je faisais aussi d'entrée allusion aujourd'hui au célèbre jeu de la télévision française.
Pratiquons-en une mouture particulière, voulez-vous ? Je vous ai en quelque sorte fourni les lettres, avec les catégories animales ci-dessus évoquées dans chacune des trois dernières colonnes ; à vous, maintenant de me proposer les chiffres afférents : sachant qu'au bas de la colonne 16, Champollion a (relativement mal) dessiné le pouce dressé (hiéroglyphe D 50 de la liste de Gardiner) qui matérialise la notion de dizaine de milliers, je vous convie donc à me donner le nombre exact de bovidés, de chèvres et de moutons qui, selon le texte des "Annales", firent ainsi connaissance avec les rives du Nil dès le retour triomphal de l'armée égyptienne sept mois après son départ le 25 du quatrième mois de la saison "peret" de l'an 22 de Thoutmosis III, soit fin mars 1458 avant notre ère.

     Retrouvons-nous mardi prochain, le 19 janvier, pour la solution de ce jeu, reconnaissez-le, d'une déconcertante facilité ... 
 

 
   

  (Champollion : 1974, 156 ; id. : 1987, 160-1 et 360 ; Grandet : 2008, 90-4 et 301-3 ; Grandet/Mathieu : 1990, 265-7 ; Sethe : 1984, 704 ; Valbelle : 1990, 138)




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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Michel 17/01/2010 12:13


nos "ancêtres" les gaulois ramenaient les têtes des ennemis comme trophées.Nos ancêtres encore plus lointains, préhistoriques, mangeaient des parties du corps des ennemis (même hors période de
disette), phénomène constaté encore au début du 20e par les ethnologues à Bornéo sauf erreur de ma part.
l'animal peut aussi être sadique: comment qualifier le comportemt d'un caht qui joue (logtemps) avec une souris, la laisse s'enfuir pour mieux la rattraper et finir par la tuer d'un coup de
dent?
le mythe du "bon sauvage" ou de l'homme naturellement bon mais corrompu par la société a vécu, voir les remarquables livres de L Keeley "la guerre préhistorique" (le titre original était mieux,
"War before Civilization") et de J Guilaine/J Zammit "le sentier de la guerre".


Richard LEJEUNE 17/01/2010 12:50



     Après avoir rédigé et peaufiné ma longue réponse publiée, en définitive, à 12, 43 H., je constate que tu m'as chronologiquement devancé,
Michel, par ce commentaire.
Et que tu apportes un avis très proche, au niveau historique, à celui que je me préparais à écrire pour faire suite au commentaire de Louvre-passion ...
Qu'ajouter, sinon que nous nous rejoignons sur cet important sujet de controverse ?



Louvre-passion 16/01/2010 17:54


Bon j'arrive après la bataille (c'est le cas de le dire), les autres ont compté pour moi (tant mieux j'ai la flemme).
A propos de la coutume égyptienne de couper les mains et les sexes pour dénombrer les ennemis tués, c'est sans doute "barbare" mais au moins ils étaient déjà morts. Et puis je pense que les
égyptiens furent sans doute moins cruels que certains peuples tels que les Assyriens où les Romains.


Richard LEJEUNE 17/01/2010 12:54



     Monsieur Louvre-passion manie tant de chiffres toute la journée que je comprends qu'il ait la flemme !

     Quant à la réponse que je me préparais à t'écrire suite à ce commentaire, elle vient d'être résumée par Michel : je n'aurai donc pas l'incongruité de la reprendre avec
d'autres termes ou d'autres exemples ... 



Jc Vincent 15/01/2010 16:40


Richard, tu me permettras, je pense, un dernier commentaire ...

Oui, Alain, la cruauté de l'homme est sans égal dans le monde animal, qu'elle soit physique mais plus encore peut-être psychologique. Je viens de découvrir à ce sujet un site qui me paraît être
extrêmement intéressant (je n'ai fait que le parcourir mais j'y reviendrai plus tard) et qui me semble correspondre judicieusement à votre réflexion ...

http://mecaniqueuniverselle.net/conscience/cruaute/origine.php


Richard LEJEUNE 17/01/2010 12:43



     Merci à vous deux pour ces échanges extrêmement instructifs : convoquer un littérateur, Anatole France, ou des scientifiques comme Axel Kahn
et Konrad Lorenz me paraît d'excellent augure pour élever un débat : tous, certes, ont leur point de vue sur la question qu'Alain et Jean-Claude, vous avez ici remarquablement et judicieusement
résumé.

     Loin de moi l'idée maintenant de trancher, encore moins de  vous paraphraser l'un et l'autre. Je préfère personnellement, - en guise de conclusion ou de nouvelle
ouverture de débat ? -, placer celui-ci sous l'angle de son approche philosophique. Car, comme je l'ai souligné avant-hier dans ma réponse de 12, 27 H., ce sujet a fait couler beaucoup d'encre,
et de tout temps, chez nos plus grands penseurs : il s'agit, ni plus ni moins, du sempiternel conflit dialectique et antinomique entre NATURE (= animalité) et CULTURE (= humanité).

     Aristote - commençons par les Grecs pour introduire ce petit historique des conceptions les plus répandues  - écrivait déjà, dans Les Politiques, Livre I,
ch. 2, p. 92 de mon édition de poche de 1993, chez Garnier Flammarion, n° 490 :

     "Il n'y a en effet qu'une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste et de
l'injuste."

     Dans la Bible, c'est évidemment Dieu qui garantit le passage entre nature et culture.
     Fort heureusement, avec les Modernes, l'approche sera bien plus rassurante : conjurant la hantise que l'homme ne serait au fond de lui-même qu'animalité, les philosophes,
de Descartes à Sartre, tenteront de prouver que c'est à l'homme seul de décider si son comportement ressortit au domaine de la nature ou à celui de la culture.

     C'est ainsi que Kant et Rousseau affirment que l'animal agit par instinct, qu'il est en quelque sorte déterminé ; alors que l'homme est liberté : il possède cette grande
faculté de s'arracher à la nature. Cette notion de liberté, faut-il le rappeler, est au coeur même de l'oeuvre de Sartre, qu'elle soit romanesque ou philosophique avec, notamment, L'Etre et
le néant.

     Plus près de nous, l'anthropologue Claude Lévi-Strauss très récemment décédé à 101 ans, pensait que culture sous-entend règle, norme, loi ; alors que nature connote ce
qu'il y a de constant chez tous les hommes : l'universel, donc.

     Et puis, bien sûr, incontournable dans le débat, il reste Freud. Pour lui, toute culture s'édifie sur la contrainte et le renoncement. La culture est à ses yeux un processus
de sublimation des pulsions qui donne à l'homme la faculté de refréner ses penchants agressifs,  comme sexuels. Car, toujours selon lui, les êtres humains présentent une hostilité primaire ;
en d'autres termes, une prédisposition naturelle à l'agression.

     N'est-ce pas Thomas Hobbes qui, au XVIIème siècle, écrivait déjà que ... dans l'état de nature, l'homme est un loup pour l'homme ? D'où la nécessité de règles


     J'aurais donc personnellement tendance à rejoindre Hobbes et d'autres philosophes qui, contrairement à Rousseau, pensent que l'homme ne naît pas bon ; qu'il est mauvais
au départ, et qu'il n'a nullement besoin de la société - ou des innovations technologiques auxquelles Axel Kahn fait allusion - pour être corrompu !

    Et je n'en veux pour preuve que les gestes d'une violence précoce que nous rencontrons dans toutes les cours de récréation du monde entre petits bouts de choux hauts comme
trois pommes ... 



Alain 15/01/2010 15:15


Désolé Richard, je squatte encore un petit peu ton blog car la discussion sur la violence humaine avec Jc Vincent en vaut la peine :
C’est effectivement un sujet philosophique complexe.
Je reviens sur l’expression de Konrad Lorenz : « L’homme n’est pas méchant en soi ».
Je le pense également. Mais, sans tenir compte des innovations technologiques qui lui permettent de tuer facilement, presque en bonne conscience, l’homme, de par son intelligence ou ses capacités
de réflexion, est capable, en certaines occasions, de faire pire que de tuer froidement.
Placé dans une situation de domination sur un autre homme, il peut, si celui-ci ne lui paraît pas dans la norme ou en état de faiblesses diverses par rapport à lui, lui imposer des tortures dans
lesquelles il trouvera un certain plaisir. Son comportement pourra devenir sadique, pervers. Il éprouvera de la jouissance devant la souffrance de l’autre. Les histoires d’actes de tortures
perpétrées par des humains au travers des siècles rempliraient des bouquins.
Pour conclure, l’homme ne me paraît pas méchant en soi, mais l’histoire démontre que des comportements cruels inhumains, pour le plaisir parfois, peuvent appartenir à sa nature même. Alors…


Jc Vincent 14/01/2010 16:09


Pour Alain :
Je vous rejoins dans votre raisonnement : s’ils sont tous deux criminels, l’homme, à l’inverse de l’animal, peut effectivement faire preuve de violence gratuite. L’éminent éthologue et zoologue
Konrad Lorenz, constate dans « L’agression, une histoire naturelle du mal », que chez l’animal …

- l’attaque de la proie par le prédateur ne peut être considérée comme un combat au sens propre car ce faisant, il n’exprime aucune agressivité envers sa proie ;

- l’agression intra spécifique chez l’animal ne vise jamais l’extermination du congénère de la même espèce.

Konrad Lorenz considère que le drame de l’homme réside dans sa technologie meurtrière : omnivore et initialement inoffensif, il s’est au fil du temps doté d’armes toujours plus élaborées qui le
rendent capable de tuer son semblable sans sommation et surtout sans laisser à la victime le temps d’obtenir grâce par un comportement de soumission (comme le peuvent toujours les autres mammifères
quand ils sont attaqués par un de leurs congénères.).

L’homme, conclut-il, n’est donc pas « méchant en soi » mais ses innovations technologiques en font perpétuellement un animal socialement inadapté, la facilité technique d’exécuter un meurtre et son
impunité émotionnelle s’étant accrues au fil du temps …


Alain 14/01/2010 12:00


Pour Jc Vincent :
Effectivement les animaux peuvent aussi être criminels, mais je voulais surtout parler du plaisir de faire le mal à ses victimes, du comportement pervers qui permet de jouir de la souffrance de
l’autre. Ce n’était peut-être pas le cas pour les mains tranchées des égyptiens, même si souvent les ennemis n’étaient pas morts mais seulement blessés ou inconscients.
Je pensais déjà que l’inhumanité était le propre de l’homme, mais c’est dans une interview d’Axel Kahn du 27 janvier 2008 « Axel Kahn : Nature et humanité, qui contrôle qui ? » entendue sur le site
radio Canal Académie que j’ai mieux compris. Il dit :
« L’homme a innové en matière d’agressivité : il a inventé le mal gratuit, la violence idéologique, là où les animaux se battent pour des raisons amoureuses ou alimentaires »
On a vu au cours de la dernière grande guerre ce que cela pouvait donner…


Jc Vincent 14/01/2010 07:24


Cette cruauté est en effet horrible. Une phrase d'Alain m'incite à la réflexion : "L’homme reste bien le seul mammifère qui peut jouir ainsi de la violence gratuite."

Je le pensais aussi, jusqu'à ce que lise il y a peu (Anatole France, dans "La vie littéraire")(bien connu par ses romans où il dépeint un monde que le fanatisme rend cruel) ces phrases qui m'ont
interpellé ...

"Comment ne pas le reconnaître ? c’est la nature elle-même qui enseigne le crime. Les animaux tuent leurs semblables pour les dévorer ou par fureur jalouse ou sans aucun motif. Il y a beaucoup de
criminels parmi eux. La férocité des fourmis est effroyable ; les femelles des lapins dévorent souvent leurs petits ; les loups, quoi qu’on dise, se mangent entre eux ; on a vu des femelles
d’orangs-outangs tuer une rivale. Ce sont là des crimes ; et si les pauvres bêtes qui les commettent n’en sont pas responsables, c’est donc la nature qu’il faut accuser ; elle a attaché vraiment
trop de misères à la condition des hommes et des animaux. "


Alain 13/01/2010 14:44


Sympa le jeu des chiffres, tout en apprenant à compter en hiéroglyphes !
Venant de la finance, je me devais de participer. Trop facile comme tu le dis ! D’autant plus que Jc Vincent avait déjà trouvé en premier. Je confirme : 1929 bovins, 2000 chèvres et 20500 moutons.
Beau troupeau en ajoutant les chevaux. Et il fallait ramener le tout en Egypte avec les objets de toutes sortes…
Je ne connaissais pas cette histoire de mains et de sexes coupés pour compter les tués. Terrible !
Comment un peuple aussi cultivé et doué : arts, architecture, etc… pouvait se livrer à de tels abominations pour des statistiques ? On aurait pu simplement compter les casques ou autres objets des
ennemis tués en respectant leurs corps. L’homme reste bien le seul mammifère qui peut jouir ainsi de la violence gratuite. Je sais bien qu’à notre époque on en a fait, et on en fait encore bien
d’autres, et souvent pire…
Merci pour cette façon d’apprendre en s’amusant. Il faut recommencer.


Richard LEJEUNE 15/01/2010 12:27



     Merci à toi aussi, Alain, pour ta participation.
     Tu conviendras que pour une première approche didactique de l'apprentissage des hiéroglyphes égyptiens, pour une première "leçon" déjà
suivie d'un devoir à domicile, je ne pouvais décemment pas proposer un morceau du Mur des Annales à traduire intégralement.

     Rédigeant la présente réponse quelques jours après ton commentaire, il me plaît à épingler le très intéressant dialogue qui s'est instauré
entre Jean-Claude et toi. N'ayant point aujourd'hui envie d'interrompre ce qui n'est peut-être pas encore terminé entre vous, je préfère réserver pour dans quelques jours mon éventuelle
intervention sur cette comparaison entre nature et culture, sujet philosophique par excellence, même si à son propos les scientifiques se doivent d'intervenir ...



jean dethier 13/01/2010 06:24


je fait confiance a la sagesse d'un nouvel OPA donc je me ralie a son calcul ,as tu vu la conception du joli berceau de Samuel n'est ce pas là du RICHE ART bien amicallement bonne journée Jean


Richard LEJEUNE 15/01/2010 11:03



Du riche art, effectivement, que ce berceau virtuel pour le petit S.

Je prends bonne note, cher Jean, de ta volonté d'entériner les calculs de Jean-Claude ...



Tifet 12/01/2010 11:36


Bon mais là ce n'est pas du jeu ! Jc Vincent a déjà tout calculé ! de toute façon je déteste les maths et compter ne m'amuse pas dutout, alors merci à lui. Tifet


Richard LEJEUNE 12/01/2010 11:45



Jean-Claude a fait une proposition, mais qui vous dit qu'elle est correcte ?

Ceci étant, si vous détestez les mathématiques, ne vous forcez surtout pas à tenter l'expérience : ce ne doit en rien être une contrainte ...



Jc Vincent 12/01/2010 09:35


Voici donc le résultat de mes calculs :
1929 bovins, 2000 chèvres et la bagatelle de 20 500 moutons (j'ai relu et recalculé, cela doit être correct).
Merci pour ce passionnant article et ce petit jeu. D'habitude, je ne suis guère "joueur", mais une fois n'est pas coutume !


Richard LEJEUNE 12/01/2010 09:41



     Tu es d'autant plus méritant d'avoir essayé si tu n'es guère "joueur".

     Et pour te récompenser, je te traduirai les hiéroglyphes présents sur un de tes prochains dessins ...



Jc Vincent 12/01/2010 08:45


Le professeur que tu es a bien expliqué : nous allons voir si l'élève que je suis a bien lu ! Je t'envoie donc le détail dans quelques instants ...


Richard LEJEUNE 12/01/2010 09:42



Ok. J'attends avant de vaquer à d'autres occupations égyptologiques ...



Jc Vincent 12/01/2010 08:21


Je pense avoir trouvé : si tel est le cas, j'atteins un total de plusieurs milliers d'animaux (bien plus de vingt !) ; mais je me trompe peut-être... Je te communique le détail par email ou ici
même ?


Richard LEJEUNE 12/01/2010 08:39



     C'est effectivement le détail et non la totalité des trois catégories réunies que je demande de déterminer ; et c'est ici plutôt que par
mail personnel que je préfère voir apparaître les réponses de ceux qui, comme toi, auront le clin d'oeil de se piquer au jeu.

     Tu m'autoriseras, je présume, à n'en point écrire davantage avant de fournir la solution mardi prochain ...



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