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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 00:01

     

     C'est dans ce contexte purement égyptien qu'il convient de comprendre l'attitude des classes dominantes égyptiennes face à la conquête perse (puis face à la conquête macédonienne).

     À partir du moment où leurs intérêts et privilèges n'étaient pas remis en cause, elles étaient toute prêtes à reconnaître un conquérant qui acceptait de se laisser pharaoniser. À cet égard les déclarations d'Udjahorresne sont claires. Il salue en Cambyse un pharaon qui vient rétablir l'ordre sur ses bases traditionnelles (bases non seulement idéologiques mais sociales).

(...)

     En d'autres termes, à ses yeux, un pharaon d'origine étrangère mais se conformant au modèle traditionnel était aussi et même plus acceptable qu'un pharaon d'origine égyptienne exerçant son pouvoir en contradiction avec les règles de la "bonne royauté".

     Ce qui veut dire aussi qu'en se ralliant au nouveau maître, les Égyptiens de l'aristocratie n'entendent nullement adhérer aux valeurs et au mode de vie perses.

 

 

 

 

Pierre  BRIANT

Ethno-classe dominante et populations soumises 

dans l'empire achéménide : le cas de l'Égypte

 

dans A. KURTH, H. SANCISI-WEERDENBURG, (éds.)

Method and History

Leiden, Achaemenid History III, 1988

pp. 158-9

 

 

 

     La campagne de fouilles 1988-1989 bat son plein !

     Aux confins sud-ouest du site d'Abousir, comme il est de tradition de nommer en français l'antique Per Usir des Égyptiens, - traduisons par "Royaume d'Osiris" -, que les Grecs appelèrent Busiris et devenu Abusir en arabe contemporain, l'égyptologue Miroslav Verner ignore encore qu'il va découvrir une nouvelle tombe : celle d'un homme hors du commun.

 

 

 

Oudjahorrresne---Museo-Gregoriano-Vatican---Rome--copie-1.jpg

 

 

     (À nouveau, immense merci à Sébastien Quercy, - Sebi ou Neithsabes -, pour l'autorisation qu'il m'accorda la semaine dernière d'utiliser à ma meilleure convenance certaines des photographies qu'il a déposées sur le Net, dont celles d'Oudjahorresnet dans cet article.)

 

 

 

     Reportons-nous, voulez-vous, au Ier millénaire avant notre ère, au VIème siècle et plus précisément encore en 525.

 

     Cambyse, roi de Perse, de la dynastie des Achéménides, dans le droit fil d'une politique d'expansion au Proche-Orient que son père, Cyrus le Grand, avait préalablement initiée, - conquête des royaumes mède en 550, lydien en 546 et néo-babylonien en 539 -, à l'aide d'une flotte de guerre qu'il venait de se faire construire aux fins de plus aisément contrer les défenses égyptiennes, rallie Memphis, s'empare manu militari du pharaon Psammétique III, souverain originaire de la ville de Saïs, capitale dynastique, dans le Delta occidental, mais aussi de son fils et de quelques hauts dignitaires de la cour : la XXVIème dynastie, dite saïte, laisse ainsi la place à celle qu'après Manéthon de Sebennytos, les égyptologues ont pris coutume d'appeler "perse".

 

     A propos de Cambyse et de Darius, son successeur ; à propos des Perses achéménides un temps à la tête de l'Égypte donc, vous me permettrez, amis visiteurs, dans le cadre de ce quatrième article consacré aux fouilles de Miroslav Verner en Abousir, de ne point trop m'étendre sinon peut-être pour préciser - et ce ne sera nullement la première fois lors de nos rencontres -, qu'il faut envisager avec une certaine circonspection les propos avancés par l'écrivain grec Hérodote, notamment dans le livre III de ses "Histoires". Comme bien d'autres et d'aussi célèbres après lui, - je pense notamment à Diodore de Sicile -, l'historien d'Halicarnasse n'est pas exempt d'une certaine vision propagandiste des événements qu'il relate : il ne vous faut pas perdre de vue que dans ce cas d'espèce, après les Perses, ce furent les Grecs qui  régnèrent sur l'Égypte, et il n'est malheureusement rien de plus humain que de dénigrer un prédécesseur, Cambyse ici en l'occurrence, quand, par des allégations franchement apologétiques, l'on souhaite mieux mettre en valeur les actions de l'un des siens, à savoir : Alexandre le Grand.

 

     Plutôt que grecs donc, ce seraient des documents uniquement égyptiens que je convoquerais si je devais longuement définir cette période de l'histoire du pays au milieu du dernier millénaire avant notre ère. 

 

     Ce pourrait, par exemple, être l'une ou l'autre des stèles datant précisément de cette première domination perse mises au jour par l'égyptologue français Auguste Mariette au XIXème siècle dans le Serapeum de Memphis ; stèles qu'il vous serait loisible de découvrir si d'aventure vous décidiez de vous rendre en la salle 19 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans lequel, souvenez-vous, j'ai chaque mardi plus de sept années durant pris tellement de plaisir à vous emmener.

 

 

 

Steles-Serapeum-Memphis---Salle-19.JPG

 

 

 

     En effet, plusieurs d'entre celles rédigées tout à la fois en hiéroglyphes et en démotique proviennent de l'époque des rois achéménides : documentation multi-culturelle d'une richesse inouïe concernant ces temps de "soumission", elles constituent un véritable miroir de la diversité ethnique d'une époque où le pays était dans les faits dirigé par un satrape résidant à Memphis, sous la férule évidemment du souverain perse en personne, auto-proclamé pharaon. Les fonctionnaires de cette Égypte devenue administrativement, avec les autres provinces africaines, sixième satrapie, mais aussi les militaires et bien d'autres personnages occupant des postes décisionnels, représentaient quasiment autant de nationalités différentes qu'existaient de provinces de l'Empire perse : administratifs perses, mèdes, babyloniens, juifs - notamment ceux de la célèbre colonie d'Éléphantine -, araméens, syriens, phéniciens, tous avaient adopté l'araméen comme langue et écriture communes.

 

     Quant aux fonctionnaires égyptiens, eux aussi embrigadés dans cette acculturation forcée, puisque la structure globale du pays était restée semblable à celle des dynasties pharaoniques précédentes, c'est grâce à l'écriture démotique donc qu'ils correspondaient avec leurs collègues. Bref, aussi bizarre que cela puisse actuellement nous paraître, tout ce petit monde de l'intelligentsia saïto-perse sembla fort bien se comprendre malgré la multiplicité des origines linguistiques en présence.

 

     Mais LE document qu'incontestablement je plébisciterais sans hésitation aucune si, de la domination achéménide dans l'ancienne Kemet je voulais aujourd'hui plus particulièrement vous entretenir, serait, vous vous en doutez certainement, celui qui chapeaute cet article.

 

     Je vous accorde que "chapeauter" n'est peut-être pas le verbe idoine quand il s'agit d'une statue ... acéphale ! Mais bon ...

     Je puis en tout cas vous assurer qu'en guise de référence historique, elle comporte un véritable spicilège de renseignements de premier choix.

 

     Enlevé d'Égypte par l'empereur Hadrien au 2ème siècle de notre ère, ce monument naophore, comprenez : qui porte ("phoros" en grec) un naos, c'est-à-dire une epèce de petit tabernacle contenant la figuration d'un dieu, - ici Osiris Hemag qui, après la déesse Neith, fut la deuxième divinité révérée à Saïs -, en basalte vert très foncé de 96 cm de hauteur, décora un temps les jardins de sa villa de Tivoli, l'ancienne Tibur, à quelque trente kilomètres de Rome, avant de se retrouver à présent exposée dans la première salle du Musée grégorien du Vatican, sous le numéro d'inventaire 22690.

 

     Elle figure un personnage hors du commun : le haut dignitaire saïte Oudjahorresnet, bardé de titres divers dont celui de médecin attitré du "Grand Roi" Darius Ier.

L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE : II. L'INSTITUT ET LES FOUILLES D' ABOUSIR - 4. MIROSLAV VERNER ET OUDJAHORRESNET (Première partie)

 

 

     Sa particularité, vous l'aurez constaté d'emblée, outre bien sûr le fait qu'elle est étêtée, réside dans la profusion des inscriptions hiéroglyphiques dont elle est presque entièrement recouverte.

 

     Il faut savoir, pour la petite histoire, que c'est à l'égyptologue et philologue français Emmanuel de Rougé (1811-1872) que nous devons, en 1851, le premier déchiffrement des textes ici gravés.    

 

     Un autre égyptologue français, Georges Posener (1906-1988) publiera, en 1936, LA traduction que semblable document méritait, qu'il accompagna de commentaires philologiques et historiques faisant de cet ouvrage, toujours à l'heure actuelle, une référence incontournable sur le sujet.

 

 

     Ceci posé, il m'importe d'insister sur le fait que bien que se présentant sous un aspect éminemment flatteur - "J'ai été un (homme) honoré de tous ses maîtres" ou "J'ai défendu le faible contre le puissant", peut-on lire à différents endroits du corps, car c'était l'usage et la destination obvies de ce type de monument voué à offrir à son propriétaire une certaine aura sociale, et donc constituant plus l'expression d'un poncif littéraire qu'une stricte réalité de terrain -, Oudjahorresnet nous fournit incontestablement des renseignements de première main quant à la perception historique à avoir de la première domination perse en Égypte.

 

     De première main ? Sans conteste, oui. Et c'est bien là ce qui, dans le chef de certains historiens, pose problème. Des termes équivoques, et à mon sens inappropriés, lui furent attribués par d'aucuns : je pense notamment à "traître" ou à ce plus insidieux encore "collaborateur", pour ne pas écrire "collabo", cette apocope si grosse de la connotation négative que nous lui connaissons depuis la Deuxième Guerre mondiale.

 

     Certes, déjà plus que très bien introduit en cour à l'époque du pharaon Psammétique III, ce haut dignitaire de l'Administration de l'État, n'eut apparemment aucun mal à accueillir le conquérant étranger, l'Achéménide Cambyse, en tant que nouveau pharaon qu'il servit de son mieux.

 

     Qu'Oujahorresnet servit de son mieux dans la mesure où humainement et économiquement parlant, il ne tenait pas à se départir des prérogatives privilégiées qui furent siennes sous l'ancien régime.

     Qu'Oudjahorresnet servit de son mieux dans la mesure où ses relations avec le nouveau pouvoir en place lui permettaient, si pas de traiter de pair à compagnon avec le roi, d'à tout le moins d'user d'influence pour le bien de sa ville : je pense notamment au fait que Cambyse, comme tout pharaon qui se respecte, n'hésita pas à honorer la déesse locale et à lui faire régulièrement offrandes.

 

      Je fis en sorte que Sa Majesté connût la grandeur de Saïs : c'est la résidence de la grande Neith, la mère qui a donné naissance à Rê, peut-on lire sur un des côtés de sa statue.

 

     Je pense aussi au fait qu'il obtint que fût dégagé des domaines de Neith, le téménos, l'aire sacrée sur  laquelle, d'autorité, dans un premier temps, les soldats perses avaient établi leurs baraquements.

 

     Je me suis plaint auprès de la Majesté du roi de Haute et Basse-Égypte Cambyse au sujet de tous les étrangers qui s'étaient installés dans le temple de Neith, pour qu'ils soient chassés de là, afin que le temple de Neith soit dans toute sa splendeur comme il en était auparavant, poursuit le texte, sous le bras gauche.

 

     (Il faut en effet savoir, qu'à l'opposé des églises chrétiennes, le temple égyptien qui constituait également la demeure de la divinité, n'admettait que très peu de personnes en son sein : hormis la population à l'occasion de quelques manifestations religieuses, et encore n'excédant pas les limites d'une certaine aire géographique autorisée, mais aussi un personnel civil engagé pour l'entretien quotidien, aucune personne étrangère à la classe sacerdotale n'était autorisée à entrer dans l'espace sacré, comprenez : à le profaner. 

     Seuls donc, Pharaon et les desservants du culte, pour autant qu'ils se fussent préalablement purifiés, pouvaient y pénétrer.)   

 

     Qu'Oudjahorresnet servit de son mieux au point d'être invité par le roi à lui libeller un protocole officiel : souvenez-vous, il s'agit de la titulature complète avec ses cinq noms attribuée à celui qui occupe le trône d'Horus pour gouverner l'Égypte : ce qui témoigne de la confiance que le roi perse lui  prodiguait. Et qui nous indique, a contrario, et quoi qu'en écrivît Hérodote, que Cambyse - mais il en fut de même de Darius Ier, son successeur et d'autres à la tête de cette satrapie -, malgré certaines exactions à mettre à son actif, s'ingéniât avec une habileté consommée à se fondre dans les traditions ancestrales égyptiennes ; à épouser l'idéologie religieuse du pays qu'il venait de soumettre ; à, d'une certaine manière, faire en sorte que l'ensemble des dignitaires et des hauts fonctionnaires auliques pour lesquels incontestablement Oudjahorresnet était un parangon, ne se sentent pas outre mesure considérés comme de serviles administratifs soumis.

 

     Oudjahorresnet un "collabo" ??  Faut-il vraiment ne pas avoir compris ce que ce dignitaire égyptien fit graver sur sa statue pour encore entériner semblable contresens !

 

 

 

     Nous sommes en pleine campagne de fouilles 1988-1989, je l'ai souligné à l'entame de notre rendez-vous, aux confins sud-ouest du site d'Abousir.

     Miroslav Verner s'apprête à  découvrir une nouvelle tombe : celle d'Oudjahorresnet, cet homme hors du commun, aux multiples et prestigieuses fontions dans l'entourage royal égyptien puis perse que nous venons d'apprendre à mieux connaître.

 

     Et,  insigne honneur, l'égyptologue tchécoslovaque nous invite mardi prochain 15 mars à le rejoindre sur son chantier de fouilles ...

 

    Vous m'y accompagnerez, j'espère ?

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE 

 

 

(Bresciani : 1995, 97-108 ; Briant : 1988, 2-6 ; ID. : 1998, 137-73 ; Grimal : 1988, 443 ; Hérodote : 1964, 218-86 ; Legrain : 1906, 54 ; Posener : 1936, passim ; Serrano Delgado : 2004, 31-52 ; Thiers : 1995, 493-516

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1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 00:02

 

     Baigné dans une sorte de mystique nationale, l'Égyptien demeura pendant des millénaires sensible aux manifestations susceptibles de lui paraître ressortissant du surnaturel, donc à l'inexplicable. Aussi le moyen de se prémunir par la magie contre l'impalpable, l'inattendu, le déséquilibre, paraît avoir été son souci permanent.  

(...)

     En imitant la nature, l'homme a inventé la magie, c'est-à-dire : l'art d'accomplir ce qui n'a pas lieu dans le cours des événements naturels. Les premiers vecteurs de cette magie opératoire utilisés de façon permanente furent les images, d'où, par la suite, l'influence fondamentale des pratiques magiques sur l'élaboration des créations picturales et plastiques.

     En fait, ces dernières n'exprimèrent vraiment jamais l'art pour l'art, mais constituèrent impérativement des supports magiques pour assurer, par sympathie, dans les temples, les tombeaux et les demeures, la perpétuité du culte et de l'offrande, la sécurité du pays, l'harmonieux déroulement d'un cycle, le rempart contre le danger ou l'anéantissement.

(...) 

     Certains furent alors tentés d'utiliser de telles armes pour acquérir ce qu'ils n'avaient pu posséder, - se concilier un amour repoussé, par exemple -, ou encore nuire à la personne enviée, voire abhorrée, et même la supprimer, fût-elle royale.

 

 

 

 

Christiane  DESROCHES NOBLECOURT

Présentation

 

dans Yvan  KOENIG

Magie et magiciens dans l'Égypte ancienne

Paris, Pygmalion/Gérard Watelet, 1994

pp. 10-1

 

 

 

     La semaine dernière, souvenez-vous amis visiteurs, c'est à la suite de l'égyptologue Miroslav Verner que nous pénétrâmes, vous et moi, dans la "maison d'éternité" de Rêneferef, souverain de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire, en définitive relativement peu connu avant que les missions tchécoslovaques de fouilles qui se sont succédé dans la nécropole d'Abousir lors de la seconde moitié du XXème siècle mettent au jour sa trace archéologique.

 

    Conscient des différentes lectures possibles de son nom retenues par les égyptologues - Râneferef ou Neferefrâ ?, Rêneferef ou Neferefrê ? Rênefer ? -, et sans entrer dans de pointues considérations sémantiques qui alourdiraient mon présent propos, j'indique simplement que j'ai évidemment opté pour celle proposée par Miroslav Verner, - Rêneferef, donc -, puisque c'est finalement à son travail que dans mes articles actuels je rends hommage. 

 

      Suivons-le derechef sur ce site que, par ses fouilles, il rendit à la science égyptologique et qu'il est maintenant convenu d'appeler la "Pyramide Inachevée" dans la mesure où le règne de Rêneferef ne durant vraisemblablement pas plus de deux ou trois ans, la construction initialement prévue pour être sa prestigieuse sépulture fut, le temps pressant, très habilement réduite à un simple mastaba.

(Vue des ruines du temple funéraire et de la "pyramide inachevée" de Rêneferef)

(Vue des ruines du temple funéraire et de la "pyramide inachevée" de Rêneferef)

     (Merci à Sébastien Quercy - Sébi ou Neithsabes - de m'avoir amicalement autorisé à exporter une nouvelle fois ici une de ses photos d'Abousir.)

 

 

     Le 26 janvier 2010, dans une intervention consacrée à la philosophie de la nature du pouvoir pharaonique et de sa pratique, j'avais eu l'occasion d'attirer votre attention sur les puissances malfaisantes, hostiles, qu'aux yeux des Égyptiens représentaient, entre autres, les pays étrangers. Ce qui autorisa certains monarques à investir ces États de manière à préventivement protéger leur territoire du "chaos" toujours menaçant et susceptible de grandement en perturber l'ordre que Maât symbolisait et que chaque souverain se devait de soutenir.


     Toutefois, d'autres pratiques que le conflit armé, magico-religieuses celles-là, furent également employées : elles consistaient à détruire rituellement les ennemis soit en immolant des animaux précisément censés les incarner, puisque préalablement marqués d'un sceau les figurant en tant que captifs, ce qui permettait d'allègrement contourner le "tabou du sang versé" ; soit en gravant, peignant ou fabriquant en ronde-bosse des prisonniers, les mains liées derrière le dos, véritables métaphores de ces forces du mal momentanément capturées et donc vaincues que, sous forme de statuettes, l'on pouvait pour la circonstance partiellement briser, brûler ou tout simplement enfouir dans le sol ; soit aussi en écrivant, en hiératique le plus souvent, des textes dits d'exécration ou de proscription, sur différents supports : des vases, par exemple, comme certains à Berlin ou, plus souvent encore, sur le corps même des statuettes en question.

 


     Nombreux furent aussi, sur les monuments égyptiens dès les premières dynasties déjà, les bas-reliefs proposant ce type de scène avec captifs aux fins d'exorciser semblable menace extérieure mais aussi, très probablement, de mettre en évidence la sujétion au roi tout puissant, réelle ou souhaitée, des pays frontaliers.

    
 Ce thème de l'anéantissement des ennemis ou, à tout le moins, de leur empêchement de nuire, les égyptologues le rencontrèrent donc par le biais de statues et statuettes déclinées sous tous formats et tous matériaux. Ainsi, à la IIIème dynastie, dès l'entrée de l'enceinte du  domaine funéraire de Djoser, à Saqqarah, des groupes d'hommes ainsi ligotés, en shiste et en granite, matérialisaient dans la pierre la suprématie royale sur les peuples avoisinants : il semblerait d'ailleurs que ce soient là, chez Djoser précisément, les plus anciennes statues 
actuellement mises au jour évoquant ce sujet .

 

     Certaines représentations destinées à ces rites d'envoûtement, rappelant qu'ennemis, fauteurs de troubles, voire criminels, furent dès le début de l'histoire égyptienne, associés au dangereux serpent cosmique Apopis (ou Apophis, selon certains égyptologues), précisent en plus du nom des individus concernés, celui du dangereux ophidien en personne : ainsi tout être susceptible d'engendrer le désordre lui était-il assimilé. On n'est jamais suffisamment protégé !  

   
     De la Vème dynastie, on connaît, datant de l'époque de Niouserrê, de grandes représentations d'ennemis ainsi entravés. Il en est de même, à la dynastie suivante, sous les règnes de Pépi Ier et de Pépi II : furent en effet exhumés 8 têtes et de 
nombreux débris de calcaire permettant de partiellement reconstituer une quinzaine de corps.



Prisonnier-agenouille--face----MMA.jpg 

 

 

Prisonnier-agenouille--dos----MMA.jpg 

 

 

 

 

     (Exposées au Metropolitan Museum of Art de New York, ces statues de près de 90 cm de hauteur ont été arbitrairement reconstituées à partir des fragments enfouis : rien ne prouve en réalité que ces têtes-là appartiennent bien à ces corps-là.

 

 

 

 

 

 

     (Clichés extraits de la page 364 de mon catalogue de l'exposition consacrée à L'Art égyptien au temps des pyramides, que j'avais visitée en 1999, au Grand Palais, à Paris.)


     Tous ces hommes affichaient la même position : agenouillés et assis sur leurs talons, les orteils s'appuyant sur le socle de la statue (sur le sol, donc, suivant une des conventions de l'art égyptien), arborant une musculature que la pierre rendait remarquablement, ils se tenaient ainsi le buste droit, légèrement projeté vers l'avant, poings rageusement serrés le long du corps, apparemment fiers malgré leur état de vaincus que prouvaient les bras ligotés dans le dos, "prêts à recevoir le coup mortel de la massue royale", comme l'écrivit, avec une légère pointe d'emphase l'égyptologue belge Jean Capart dans l'avant-propos qu'il rédigea pour "Princes et pays d'Asie et de Nubie", ouvrage de son collègue français Georges Posener, incontestable spécialiste de l'étude des rites d'envoûtement. (Bruxelles, F.E.R.E., 1940, p.5) 

 

     Nonobstant ces grands exemples lithiques, c'est plus spécifiquement sur des figurines, neuf en tout, - comme les "Neuf Arcs" symbolisant les ennemis traditionnels de l'Égypte, étrangers qui lui sont hostiles -, que je voudrais aujourd'hui porter l'éclairage.

 

     D'environ 15 à 30 centimètres de haut, en bois, - matériau par définition putrescible, donc rarement choisi par les artistes pour ce type d'artefact -, Miroslav Verner, donc, les découvrit brisées, pour la plupart d'entre elles, sur le sol de la salle aux vingt colonnes lotiformes en bois du temple funéraire de Rêneferef, lors de sa campagne de fouilles de 1984. 

     M'est-il besoin de préciser qu'elles constituèrent indubitablement un nouvel apport d'importance à une connaissance plus aiguë des rites égyptiens de l'Ancien Empire en matière de pratiques d'envoûtement ?

 

 

Abousir---Statuettes-de-prisonniers.jpg

 

(Photo de trois de ces statuettes réalisée d'après la planche 8, p. 152, de la Revue d'Égyptologie n° 36. Voir ma référence infrapaginale : 1985 3 ) 

 

     Dans cet ensemble de neuf personnages ainsi entravés, l'égyptologue tchécoslovaque reconnut sans peine des Asiatiques, des Noirs et un Libyen. Il vous faut en effet savoir, amis visiteurs, que si, traditionnellement, la littérature égyptologique, par facilité, emploie la dénomination de Peuples du Sud et Peuples du Nord, pour caractériser ces prisonniers, les Égyptiens avaient quant à eux, dès l'origine, réparti leurs ennemis étrangers en trois groupes distincts : les Nubiens au sud, les Asiatiques au nord-est et les Libyens à l'ouest.


     Le fait que, dans pratiquement tous les cas, et quelle que fût l'époque, statues ou statuettes furent exhumées brisées a fortement intrigué les archéologues et, conséquemment, donné naissance à bien des controverses : pour certains, la mutilation était intentionnelle et procédait d'un autre rite magico-religieux perpétré par des prêtres qui, dans les temples, voulaient ainsi commémorer la victoire de la Maât sur celle d'Isefet, la victoire du Bien sur celle du Mal ; pour d'autres, ces outrages résultaient, à des époques plus tardives, de la volonté d'exorciser la peur que ces pièces suscitaient encore ; d'aucuns, enfin, avancent l'argument du simple accident, voire de dégradations dues au temps, excipant de l'indubitable constatation que beaucoup de "trésors" de l'art égyptien sont arrivés jusqu'à nous en parfois bien piètre état.

     Ceci posé, toutes ces représentations de prisonniers agenouillés et ligotés font partie d'un corpus dans lequel se côtoient tout aussi bien des exemplaires anépigraphes que d'autres portant des textes de proscription à connotation magique avérée, comprenant souvent l'énumération  nominale des souverains étrangers, celle des différentes contrées qu'ils gouvernaient et les projets malveillants qu'ils fomentaient contre l'Égypte ; sans oublier évidemment des allusions directes au serpent Apopis que j'évoquais tout à l'heure.

 

    Un dernier point que je me dois de vous signaler dans le vain espoir d'éventuellement tutoyer l'exhaustivité, c'est que, historiquement parlant, ces listes onomastiques de princes asiatiques, nubiens ou libyens, indirectement, renseignent sur l'histoire officielle de tous ces pays ou régions cités.

   

     À l'intention de ceux d'entre vous que le sujet intéresserait, j'ajouterai qu'en vous rendant en la salle 
18 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre entièrement dévolue aux dieux et à la magie, vous rencontrerez, dans la deuxième des grandes vitrines centrales, quelques-unes de ces figurines dites d'exécration (E 16492 à E 16501) et d'envoûtement (E 27204 - E 27209 et E 27691).

 

     Enfin, pour une approche tout autre d'un de ces rites car frappée au coin d'un humour particulier et empreinte d'intéressants questionnements, permettez-moi de vous conseiller la lecture de cet article d'un excellent blogueur récemment découvert :

 

http://www.louvreravioli.fr/2016/02/26/magie-rose/

   
     En 1991, après avoir dix-sept années consécutivement assumé la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie, le Professeur Verner quitta son poste pour devenir Directeur des fouilles d'Abousir.

     Toutefois, une ultime découverte lors de sa dernière campagne retiendra encore notre attention. Raison pour laquelle je n'hésite pas à vous proposer - si l'aventure archéologique en ma compagnie vous agrée -, de nouvelles rencontres les semaines à venir, toujours sur le même site de cette nécropole que vous et moi commençons à présent à mieux connaître, légèrement plus au sud mais sans déjà nous rendre à l'extrémité de cette concession accordée voici un demi-siècle par le gouvernement égyptien à la Tchécoslovaquie d'alors.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

(Arnold : 1999, 65 ; Koenig : 1994, 29 ; ID. : 2001, 300-1 ; Lauer/Leclant : 1969, 55-62 ; Malek/Baines : 1981, 140-1 et 152-3 ; Onderka & alii : 2008, passim ; Posener : 1940, 5 ; et id. : 1987, 1-6 ; Verner : 1978, 155-9 ; ID. : 1985 (1), 267-80 ; ID. : 1985 (2), 281-4 ; ID. : 1985 (3), 145-52)

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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 00:01

 

     ... J'avoue pourtant qu'au premier aspect des Pyramides, je n'ai senti que de l'admiration. Je sais que la philosophie peut gémir ou sourire en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu'un amas de pierres et un squelette ? Ce n'est point par le sentiment de son néant que l'homme a élevé un tel sépulcre, c'est par l'instinct de son immortalité : ce sépulcre n'est point la borne qui annonce la fin d'une carrière d'un jour, c'est la borne qui marque l'entrée d'une vie sans terme ; c'est une espèce de porte éternelle bâtie sur les confins de l'éternité.

(...)

    On voudrait aujourd'hui que tous les monuments eussent une utilité physique, et l'on ne songe pas qu'il y a pour les peuples une utilité morale d'un ordre fort supérieur, vers laquelle tendaient les législations de l'antiquité.

     La vue d'un tombeau n'apprend-elle donc rien ? Si elle renseigne quelque chose, pourquoi se plaindre qu'un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle ?

 

 

 

François-René de CHATEAUBRIAND

Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris

 

Sixième partie : Voyage d' Égypte

(Extrait)

 

Gallica - Document électronique

 

     Ah ! Chateaubriand ! Le belle langue que voilà ! Il serait plus que souhaitable de lire ou relire ce grand littérateur.

Pour moult raisons.

Celle-ci, en particulier : aux fins de mettre à mal cette "manie" qui me hérisse à chaque fois - et elles sont nombreuses ! -, que j'entends sur les chaînes de télévision françaises où elle fait florès, - même chez François Busnel à La Grande Librairie, le jeudi soir -, maint intervenant oublier que le substantif "espèce" est du genre féminin ! Partant, qu'il n'a nulle raison, à l'instar d'un adjectif, de s'accorder avec le nom qui l'accompagne en guise de complément !

     En ces temps de réapparition de vieilles réformes émergeant d'un quart de siècle d'endormissement, quel masssacre pour notre belle langue commune qui n'a mérité "ni cet excès d'honneur ni cette indignité", que d'entendre, parmi d'autres exemples : "J'ai fait un espèce de rêve ...", atroce accord si régulièrement infligé à ce pauvre terme qui n'en peut vraiment mais !!

 

     Pardonnez-moi cette espèce de coup de sang, amis visiteurs, un parmi tant d'autres, - j'aurai probablement l'opportunité d'y revenir -, et reprenons nos déambulations au sein de l'égyptologie tchécoslovaque qui nous y invite depuis quelques semaines aux côtés de Miroslav VERNER.

L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE : II. L'INSTITUT ET LES FOUILLES D' ABOUSIR - 2. MIROSLAV VERNER ET RÊNEFEREF (Première Partie)

 

     Il est parfois malaisé quand, sur un chantier de fouilles, s'enchaînent, des années durant, tant d'importantes découvertes, de déterminer celle qui restera la plus cardinale au regard de l'Histoire, concluais-je la semaine dernière, avant de prendre congé de vous.

     En définitive, est-il bien nécessaire de poser semblable jugement hiérarchique ?


     J'avais aussi, souvenez-vous, évoqué lors de ce rendez-vous hebdomadaire, le début des recherches menées à Abousir, à une petite trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire actuel,

 
 
Abousir-3.jpg
 


site archéologique d'importance qu'avait reçu cette république d'Europe centrale en guise de remerciement pour avoir, dans les années soixante, activement apporté son concours à la grande épopée du sauvetage des monuments de Nubie menacés de disparaître sous les eaux du deuxième barrage d'Assouan.

     J'avais épinglé, parmi d'autres trouvailles, celle de l'imposant mastaba de Ptahshepses, beau-fils de Niouserrê, un des souverains de la Vème dynastie, ainsi que celle des archives exhumées au niveau du complexe funéraire du roi Rêneferef ; documentation administrative aussi importante que celle de Neferirkarê-Kakaï, un autre monarque de la même époque, qui avait été mise au jour à l'aube du XXème siècle par la
 Deutsche Orient-Gesellschaft, sous la direction de Ludwig Borchardt, et étudiée bien plus tard par l'égyptologue française Madame Paule Posener-Kriéger.

     En 1974 et jusqu'à 1991, Miroslav Verner prit
 donc 
la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie - qui deviendra "tchèque" à partir de 1993 ! -, et, par la même occasion, celle des missions archéologiques annuelles à Abousir.

 

     Si d'inestimables découvertes se succèdent à un rythme soutenu, - je pense notamment aux pyramides de Néferirkarê-Kakaï et de son épouse la reine Khentkaous II grâce à l'utilisation nouvelle pour l'époque d'une technologie de pointe basée sur des méthodes géophysiques ;

 
 
Pyramides_Neferirkare_Khentkaous_II.jpg
 
 

mais aussi à des mastabas de nobles, dont celui de Khékéretnebty, fille du roi Djedkarê-Isési ainsi que de hauts fonctionnaires palatiaux tels le scribe Idu et son épouse Khenitet -, c'est plus précisément vers le complexe funéraire de Rêneferef, ce souverain au départ fort peu connu, que j'aimerais aujourd'hui vous emmener de manière à mettre en exergue l'apport capital des travaux qu'entreprit Miroslav Verner dans ce domaine qu'il est maintenant convenu d'appeler dans le milieu égyptologique, la "Pyramide Inachevée" : en effet, le règne de Rêneferef ne durant vraisemblablement pas plus de deux ans, la construction entamée fut très vite muée en mastaba pur et simple, comme l'attestent ci-dessous et la photographie de Kamil Vodera et la reconstitution virtuelle qui a été réalisée de cet ensemble, sur la photo que, comme la précédente d'ailleurs, j'ai exportée du site d'un certain Sebi (Neithsabes).

 
 

Vestiges complexe funéraire de Neferefrê
Restitution-complexe-funeraire-Reneferef-copie-1.jpg
 
 


     Alors que, lors des fouilles de Borchardt auxquelles je faisais ci-avant allusion, pratiquement aucun vestige de la ronde-bosse royale n'avait été exhumé dans les différents domaines funéraires des souverains de la Vème dynastie à Abousir, la mission tchécoslovaque mit au jour en  octobre et novembre 1984, précisément sur ce site de la "Pyramide Inachevée" de Rêneferef, exactement dans la partie sud-ouest de son "temple de millions d'années", une douzaine de fragments, en pierre et en bois, de statues dont six, fait exceptionnel, représentaient le monarque en personne.

 


Reneferef---Statue.jpg
        


     L'intéressant des recherches entreprises dans cette section du temple réside aussi dans l'exhumation d'une grande salle à colonnes en bois, jadis vingt, se terminant par une botte de lotus à 6 tiges : dans la mesure où ce furent dans des pièces qui lui étaient contiguës qu'il retrouva les débris des statues, Verner pensa qu'il était plus que vraisemblable que cette salle constituât l'espace privilégié dans lequel s'effectuèrent rites et cérémonies religieuses afférents au temple.

     En outre, c'est également de cette aire que provenaient quelques statuettes à destination bien particulière ...

 

     Que je vous invite à découvrir le mardi 1er mars prochain. 


 
 
 
 

BIBLIOGRAPHIE

 

Arnold : 1999, 65 ; Koenig : 1994, 29 et 2001, 300-1 ; Lauer/Leclant : 1969, 55-62 ; Malek/Baines : 1981, 140-1 et 152-3 ; Onderka & alii : 2008, passim ; Posener : 1940, 5 ; et id. : 1987, 1-6 ; Verner : 1978, 155-9 ; 1985 (1), 267-80 ; 1985 (2), 281-4 et 1985 (3), 145-52)

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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 00:03

 

   

  ... J'aimais mieux porter ma vue au dehors et admirer, du haut du château, le vaste tableau que présentaient au loin le Nil, les campagnes, le désert et les Pyramides. Nous avions l'air de toucher à ces dernières, quoique nous en fussions éloignés de quatre lieues. À l'oeil nu, je voyais parfaitement les assises des pierres et la tête du sphinx qui sortait du sable ; avec une lunette je comptais les gradins des angles de la grande Pyramide et je distinguais les yeux, la bouche et les oreilles du sphinx, tant ces masses sont prodigieuses.

 

 

François-René de CHATEAUBRIAND

Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris

 

Sixième partie : Voyage d' Égypte

 

Gallica - Document électronique

  

  

     Plus personne parmi vous n'ignore, je présume, amis visiteurs,  qu'à l'Ancien Empire, dès la  IVème dynastie, les premiers souverains égyptiens à se faire ériger une pyramide en guise de "maison d'éternité" choisirent le plateau de Guizeh, en Basse-Égypte, devenu avec le temps passage obligé pour des millions de touristes qui visitèrent le pays. À quelques kilomètres plus au sud : Saqqarah, indépendamment de la  première pyramide à degrés de Djoser, à la IIIème dynastie, l'ancêtre avéré de toutes les autres, n'en compte pas moins d'une quinzaine, notamment pour les derniers souverains de la Vème dynastie, Isési et Ounas, ainsi que ceux de la VIème, Téti, Pépi Ier, Mérenrê et Pépi II.

 

     Dois-je une fois encore rappeler que c'est précisément  à Ounas que l'on doit la présence, pour la toute première fois, de textes destinés à permettre d'obtenir l'éternité - communément appelés Textes des Pyramides -, sur les parois des appartements funéraires royaux ? Et d'insister sur le fait que tous ces immenses tombeaux qui ont précédé celui d'Ounas étaient  donc absolument anépigraphes ...

    

    Ce que d'aucuns savent peut-être un peu moins, c'est que, les trois plus célèbres mises à part, celles de Chéops, de Chéphren et de Mykérinos, des dizaines et des dizaines d'autres virent le jour, plus au sud encore pour la majorité d'entre elles et ce, jusqu'à la XIIème dynastie du Moyen Empire : pendant un bon millénaire donc, rois et souvent épouses, recoururent à ce mode d'ensevelissement avant de préférer, au Nouvel Empire, les profondeurs de la montagne thébaine - dont la forme, par parenthèses, avait bizarrement un aspect plus ou moins pyramidal -, pour y faire aménager des hypogées, plus discrets, partant, moins susceptibles d'être pillés, donc leur permettant de définitivement reposer en paix ; à tout le moins, l'espéraient-ils.  

 

     Certains d'entre vous me citeront probablement aussi, avec raison, les pyramides de Dachour, de Licht, ou de Meidoum ... même si, pour la plupart, ne subsiste plus comme probants vestiges qu'un amoncellement de débris.

 

     Pour ma part, et comme vous vous y attendez si vous m'avez accompagné jusqu'avant le congé de Carnaval, j'apporterai une autre pierre à cet édifice - qui n'a rien, quant à lui, de pyramidal ! -, en citant le site d'Abousir, entre Guizeh, au nord et Saqqarah, au sud où l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie reçut, en remerciement de sa participation au sauvetage des temples de Nubie, au début des années soixante, une vaste et importante concession de fouilles. 

 

Abousir-5-copie-2.jpg

 

 

      Abousir ? Oui, vous en avez récemment entendu parler : c'est là qu'une équipe d'archéologues de l'Institut Tchèque d'Égyptologie dirigée par Miroslav Barta, - dont je vous entretiendrai dans les semaines à venir -,  a mis au jour, proche d'un mastaba, les vestiges d'un bateau de 18 mèttres de long vieux de quatre millénaires et demi.

 

(https://www.rtbf.be/info/monde/detail_egypte-les-restes-d-un-bateau-de-4-500-ans-decouverts-pres-de-pyramides?id=9202000)

 

     Mais pour l'heure, revenons voulez-vous, à l'époque précédant la direction de Miroslav Barta sur les fouilles du site d'Abousir ...

 
 

    Ouserkaf mis à part, cinq de ses huit successeurs à la tête de la Vème dynastie : Sahourê, Néferirkarê-Kakaï, Rêneferef, Shepseskarê et Niouserrê choisirent Abousir comme lieu d'inhumation, permettant par la même occasion à certains de leurs hauts fonctionnaires d'y prévoir leur propre mastaba.

 

     L'on suppose que la préférence, par ces souverains, d'un endroit situé à une petite trentaine de kilomètres au sud-ouest de Memphis, serait consécutive au fait qu'Ouserkaf, leur ancêtre direct qui, bien que faisant ériger son propre tombeau à Saqqarah, proche de celui de Djoser, choisit Abousir pour y édifier son temple solaire. Ce qui eut pour conséquence de déplacer le centre de gravité du royaume vers cette partie septentrionale de la capitale d'alors, en la transformant en nécropole à l'usage de certains dynastes de la fin de l'Ancien Empire.

 

     Certes, l'endroit n'attendit pas les égyptologues tchécoslovaques pour être fouillé et étudié : ainsi, des clandestins à l'extrême fin du XIXème siècle déjà, puis le grand égyptologue allemand Ludwig Borchardt à la tête de la Deutsche Orient-Gesellschaft, en 1907, mirent au jour, dans le temple funéraire du pharaon Neferirkarê-Kakaï, un important corpus de papyri dont certains fragments ont entre autres abouti au Musée du Louvre, et qu'étudia et publia en 1976 Madame Paule Posener-Kriéger ; publication que, jeune égyptologue, elle dédia notamment à la mémoire de Jaroslav Cerny que j'ai pour vous récemment évoqué



Ouvrage-Posener.jpg


 

 

     Comme j'avais déjà eu l'opportunité de l'expliquer en septembre 2009, cette collection de rouleaux d'archives concernait la vie quotidienne du temple, d'où son immense importance : des tableaux de service définissant les tâches à accomplir par les différents membres de son personnel côtoyaient des inventaires de biens ; des comptes afférents aux offrandes alimentaires destinées à nourrir la statue du dieu s'accompagnaient de l'énoncé des noms de ceux qui les avaient acheminées ; des listes de pièces livrées étaient assorties de notices décrivant leur état, etc.

     Toute cette comptabilité qui fut ainsi tenue deux cents ans durant par une pléiade de scribes méticuleux représentait incontestablement à l'époque de son étude par Paule Posener le lot de documents archivés le plus imposant, le plus détaillé, partant, le plus intéressant jamais retrouvé pour l'Ancien Empire.

     Mais un égyptologue tchécoslovaque vint qui, dès 1980, eut l'heur de mettre au jour les vestiges d'un autre temple funéraire, en briques crues, et donc considérablement ruiné : celui de  Rêneferef, le fils aîné de Néferirkarê-Kakaï,



Vestiges-complexe-funeraire-de-Rêneferef.jpg

 


des magasins duquel il exhuma, en 1982, des empreintes de sceaux en terre crue, des fragments de plaquettes de faïence, ainsi que des papyri, ensemble bien plus riche encore dans la mesure où il nous permet à présent, non seulement d'affiner nos connaissances de la gestion des domaines royaux à la Vème dynastie, mais surtout, grâce aux autres découvertes réalisées jusqu'en 1986, de mieux appréhender le règne de ce pharaon en définitive peu connu.

     Miroslav Verner - car c'est bien de lui qu'il s'agit : j'avais en effet mentionné, le mardi 2 février dernier, rappelez-vous amis visiteurs, son accession à la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie, après le décès de Zbynek Zaba -, fouillait régulièrement à Abousir, tant au nord qu'au sud du site.

 

 
Verner-Miroslav.jpg
 
 

     Avant lui, dès le début des années soixante, les missions tchécoslovaques qui s'y étaient succédé avaient déjà contribué à l'exploration du plus imposant complexe funéraire privé de l'Ancien Empire (56 x 42 mètres), le mastaba de Ptahshepses, l'époux d'une fille du roi Niouserrê,



Abousir Mastaba Ptahshepses


ainsi qu'à son anastylose.

 

Ptahshepses---Entree-du-mastaba.jpg

 


     Il appert que les agrandissements successifs que Ptahshepses imprima dans son tombeau soient le reflet de son prestigieux parcours social : cumulant tout à la fois les fonctions de vizir, de grand prêtre de Memphis et d'Inspecteur général des travaux du roi, il s'était initialement prévu un mastaba qui ne devait se composer que des traditionnelles salles inhérentes à son inhumation et à son culte funéraire ; c'est à tout le moins ce que les différentes saisons de fouilles des archéologues tchécoslovaques révélèrent.

     Or, après la construction initiale, le haut fonctionnaire palatial commanda deux agrandissements qui, étude faite, n'eurent d'autre fonction que celle d'asseoir sa notoriété en empruntant des caractéristiques architecturales aux monuments royaux, pas moins !, qu'apparemment, vu sa position - gendre du souverain, je le rappelle ! -, il connaissait à la perfection.

     Des magasins ; un autel destiné à recevoir les offrandes au centre d'une immense cour  entourée de 20 piliers ; une chapelle à trois niches hautes pour abriter ses statues, grandeur nature, auxquelles un petit nombre de marches permettaient d'accéder et servant manifestement d'important lieu de culte ; deux salles d'offrandes, dont une réservée à son épouse furent entre autres ainsi ajoutés au mastaba originel. 

     L'ensemble était précédé d'un portique, ainsi que le montre le cliché ci-dessus de Kamil Vodera, que soutenaient deux colonnes en calcaire symbolisant un bouquet de plusieurs tiges de lotus. Les monarques antérieurs, quant à eux, s'ils plébiscitèrent également ce type de colonnes, choisirent plutôt le bois pour les faire réaliser. Et après Ptahshepses, plus personne ne souhaita semblables supports lotiformes en pierre pour ce type de soutènement.

     En outre, dans une des salles nouvelles, il fit également aménager un escalier permettant d'accéder au toit, comme dans certains temples précédant les pyramides royales .

     Miroslav Verner jaugeant les fragments mis au jour estima que les différentes salles de ce tombeau, décorées de bas-reliefs peints dont certains furent retrouvés in situ, servirent à abriter une quarantaine de statues du défunt de tailles et de matériaux différents.

     Mais quelle ne fut pas la surprise des membres de la mission tchécoslovaque quand ils prirent conscience que la couverture du caveau funéraire de Ptahshepses se révélait parfaitement semblable à celle des pyramides des rois de la Vème dynastie : quatre paires d'énormes monolithes de calcaire étaient en effet empilés en chevron.



     Il est en définitive difficile quand, sur un chantier de fouilles, s'enchaînent comme ici, pendant des années, tant d'importantes découvertes, de déterminer celle qui restera la plus prépondérante aux yeux de l'Histoire. Et les archéologues de l'Institut tchécoslovaque, à la  tête duquel officia Miroslav Verner dix-sept années durant, sont là pour avérer mon propos, eux qui permirent à l'égyptologie d'effectuer de grands pas dans ses différents axes d'études : qu'ils ressortissent au domaine de l'architecture funéraire, à celui, plus théorique, de la chronologie des rois de la Vème dynastie ou à celui de certains rites de proscription ...


     C'est pour envisager la suite des travaux de ces missions tchécoslovaques, ainsi que leurs résultats, que je vous invite à me rejoindre, amis visiteurs, sur le site d'Abousir, le mardi 23 février prochain.



(Grimal : 1988, 92-5 ; Janosi : 1999, 60-3 ;  Malek/Baines : 1981, 140-1 et 152-3 ; 
Onderka & alii : 2008, passim; Posener-Kriéger : 1976, passim ; Verner : 1978, 155-9 ; 1985 (1), 267-80 ; 1985 (2), 281-4 et 1985 (3), 145-52)

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 00:39
Vincent VAN GOGH : Le Pont du Carrousel et le Louvre (1886)

Vincent VAN GOGH : Le Pont du Carrousel et le Louvre (1886)

 

 

Fiers nous sommes. 

Fier je suis. Immodestement, peut-être ...

 

 

     À l'heure où se termine agréablement la semaine du congé de Carnaval dans l'Enseignement belge qui m'a permis de vous laisser en repos de mon blog, amis visiteurs, j'ai été informé voici quelques heures d'une nouvelle délectable à lire et, pour tout avouer, éminemment agréable à vous annoncer tant je me sens honoré de la partager avec vous : sur la page Facebook du Musée du Caire, le Directeur Khaled el Enany a publié avant-hier une liste - au demeurant prestigieuse dans la mesure où les noms de grandes institutions muséales y figurent ! -, de "sites utiles pour aider les égyptologues et jeunes chercheurs dans leurs recherches" ; liste donc qu'il invite à consulter et à grandement utiliser ; liste dans laquelle trois sites incontournables d'amis passionnés sont répertoriés : "OsirisNet" de Thierry Benderitter, "Projet Rosette" de Vincent Euverte et "Promenade en Égypte" d'Alain Guilleux.

    Liste aussi au sein de laquelle, page 8, vient timidement s'immiscer "ÉgyptoMusée", le blog de votre serviteur.

 

     Bravo à nous pour cette reconnaissance internationale qui ne peut que personnellement me ravir : savoir qu'à l'avenir, nos modestes apports pourront servir à de jeunes égyptologues, à de jeunes chercheurs réjouit au plus haut point notre soif d'ouvrir des chemins ...  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 00:02

          Enfin, je me fais un agréable devoir de remercier ici l'Académicien F. Lexa qui m'a encouragé au cours de cette tâche difficile et qui a renoncé, en ma faveur, à continuer son étude des Maximes de Ptahhotep, commencée en 1928. Je remercie également le professeur J. Cerny, Fellow of British Academy, d'avoir bien voulu mettre à ma disposition une partie considérable de sa bibliothèque qui se trouvait encore à Prague jusqu'en novembre 1947 ...

 

Zbynek  ZABA

Les Maximes de Ptahhotep

Avant-propos

 

Éditions de l'Académie tchécoslovaque des sciences

Prague, 1956, p. 12  

 

 

     Citées avec reconnaissance par Zbynek Zaba dans l'exergue qui entame le présent article extrait de l'avant-propos de sa traduction des célèbres Maximes de Ptahhotep, deux figures emblématiques, nous l'avons vu amis visiteurs, Frantisek LEXA et Jaroslav CERNY, ont donc, dans la première moitié du XXème siècle, offert leurs lettres de noblesse à l'égyptologie tchécoslovaque.

     La création d'une institution officielle dépendant entièrement de la Faculté des Lettres et des Arts de l'Université Charles IV, partiellement impulsée par Lexa en 1958 déjà,  assoira dans les meilleures conditions le développement des études sur le terrain.

     Avec le recul, quelque soixante ans après sa mise en chantier au sein même de l'Alma Mater pragoise, nous comprenons que cet Institut Tchèque d'Égyptologie (
I.T.E.) fut le véritable élément déclencheur, mais aussi fédérateur de tout ce que cette république centrale brassait et brassera comme grands savants en la matière.

     Un homme, que l'on peut en réalité considérer comme la troisième et dernière personnalité du "triumvirat" des fondateurs de cette science en ce pays succède à Frantisek Lexa, décédé deux ans à peine après la naissance de "son" Institut : il s'agit de Zbynek Zaba.

   

 

 

Cerny--Jaroslav--et-Zaba--Zbynek--copie-1.jpg


(Zaba, à droite, s'entretenant avec son collègue Cerny, sous le portrait du "Maître", Frantisek Lexa.)


 

      C'est en 1938 que le jeune Tchécoslovaque Zbynek Zaba, né en 1917, entreprend des études d'égyptologie : il assiste bien évidemment aux séminaires des professeurs Lexa et Cerny à l'Université Charles de Prague. Immédiatement à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il devient l'assistant de Lexa et obtient, en 1954, le poste de Professeur associé dans le prestigieux établissement.

     Si, dans un premier temps, nous lui devons des articles essentiellement consacrés à l'orientation astronomique des pyramides de l'Ancien Empire, mais aussi, je l'ai souligné ci-avant, une grande étude en français sur les Maximes de Ptahhotep, avec traduction et commentaires, certes considérée de nos jours comme quelque peu obsolète mais qui constitua néanmoins tout un temps l'ouvrage de référence de cet important recueil de sagesses égyptiennes, c'est surtout grâce à sa direction de l'Institut qu'il sera internationalement connu. En effet, en 1958, il participe avec Frantisek Lexa à la création de cet important organisme à la tête duquel il se retrouve donc deux ans plus tard, suite au décès de Lexa.

 

     Lui incombe alors la tâche, - Cerny oeuvrant le plus souvent à l'étranger comme nous l'avons constaté la semaine dernière -, de mener de front de multiples activités : l'enseignement universitaire, - il est désormais le seul Professeur d'égyptologie nommé à Prague -, la direction de l'I.T.E. et ses propres recherches sur le terrain.

 

 

 
 
Zbynek-ZABA.jpg

 

 

     Il vous faut savoir que dès 1956 déjà, les professeurs Lexa et Zaba firent partie d'une délégation officielle se rendant en Egypte aux fins de préparer les fondements d'un accord culturel de grande envergure entre les deux pays : de ces contacts naîtra entre autres le prestigieux Institut tchécoslovaque d'égyptologie créé conjointement à Prague, en octobre 1958 et au Caire, en mai de l'année suivante.  


     Et tout naturellement, fort des excellentes relations scientifiques mais aussi  diplomatiques entre les deux Etats, l'Institut prendra activement part, au début des années soixante, au plus colossal  projet de sauvetage de monuments que notre monde ait jamais connu : celui, patronné par l'Unesco, des temples de Nubie menacés de total ensevelissement suite à la la construction du Haut-Barrage d'Assouan.
      
     Si, parmi les pays "généreux donateurs", certains reçurent du gouvernement égyptien l'un ou l'autre bâtiment d'exception - je pense entre autres au temple de Debod, originaire de Basse-Nubie, qu'à défaut d'avoir peut-être déjà admiré à Madrid,
 
dans les Jardins de l'Ouest, vous pourrez sur ce site virtuellement découvrir ; ou à celui de Dendour, érigé par l'empereur romain Auguste en tant que pharaon, maintenant au Metropolitan Museum de New York -, la Tchécoslovaquie, quant à elle, se vit octroyer du gouvernement égyptien, en guise de remerciements donc, une des plus grandes concessions de fouilles jamais accordée à des archéologues étrangers : le site d'Abousir, à une petite trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire, avec notamment sa nécropole des souverains de la VIème dynastie.

 

 

 
Abousir---Pyramides--2-.jpg


(Photo de Milan Zemina que j'ai extraite du catalogue cité infra.)


 


     En 1970 et 1971, décèdent respectivement Jaroslav Cerny et Zbynek Zaba.

     Dix-sept années durant, un jeune égyptologue, né en 1941 à Brno, 
Miroslav Verner, - j'aurai sous peu l'opportunité de l'évoquer -, en prend alors en mains les rênes, conjointement à celles de l'égyptologie tchèque. 

 

     Sous sa direction, les fouilles réalisées à Abousir, déjà pourtant très prometteuses, vont offrir au monde savant de nouveaux et inestimables "trésors".


     C'est, amis visiteurs, sur ce terrain archéologique et notamment en sa compagnie que je vous invite à m'acompagner dès après la semaine de congé qu'offre l'Enseignement belge - partant, votre serviteur - aux fins de dignement célébrer les festivités du Carnaval.

 

     Je vous donne donc rendez-vous le mardi 16 février prochain pour faire connaissance avec le site d'Abousir et Miroslav Verner ...  

 

 

 

Remarque.

 

     M'est-il besoin de rappeler qu'à l'instar des deux précédents articles dédiés aux précurseurs de l'égyptologie tchèque, les trois clichés de ma présente intervention proviennent du catalogue de l'exposition Objevovani zeme na Nilu ("Discovering the land on the Nile"), qui s'est tenue au Narodni Museum, à Prague, en 2008 et que, d'autorité, je me suis permis de reproduire et d'insérer ici ?

 

 

 

(Onderka & alii : 2008, passim Vernus : 2001, 63)

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 22:32

     

 

     Non, ce n'est pas mort que tu t'en es allé, c'est vivant que tu es parti.

 

 

Textes des Pyramides, 213, § 134 a

 

 

 

IL FUT MON PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ DE LIÈGE ...

 

 

     Bien triste nouvelle que celle apprise en cours de soirée : le Professeur Michel MALAISE est décédé ce 25 janvier 2016. Il avait eu 72 ans le 30 novembre dernier.

 

    Triste pour sa famille en tout premier lieu, à laquelle j'adresse mes condoléances les plus respectueuses ; triste aussi en particulier pour tous ceux qui eurent l'heur de recevoir son Enseignement ; triste enfin pour le monde égyptologique en général.

 

     Nommé Professeur à la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège en 1979, Michel Malaise succède alors à Baudouin van de Walle, disciple et lui même successeur à la chaire d'égyptologie de Jean Capart, Conservateur aux Musées royaux d'Art et d'Histoire (M.R.A.H.) de Bruxelles pour lequel elle avait été créée en 1902.

 

    Après une carrière égyptologique bibliographiquement prolifique, le Professeur Malaise prit sa retraite le 1er janvier 2004.

 

     Au plan des publications scientifiques, je me dois évidemment d'épingler dans un premier temps la Grammaire raisonnée de l'égyptien classique qu'il mit au point avec Jean Winand, Doyen de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'U.Lg., ouvrage qui constitue indéniablement un outil majeur pour tous ceux qui s'adonnent au déchiffrement de la langue hiéroglyphique égyptienne et, dans un second temps, de mettre l'accent sur les nombreuses contributions qui furent siennes pour faire connaître le développement des cultes isiaques dans le bassin de la Méditerrannée antique.

 

     Permettez-moi, amis visiteurs, de clore ce très modeste hommage par une note toute personnelle aux fins d'indiquer combien, pendant sa retraite, il eut à coeur de répondre à quelques courriels que je lui adressai avec une extrême gentillesse toujours assortie de mots d'encouragement vis-à-vis de mon blog sur lequel il portait un regard bienveillant et dans lequel il me souhaitait de "persévérer et d'y trouver beaucoup de plaisir".

 

    Non, ce n'est pas mort que vous vous en êtes allé, Monsieur le Professeur, c'est toujours bien vivant dans mon esprit ...

 

 

    (Un merci appuyé au Professeur Jean Winand qui avec beaucoup de sympathie m'a autorisé à lui emprunter le cliché ci-dessus, publié dans "Michel Malaise. Une bio-bibliographie", Acta Orientalia Belgica XVIII, La langue dans tous ses étatsMichel Malaise in honorem, édités par C. Cannuyer, Bruxelles/Liège/Louvain-la-Neuve, 2005, p. VII.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 00:02

 

 

     Le mardi 28 mai [1833], la leçon d'histoire à laquelle je devais assister à onze heures n'ayant pas lieu, je me trouvai libre de parcourir ou plutôt de revoir la ville que j'avais déjà vue et revue en allant et venant.

 

    Je ne sais pourquoi je m'étais figuré que Prague était niché dans un trou de montagnes qui portaient leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudronnées : Prague est une cité riante où pyramident vingt-cinq à trente tours et clochers élégants ; son architecture rappelle une ville de la Renaissance.

(...)

 

 

L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE - I. LES GRANDS PRÉCURSEURS : 2. JAROSLAV CERNY

 

    La vue dont on jouit depuis les fenêtres du château est agréable : d'un côté on aperçoit les vergers d'un frais vallon, à pente verte, enclos des murs dentelés de la ville, qui descendent jusqu'à la Moldau, à peu près comme les murs de Rome descendent du Vatican au Tibre ; de l'autre côté, on découvre la ville traversée par la rivière, laquelle rivière s'embellit d'une île plantée  en amont et embrasse une île en aval, en quittant le faubourg du Nord. 

 

 

 

 

François-René de CHATEAUBRIAND

Mémoires d'Outre-Tombe

 

Tome IV, Livre trente-huitième, chapitre 10,

Lausanne, Éditions Rencontre, 1968,

p. 358

 

 

 

     Dans mon intervention de mardi dernier, la première d'une série de rééditions consacrées à l'égyptologie tchèque, je vous avais conviés, souvenez-vous, amis visiteurs, à effectuer un bout de chemin en compagnie de Frantisek LEXA et d'ainsi assister à la naissance de cette nouvelle discipline qui, à l'aube du XXème siècle, cherchait sa place dans le parcours universitaire pragois.


     Ne nous laissons toutefois pas abuser par la métaphore basique que d'aucuns pourraient filer en évoquant en la circonstance les premiers balbutiements : il ne s'agit nullement de tâtonnements dans le chef de file de la science qui s'ébroue alors aux bords de la Vltava. Tout de suite, je l'ai indiqué, le Professeur Lexa positionna ses travaux à hauteur de la lexicographie et de la sémantique en étudiant la langue des anciens habitants des rives du Nil par le biais du démotique, avant de confier à ses Étudiants, mais aussi bientôt à bon nombre de ses compatriotes, un imposant ensemble de clefs leur permettant d'entrebâiller toutes les portes au-delà desquelles ils allaient pouvoir croiser les aspects essentiels de la civilisation égyptienne.

     Grandes et importantes prémices de l'égyptologie donc, avec ce précurseur, mais point encore de recherches matérielles, point de fouilles ; point d'archéologie stricto sensu.



     Enfin un disciple vint, et le premier en République tchécoslovaque, qui allait très vite offrir à son pays ses véritables lettres de noblesse en la matière : Jaroslav CERNY.

 

 

Cerny--Jaroslav--et-Zaba--Zbynek--copie-1.jpg


(Cerny, à gauche, s'entretenant avec Zbinek Zaba, son collègue,

sous le portrait du "Maître", Frantisek Lexa.)

 

***

 


     Pilsen (Plzen), au sud-ouest de Prague.

 


     061.-Nove-Mesto---Bar-Place-Venceslas--07-08-2009-.jpg




     Si certains connaisseurs associent ce toponyme aux usines de fabrication automobile "Skoda", il est d'évidence que la majorité de mes visiteurs belges y humeront plutôt les enivrants effluves de la brasserie "Pilsner Urquell" et de sa "Pils", auto-proclamée boisson nationale tchèque et savourée, ici en bords de Meuse, à l'instar de la "Stella" ou de  la "Jupiler".




    

 


     Dans cette petite ville de ce qui était encore, pour une vingtaine d'années seulement, l'empire austro-hongrois, naquit, le 22 août 1898, Jaroslav Cerny. Comme tous ceux qui bénéficiaient des dispositions leur permettant de faire partie de l'élite intellectuelle de l'époque, le jeune homme entreprit, entre 1917 et 1922, des études à la Faculté des Lettres de l'Université Charles, à Prague ; et eut l'heur d'assister aux conférences égyptologiques dispensées par Frantisek Lexa.

     A partir de 1925, celui qui aurait pu se contenter d'être l'épigone du "Maître", décide de se confronter au terrain : il choisit Deir el-Médineh ! 

 

L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE - I. LES GRANDS PRÉCURSEURS : 2. JAROSLAV CERNY

      Là, il rejoint Bernard Bruyère, de vingt ans son aîné, rencontré au Musée égyptien de Turin où tous deux procédaient à diverses recherches.

Bruyère a besoin d'un épigraphiste ; Cerny n'hésite pas : il sera son homme !

 

     Pa-démi, "La Ville", comme l'appelaient les Égyptiens, n'est plus que ruines ensablées d'un village créé ex-nihilo sous le règne de Thoutmosis Ier, un des premiers souverains du Nouvel Empire, en vue d'héberger artistes, artisans et ouvriers qui concouraient à rendre agréable la "maison d'éternité" des monarques inhumés dans la Vallée des Rois.


     Près d'un demi-millénaire durant, des hommes engagés pour creuser et décorer les hypogées royaux et princiers, résideront avec leur famille dans ces quelque septante maisons aujourd'hui mises au jour par les égyptologues qui se sont succédé sur le site depuis qu'en 1917, l'I.F.A.O., Institut français d'Archéologie orientale, en obtint la concession.

     Un lustre plus tard, en 1922, Bernard Bruyère prend pour trente ans la direction des excavations. Sans quasiment discontinuer, il dégage systématiquement les habitations, les tombes et tous les  alentours. La provende se révèle ainsi sans égale pour ce qui concerne la connaissance de la vie quotidienne des ouvriers en un temps et en un lieu déterminés.

     Aux confins du village, sur les flancs de Gournet Mouraï, d
ans les tombes du cimetière de l'Est datant des règnes de la reine  Hatchepsout et de Thoutmosis III, Bruyère exhuma un matériel funéraire de tout premier ordre : chaises, tabourets, lits, nattes, paniers divers, vaisselle, ustensiles de cuisine, outils agricoles, objets de toilettes et même des vêtements ...
Qui n'étaient pas factices. Qui présentaient des traces d'usure. Qui avaient donc servi. Qui  avaient été maniés, utilisés, portés par ces femmes et ces hommes.
Et qui leur avaient permis de travailler, de vivre ...

     Dans la nécropole de l'Ouest, sur l'autre versant, au pied de la montagne thébaine, ce furent approximativement soixante tombes décorées, superbes pour certaines d'entre elles, qu'il mit au jour. Beaucoup dataient du règne de Ramsès II.

     Mais, vous étonnerez-vous à l'énumération de tous ces trésors, pourquoi diantre l'I.F.A.O. et Bruyère désiraient-ils tant s'adjoindre les services d'un épigraphiste ?

    Simplement parce que dès le départ, les deux égyptologues avaient exhumé et engrangé de nombreux ostraca, 
de nombreux papyri, de nombreux fragments brisés de vases inscrits, des oushebtis également : tous portaient des inscriptions en écriture hiératique, cursive dérivée des signes hiéroglyphiques. Et Bruyère souhaitait qu'ils fussent traduits.


     Ce fut donc Cerny, qui avait intégré l'équipe depuis 1925, qui s'y attela : des milliers et de milliers de documents semblables, parfois réduits à de minuscules fragments, attendaient ses compétences.

     De sorte qu'il n'est point incongru de ma part d'avancer que sa vie professionnelle, ce savant slave la consacra entièrement, d'une manière ou d'une autre, à Deir el-Médineh, à la "Communauté des Artisans de la Tombe", comme il est souvent indiqué dans la littérature égyptologique : que ce soit aux excavations du village proprement dit ou au dépouillement épigraphique de ce qui avait été retrouvé qu'en excellent disciple de Lexa il mena de front en publiant des études visant à faire connaître l'histoire sociale et économique du lieu, plus spécifiquement à l'époque ramesside dont, mieux que quiconque, il excellait dans la pratique de la langue vernaculaire, ce néo-égyptien essentiellement utilisé dans les textes purement littéraires.

 

 

Cerny---Ouvrage-IFAO.jpg
       


     Ainsi narrée, la  vie de Jaroslav Cerny pourrait ressembler à cette rivière tranquille de son pays natal qu'est la Vltava. En vérité, il n'en fut rien : en 1929, il accepte, tout comme Lexa avant lui, d'entrer en tant que "Privatdozent" à l'Université Charles IV alors que depuis l'année précédente, il avait été mandé par le Musée égyptien du Caire pour mettre sur pied la publication d'un catalogue des ostraca hiératiques présents dans ses collections : il n'apposera le point final à cette publication qu'en 1933.

     A Prague, il enseigna jusqu'à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, puis se retrouva promu par le gouvernement de la République tchécoslovaque en exil 
attaché d'Ambassade au Caire, avant de rallier celle de Londres, en 1943.


     Parallèlement à ses fonctions diplomatiques, il se pencha avec fougue nouvelle sur la lexicographie de la langue copte.

     Le conflit international terminé, il revint un temps donner des conférences d'égyptologie à l'Université Charles : Frantisek Lexa, toujours en activité, à cette époque, suggère complaisamment que son confrère devrait lui aussi être admis Professeur dans la discipline.
     S'ensuit un refus catégorique dans le chef du ministre de l'Education arguant avec beaucoup de mauvaise foi que des cours aussi peu importants que ceux ressortissant à l'égyptologie (?!) ne nécessitaient pas la nomination officielle, c'est-à-dire rémunérée, d'un deuxième impétrant.

     Exit Jaroslav Cerny que, dès 1946, s'empresse et se félicite d'appeler l'University College de Londres au titre de Professeur, avant qu'il prenne en charge, à partir de 1951 et jusqu'en 1965, la chaire d'égyptologie de la prestigieuse Université d'Oxford : parcours royal, parcours de rêve, s'il en est, pour tout Enseignant passionné et de très haut niveau ...

     Ceci posé, et la boucle semble ainsi bouclée, la juste reconnaissance de son incontestable intelligence lui arrive enfin de sa propre patrie : en 1965, il retrouve le chemin de la Faculté des Lettres et des Arts de Prague en acceptant de devenir membre honoraire de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie créé, rappelez-vous, par son mentor, Frantisek Lexa en personne.

     Mais subitement, le 29 mai 1970 - il n'a pas encore 72 ans - , Cerny  meurt à Oxford.

  
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      Certes, il ne connut pas la satisfaction de voir publié son Dictionnaire étymologique copte par les presses de la Cambridge University ; mais comme souvent dans la discipline scientifique, ceux des travaux épigraphiques en cours que sa disparition inopinée laissait inachevés ont pu être, grâce notamment à ses notes et archives personnelles conservées au Griffith Institut d'Oxford, complétés et édités au sein de l'I.F.A.O., notamment par un autre très grand philologue, de nationalité française pour sa part, qu'il avait aussi connu à Deir el-Médineh : son ami Georges Posener.
    
     Il est indéniable que l'oeuvre de Jaroslav Cerny confine à l'immense : des volumes du Catalogue des ostraca hiératiques non littéraires de Deir el-Médineh à ceux des papyri rédigés dans la même cursive, en passant par les Late ramesside letters que publia déjà, en 1939 à Bruxelles, la Fondation égyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.), par les Hieratic inscriptions from the tomb of Tut'ankhamun et par les Graffiti de la montagne thébaine et de la nécropole, ce grand savant aura oeuvré pour que les études égyptologiques 
qui, jamais, ne pourront en oublier l'irréfragable empreinte, soient marquées au coin de l'excellenc.


 

     Grand merci à Marie qui, de Medinet Habou où elle vit, m'a adressé et offert d'inclure ici son cliché de Pa-démi ; ce "village" si cher à Jaroslav Cerny.
 
    Comme à l'issue de mon intervention de la semaine dernière, je tiens derechef à préciser que j'ai, pour le présent article, photographié une série de portraits des grands savants de ce pays à partir du catalogue de l'exposition Objevovani zeme na Nilu ("Discovering the land of the Nile"), célébrant le demi-siècle d'existence de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie.) 



(Cerny : 1931, 221 et 1978 : Pl. 15 a ; Onderka & alii : 2008, passim)

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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 00:02

 

     Je gravis des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jusqu'au pied de la haute colline que couronne l'immense château des rois de Bohême. 
(...)
L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE  - I. LES GRANDS PRÉCURSEURS : 1. FRANTISEK LEXA

    Il y avait là quelque chose de la solitude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du temple de Jérusalem vu de la vallée de Josaphat. On n'entendait que le retentissement de mes pas et de ceux de mon guide ; j'étais obligé de m'arrêter par intervalles sur les plateformes des pavés échelonnés, tant la pente était rapide.

     À mesure que je montais, je découvrais la ville au-dessous. Les enchaînements de l'histoire, le sort des hommes, la destruction des empires, les desseins de la Providence, se présentaient à ma mémoire en s'identifiant aux souvenirs de ma propre destinée ; après avoir exploré des ruines mortes, j'étais appelé au spectacle des ruines vivantes. 

 
 
 
 

François-René de CHATEAUBRIAND

Mémoires d'Outre-Tombe

 

Tome IV, Livre trente-huitième, chapitre 1,

Lausanne, Éditions Rencontre, 1968,

p. 328

 
 
 
 
     Quand en septembre dernier, je pris la décision - difficile mais nécessaire à mes yeux - de ne plus systématiquement rédiger un nouvel article chaque semaine vous permettant de découvrir à mes côtés le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et de plutôt choisir de rééditer certaines de mes anciennes contributions, j'avais évoqué l'opportunité de vous donner à (re)lire, amis visiteurs, celles qui, en 2010, portèrent l'éclairage sur des fouilles entreprises par des savants parfois peu connus du grand public, même égyptophile. Mes plus anciens et fidèles lecteurs auront évidemment compris que je fais ici allusion à l'école tchèque d'égyptologie qu'il me plairait, maintenant que j'ai ouvert des fenêtres de mon blog sur Facebook, d'à nouveau mettre à l'honneur.
 
     C'est donc des bords de la Vltava, cette rivière, - plus traditionnellement appelée "Moldau" -, qui entre autres traverse la superbe ville de Prague, jusqu'aux rives du Nil que je souhaite maintenant, et pour quelques mois durant, vous emmener.
 
     Mais il m'a plu, avant d'entreprendre ensemble ce long périple au sein de l'égyptologie tchèque, de l'introduire avec quelques lignes écrites par Chateaubriand lors de son séjour en Bohême. Simplement pour me permettre de rappeler, - petite piqûre historique -, que dans ce gigantesque château de Prague auquel il fait ici allusion, - (570 mètres de long et 130 de large en moyenne) -, où il fut maintes fois invité à se rendre, c'est son propre souverain, le vieux roi de France Charles X en exil suite à son abdication après la Révolution de juillet 1830 qu'il rencontra ; Charles X, ainsi que je vous l'avais expliqué dans cette ancienne intervention, souvenez-vous, qui, au début de son règne, tant fit pour Champollion et le développement de l'égyptologie au Musée du Louvre ... 
 
 
     Nonobstant une agréable pointe de chauvinisme que nous serions en droit d'exciper en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie et même en ma petite Belgique, il faut aussi se féliciter de la présence sur le sol égyptien d'équipes d'archéologues provenant des pays scandinaves et de l'Europe de l'Est, notamment de l'ex-Tchécoslovaquie.
     
    À l'instar d'autres en Europe, le passé archéologique de ce pays contribua magnifiquement à rédiger d'importants chapitres de la récente mais déjà grande histoire de l'égyptologie. Après Champollion, les chercheurs tchécoslovaques ont sans conteste permis une avancée non négligeable dans les études égyptologiques, qu'elles soient de terrain ou ressortissant  plus spécifiquement au domaine de l'épigraphie ; et cela, comme nous l'allons voir, dès l'aube du XXème siècle.


     Si en 2008, l'Institut tchèque d'égyptologie célébra son cinquantième anniversaire, cela ne signifie nullement qu'il n'y avait qu'un demi-siècle que le pays s'intéressait à l'Égypte. Dès après la Campagne de Bonaparte, le vent d'égyptomanie qui souffla sur bien des Etats européens atteignit également la Bohême : de nombreux nobles s'offrirent le "Voyage en Orient" et ramenèrent en effet moult objets qui constituèrent le point de départ de collections particulières, de "cabinets de curiosités", comme on avait parfois coutume de les définir à l'époque.
      
     Mais c'est un mathématicien de formation, féru toutefois de philologie, qui, bien avant de visiter la terre des pharaons, joua véritablement le rôle cardinal, à un point tel qu'il est de nos jours unanimement considéré comme le fondateur de l'égyptologie tchécoslovaque : Frantisek LEXA.
 

 
 
Frantisek-Lexa-copie-1.jpg



      Né en 1876 à Pardubice, en Bohême occidentale, il décide d'aborder l'étude de la langue égyptienne par le biais du démotique qui, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'expliquer, constituait une écriture de communications courantes employée par les scribes à partir du milieu du VIIème siècle avant notre ère, hormis dans les textes religieux : c'était en fait l'abrégé d'une autre écriture cursive, le hiératique qui, pour sa part, dérivait directement des hiéroglyphes.

     En 1895, F. Lexa sort diplômé de l'Université Charles de Prague, prestigieux établissement fondé en 1348 sous les auspices de 
Charles IV, alors à la tête du Saint Empire romain germanique.

     
L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE  - I. LES GRANDS PRÉCURSEURS : 1. FRANTISEK LEXA

 

     En 1905, il se hasarde à publier en tchèque les premières traductions de textes égyptiens anciens. Mais ce ne fut qu'au lendemain de la Première Guerre mondiale que commença véritalement son prestigieux parcours : en 1919, il rejoint la Faculté des Lettres de l'Université Charles, d'abord en tant que "Chargé de cours" (Privatdozent), c'est-à-dire enseignant à titre privé - non rémunéré par le gouvernement, donc -, dans son cas : Maître de conférences en égyptologie ; puis, trois ans plus tard, il poursuit son enseignement paré du titre de Professeur extraordinaire dans la même discipline.

     Reconnaissance suprême, en 1925, l'Université crée spécifiquement pour lui une chaire d'égyptologie dont il sera, près de trente années durant, le titulaire.

     Les sources tchèques que j'ai compulsées aiment à épingler le fait que Frantisek Lexa reçut en 1952 - il est alors âgé de 76 ans - le Prix national de Première classe, ce qui semble correspondre à la plus grande distinction que le gouvernement de la République d'alors décernait aux scientifiques nationaux de très haut niveau.
                    
     J'ajouterai pour ma part, si vous me permettez ce petit coquerico, qu'il fut également correspondant de notre Fondation Égyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.) fondée, souvenez-vous amis visiteurs, par  le grand égyptologue belge Jean 
Capart immédiatement après avoir visité la tombe de Toutânkhamon en compagnie d'Elisabeth de Bavière, épouse de notre roi Albert Ier.

     Dans son pays, avec d'autres savants, Lexa entreprit de mettre sur pied l'importante revue orientaliste "Archiv Orientalni".

     Philologue dans l'âme plutôt qu'archéologue de terrain, il se distingua essentiellement par la rédaction d'ouvrages consacrés à la langue égyptienne :  je retiendrai de très pertinentes études sur les textes sapientiaux,  mais surtout, oeuvre de toute une vie, une imposante "Grammaire démotique", en 7 volumes, parue de 1938 à 1950.
                                         
     Certes, les thèses avancées dans ses travaux philologiques précurseurs furent parfois considérées comme très originales, pour ne pas écrire "révolutionnaires". Souvent, des confrontations de points de vue animèrent le petit cercle des philologues de son temps. Il n'en demeure pas moins qu'à l'heure actuelle, force m'est de constater qu'aussi hasardeuses qu'apparurent à l'époque ses hypothèses, à bon nombre d'entre elles, la majorité des grammaires font maintenant la part plus que belle.  

      Les différentes publications que nous lui devons, de très haute teneur et en anglais, unanimement célébrées par la communauté savante internationale, voisinent avec des ouvrages de vulgarisation, en sa langue maternelle cette fois, sur la religion, la morale et la littérature égyptiennes aux fins d'initier ses compatriotes aux moeurs des anciens habitants des rives du Nil.
     Projet éminemment louable s'il en est, nationalement parlant, mais resté grandement dommageable pour le savoir universel dans la mesure où, de nos jours encore, cette documentation de première main, brillante, brassant un éventail considérable de connaissances, n'a toujours pas trouvé son traducteur, fût-il anglophone ou francophone. Il s'agit là, dans le chef de bien des égyptologues patentés, et au-delà des expressions convenues et exagérément laudatives qu'on lit le plus souvent après un décès,
 d'un carence certaine, d'un véritable dénuement pour la science.

     Enfin, et ce n'est évidemment pas un de ses moindres apports, ce savant ne compta  jamais ses efforts pour former quelques disciples ayant embrassé non seulement la carrière d'égyptologue, mais celle aussi, non moins ardue, de philologue de la langue et des écritures égyptiennes : qu'il me soit permis d'au moins citer Michel Malinine, égyptologue et démotisant français d'origine moscovite à qui l'on doit, entre autres, quelques-unes des traductions de papyri du Louvre que j'ai eu, voici un an déjà, l'opportunité d'évoquer ici avec vous ; et bien évidemment Jaroslav Cerny, son compatriote, dont j'aurai plaisir à vous entretenir mardi prochain ...
    
     E
n 1958, - il avait alors 82 ans -, point d'orgue à tous ses travaux, à toute sa carrière de chercheur et d'enseignant, Frantisek Lexa créa, à la Faculté des Lettres et des Arts de l'Université Charles de Prague, l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie que je citai tout à l'heure : c'est cet anniversaire, mais surtout la volonté d'établir un bilan de cinquante années de fouilles en terres pharaoniques que, sous l'égide du Narodni Muzeum (Muséum National), commémora en 2008 la grande exposition pragoise : Objevovani zeme na Nilu ("Discovering the land of the Nile") .


 

     D'un point de vue déontologique, je m'en voudrais de vous quitter, amis visiteurs, sans avoir souligné que c'est précisément au catalogue de cette exposition, acquis lors d'un séjour à Prague en 2009, que j'ai pris la liberté d'emprunter le portrait de Frantisek Lexa qui illustre le présent article.
 
 
 
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
 

DAWSON Warren R./ UPHILL Eric P.Who was who in Egyptology, 2ème édition, Londres, Egypt Exploration Society, 1970, p. 177.

 

 

ONDERKA Pavel & alii, Objevovani zeme na Nilu ("Discovering the land on the Nile"), Prague, Narodni Museum, 2008, p. 15.

 

 

VAN DE WALLE Baudouin, Frantisek Lexa : Nécrologie, CdE 35, n° 69-70, Bruxelles, F.E.R.E, 1960, pp. 193-5.

 

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 09:22
EXPOSITIONS AUX MUSÉES ROYAUX D'ART ET D'HISTOIRE DE BRUXELLES

 

 

      Jusqu'en avril 2016, se tiennent en parallèle aux Musées royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, à Bruxelles, deux remarquables expositions : l'une, "Djehoutyhotep", met l'accent sur un siècle de fouilles menées en Égypte par des archéologues belges :

 

http://www.kmkg-mrah.be/fr/expositions/djehoutihotep

 

     Et l'autre, "Sarcophagi - Sous les étoiles de Nout" présente des sarcophages découverts dans la deuxième cachette de Deir el-Bahari à l'extrême fin du XIXème siècle, faisant maintenant partie des collections bruxelloises et qu'une équipe italienne réfectionne sous vos yeux. 

 

    Luc Delvaux, Conservateur et maître d'oeuvre de cette manifestation vous en parle :

     

https://www.youtube.com/watch?v=orLuEGvgAD8

 

     Cette présentation d'une dizaine de minutes vous convaincra-t-elle de venir dans les trois prochains mois jusqu'à Bruxelles ? Je l'espère vraiment ...

 

     Quelques informations supplémentaires à éventuellement glaner sur le site des M.R.A.H. :

 

http://www.kmkg-mrah.be/fr/expositions-actuelles 

 

    

     Je vous souhaite de belles découvertes

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rich'Art
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