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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 00:00

 

      L'univers évoqué par le décor des chapelles funéraires est un univers "sui generis", et non un clone iconographique de l'univers réel.

 


 

Pascal VERNUS

 

Dictionnaire amoureux de l'Egypte pharaonique

Paris, Plon, 2009

p. 959

 

 

 

    En décembre, souvenez-vous amis lecteurs, prenant prétexte du fragment (E 25507) exposé dans la première moitié gauche de cette vitrine 4 ² qui, sur quelque 7 mètres de long, se déploie sur le mur nord de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,

 

 

Vitrine-4-----Vue-de-gauche--SAS-.jpg

 

 

nous avons échangé vous et moi, quelques réflexions qui toutes avaient les relations entre père et fils comme point nodal. Ainsi, nos deux rendez-vous des 13 et 17 concernaient-ils respectivement celles avec un père vivant, puis avec un père défunt et celui du 20 tentait-il de vous éclairer sur l'origine mythique de cet amour filial.

 

     La semaine dernière, les vacances d'hiver achevées, nos rencontres des 10 et 14 janvier n'eurent d'autre motivation que celle de démontrer la thèse, paradoxale à première vue, que tout ce qui avait peu ou prou rapport avec la mort - (aménagement d'une tombe, pratique de la momification, iconographie et épigraphie couvrant les parois de la chapelle ou de toute autre chambre, culte régulièrement rendu au défunt par les membres de sa famille, présence d'un mobilier funéraire idoine, etc. -, dans la mesure où cela assurait la pérennité véritable, devait se comprendre comme un puissant hymne à la Vie, la première sur les rives du Nil autant que la seconde dans l'Au-delà, l'une servant de référent à l'autre.

 

     

     Il est à présent temps de pénétrer plus avant dans l'étude du programme iconographique proprement dit souhaité par Metchetchi pour son mastaba proche de la pyramide d'Ounas, dernier souverain de la Vème dynastie, qu'il servit sa vie durant.

 

     En guise de prémices, j'aimerais ce matin m'attarder quelques instants sur les thèmes récurrents que les historiens de l'art égyptien ont définis dans le cadre de la programmation des scènes funéraires, toutes époques confondues. Il appert en effet qu'au long des millénaires qu'a duré la civilisation pharaonique, quatre domaines thématiques aient été largement développés :

 

1. Les précisions biographiques concernant le défunt : son nom, sa fonction et ses différents titres au sein de l'Etat ; des événements particuliers de sa vie terrestre ; ses préférences quant aux loisirs ...

 

2. Les données économiques : le défilé, en guise d'offrandes alimentaires, des denrées produites dans les différents domaines qui lui appartenaient ou qu'il gérait pour le roi.

 

3. Les pratiques funéraires : les étapes de la momification, l'enterrement et les rites qui l'accompagnent ... 


4. La vie dans l'Au-delà : le jugement rendu par la balance d'Osiris ; les pièges à déjouer pendant les différentes heures du jour et de la nuit ; l'adoration des dieux et les oblations qui leur étaient adressées.

 

     

     Que ce soit par l'intermédiaire des bas-reliefs gravés ou par celui des peintures murales, de tous ces champs thématiques, les deux premiers furent essentiellement privilégiés dans les tombeaux de l'Ancien Empire.

 

     Et pour ce qui concerne plus spécifiquement Metchetchi, en fonction des pièces exposées ici devant nous qui, seules, auront force d'évidence, nous ne trouverons, au fil des semaines à venir, nulle référence, comme souvent dans les hypogées thébains du Nouvel Empire, aux funérailles, aux pleureuses du cortège vers la sépulture, au rituel de l'ouverture de la bouche, etc. Et pas plus aux représentations de la célèbre séance de psychostasie (pesée du coeur) dans la grande salle du Tribunal osirien ou à l'évocation du trajet nocturne de la barque de Rê ou à un quelconque hommage aux dieux.

 

     Ce fut donc bien dans le cadre restreint des deux premiers des quatre thèmes cités il y a un instant que furent déterminés les sujets qui se sont succédé de registres en registres sur les parois murales d'une chambre de sa tombe.


     Point n'est besoin de revenir sur la personnalité du défunt puisque grâce à l'étude de l'un ou l'autre fragment, nous avons déjà, lors de nos entretiens des 6 et 10 décembre, et décliné son identité et découvert ses fonctions à la Cour.

  

     Je l'ai déjà précédemment mentionné, l'étude minutieuse des éclats peints de cette vitrine 4 ² démontre que deux axes principaux ont été déterminés par Metchetchi lui-même - ou par sa famille - pour guider les artistes qui se sont occupés du programme figuratif de son mastaba, à savoir : quelques-uns des gestes rituels absolument indispensables à tout défunt pour que son culte funéraire fût assuré et la réception des différentes et nombreuses offrandes qui lui permettront  non seulement d'agrémenter sa seconde vie mais, surtout, d'y subsister ; apports essentiellement alimentaires donc, pas uniquement toutefois, provenant essentiellement de ses domaines dont on lui voit inspecter la bonne tenue qu'y maintient son personnel, agriculteurs tout autant qu'artisans.

    

     A samedi donc, amis lecteurs, le 21 janvier pour véritablement commencer à détailler les fragments peints ici devant nous de manière à confirmer et développer mes quelques remarques introductives de ce matin.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 00:00

 

     Sans doute la mort est-elle l'épuisement de tout désir ; y compris celui de mourir. Ce n'est qu'à partir de la vie, du savoir de la vie, que l'on peut avoir le désir de mourir.

 

Jorge  SEMPRUN

L'écriture ou la vie


Paris, Gallimard, 1994

p. 62 de ma réédition de 2011

 

 


         

     Si d'aventure il vous arrivait de feuilleter un Livre pour sortir au jour, comme le définissaient les Egyptiens eux-mêmes - un Livre des Morts, communément et erronément appelé de nos jours -, vous rencontreriez certains titres qui, assurément, interpelleraient votre esprit rationnel.

 

     Ainsi, en tête du chapitre 44, liriez vous :

 

      Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts.


et mêmement, du 46 :


     Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

 

     Qu'estimeriez-vous devoir comprendre par semblables propos ?

 

     C'est ce qu'aujourd'hui, amis lecteurs, poursuivant notre conversation de ce mardi, lors de notre premier rendez-vous de 2012 dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, il me siérait de vous expliquer.

 

 

     D'emblée, il faut prendre conscience qu'en réalité pas moins de trois mondes coexistaient au pays de l'antique Terre noire : le monde des vivants, bien sûr, puis les très luxuriants et très espérés "Champs d'Ialou",

 

 

Champs-d-Ialou---TT-1--de-Sennedjem--Photo---OsirisNet-.jpg

 

 

également nommés Champs des Offrandes, sorte de monde élyséen au sens des Grecs ou de paradis, selon les chrétiens : là y jouissaient d'une vie éternelle, ceux des Egyptiens qui, grâce à leur déclaration d'innocence, avaient échappé à la vindicte du monstre dévoreur guettant au pied de la balance divine qui pesait les âmes des défunts, dans la grande salle du Tribunal d'Osiris.

 

     De sorte que dans leur conception eschatologique, ce que l'on pourrait appeler la première mort, la mort physique ici-bas, n'était qu'un passage en vue d'accéder à la belle harmonie dans l'Au-delà, en vue de bénéficier de la magnificence de la "Campagne des Félicités".

 

      Grâce ci-avant à la célèbre représentation de la paroi est du caveau de sa tombe à Deir el-Medineh (TT 1), vous pouvez vous rendre compte de la vision qu'en eut par exemple, pour son épouse et pour lui-même, le maçon privilégié de la communauté des ouvriers de la "Place de Vérité"- entendez la nécropole royale thébaine - , que fut Sennedjem, sous le règne de Séthy Ier, à la XIXème dynastie. 

 

     Cette scène,ou toute autre semblable, accompagnait souvent sous forme de vignette le chapitre 110 du recueil de formules funéraires que je citai à l'instant et dans lequel, nommément, ces lieux célestes étaient évoqués :


     (...) Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour ; entrer et sortir, dans l'empire des morts ; s'établir dans le Champ des Souchets, (...) y être glorieux, y labourer, y moissonner, y manger, y boire, y faire l'amour, faire tout ce que l'on a l'habitude de faire sur terre (...)


 

     Parallèlement à ces deux mondes, les Egyptiens en concevaient un troisième : celui de la deuxième mort, bien plus crainte, bien plus redoutée dans la mesure où elle n'autorisait pas la seconde vie tant souhaitée. Ce trépas "définitif" était haï, exécré parce qu'il représentait la destruction du ba de ceux qui n'avaient pas respecté l'ordre et la justice, de ceux qui n'avaient pas vécu selon les préceptes de Maât. 

 

     Il faut prendre conscience que l'annihilation du ba, principe immatériel faisant partie de l'identité d'un individu, était consubstantielle à celles de son ombre et de sa puissance magique, - autres composants d'un ensemble qu'un jour je décrirai -, et débouchait sur l'impossibilité de devenir un "akh", un mort transfiguré, glorifié, - glorieux, comme l'indique la traduction de Paul Barguet ci-dessus. C'est-à-dire l'impossibilité d'être admis parmi les dieux, de jouir de la vie éternelle.

 

     C'est ce que précise une autre composition funéraire, le Livre des Cavernes. On peut en effet y lire cette intervention de Rê, parlant de ceux qui n'ont pas été reconnus par le Tribunal divin (IX, 4) :

 

     Je siège dans le Bel Occident pour présider contre eux le tribunal, de manière à détruire leur ba, à exterminer leur ombre, à détruire leur corps, à leur ôter toute gloire.

 

     Risquant dès lors d'être avalés par la "Dévoreuse", monstre hybride qui n'attendait que cette éventualité, les Egyptiens, vous le comprendrez aisément, se devaient de tout tenter pour maîtriser cette deuxième mort, de tout tenter pour la dominer, pour y échapper. 

 

     Et c'est dans cet esprit qu'il nous faut envisager l'obligation de s'entourer dans la tombe, aux fins de perpétuer le souvenir des biens terrestres, d'un viatique pour l'Au-delà, que ce soit de nourriture ou d'objets pénétrés de pouvoirs apotropaïques. Dans cet esprit encore, l'impérieuse nécessité d'avoir entièrement placé sa vie terrestre sous l'égide de Maât. Dans cet esprit enfin, la stricte observance des différents rites, dont l'indispensable pratique de la momification proprement dite, non pas pour cacher la destruction du corps, évidence physique s'il en est !, mais pour avoir prise sur elle.

 

     De sorte qu'il convient de reconnaître que c'est sur la croyance en un certain nombre de gestes magiques que reposait le concept de seconde vie d'un individu : par la magie, le taricheute rassemblait sous l'aspect de momie les éléments constituant un être - humain autant qu'animal (1) - que son décès aurait pu séparer, dissoudre, anéantir ; par la magie, ce défunt ayant recouvré sa pleine intégrité physique, pouvait alors être considéré comme un nouvel Osiris et, dès lors, bénéficier d'une bienheureuse résurrection post mortem ; par la magie, à la fois de l'image et du Verbe, il avait l'assurance de subsister dans l'éternité même si, d'aventure, ses descendants omettaient d'assumer leurs devoirs cultuels.


 

     Au terme des deux premiers rendez-vous qu'il me plaisait de vous fixer, amis lecteurs, en tout début de cette nouvelle année avant de véritablement poursuivre notre découverte des fragments peints du mastaba de Metchetchi, j'espère avoir démontré que les Egyptiens de l'Antiquité jamais ne cherchèrent à occulter la mort : non seulement, ils la conçurent comme une réalité irrécusable mais, en outre, ils en firent la condition apodictique, sine qua non diraient les latinistes, de la Vie, première ou seconde, ici ou là-bas ...

 

     Et d'ajouter, offrant ainsi plus ample audience à une thèse du Professeur D. Laboury, de l'Université de Liège, qu'ils eurent de la mort et de l'existence souhaitée dans l'Au-delà une approche relativement optimiste : si les "maisons d'éternité" que les privilégiés se firent ériger, si l'embaumement dont ils furent l'objet, si les offrandes, essentiellement alimentaires, dont magiquement ils disposaient leur permirent de croire à une totale protection pour leur futur, à une pérennité sans tache, à une seconde vie bienheureuse, n'est-ce pas parce que celle qu'ils connurent sur terre leur avait pleinement satisfait ?

 

     Quel plus bel hommage, quel plus bel hymne à la Vie - dans ses deux acceptions temporelles : celle d'avant la mort physique et celle d'après - les habitants des rives du Nil ne nous offrent-ils pas là, eux qui intégrèrent la mort parmi les événements de l'existence de manière à accréditer leur croyance en une régénération, une renaissance, un éternel retour  ?

 

     Qui, après mes propos de mardi et de ce matin, peut encore considérer un seul instant ces femmes et ces hommes qui tant aimaient la vie au point d'en souhaiter deux, comme des êtres hantés par le spectre de la mort ?   


     Va, afin que tu reviennes ! Dors, afin que tu t'éveilles ! Meurs, afin que tu vives !,

rencontre-t-on déjà dans diverses formules des Textes des Pyramides.

 

     Voilà qui résume parfaitement ce que l'égyptologue italien Sergio Donadoni nommait l'optimisme cosmique des Egyptiens ...  

 

 

 

____________

 

(1) Distinction, vous l'aurez compris amis lecteurs, que j'établis par respect du vocabulaire courant car nul n'ignore que, scientifiquement parlant, les êtres humains que nous sommes font partie du monde animal. De sorte que, si j'avais voulu être puriste, j'eusse dû écrire : "par la magie le taricheute rassemblera sous l'aspect de momie les éléments constituant tout être que son décès aurait pu séparer, dissoudre, anéantir". 

 

 

 

(Barguet : 1967, 86-7 et 143-5 ; Cannuyer : 2005, 263-4 ; Donadoni : 1992, 308 ; Guilhou : 1998, 25-37 ; Laboury : 1999, 53-9 ; Leclant : 1982, II, 34)

 

 

 

     (Je sais gré à Thierry Benderitter d'avoir accepté, dès le début de nos relations épistolaires, que je puise de son remarquable site OsirisNet l'un ou l'autre document iconographique - dont celui ci-dessus -, aux fins d'illustrer mes interventions ; et cela sans même le déranger pour lui en demander à chaque reprise l'autorisation.

Merci Thierry pour la confiance dont tu m'honores.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 00:00

 

La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles ;
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.

 

 

 

François de MALHERBE


Stances,

Consolation à Monsieur Du Périer,

Gentilhomme d'Aix en Provence, sur la mort de sa fille

 

dans  Kanters R. et Nadeau M., Anthologie de la poésie française,

Le XVIIème siècle, Tome 1,

Lausanne, Ed. Rencontre,

p. 83 de mon édition de 1967.

 

 

 

 

     Si, d'emblée, j'ai choisi ce court extrait, pour lequel, petit cadeau supplémentaire, je vous propose le lien  vers la lecture qu'en donna jadis un immense acteur, c'est non seulement pour le plaisir de vous remettre en mémoire un des plus célèbres poèmes de la langue française que beaucoup d'entre vous ont probablement étudié lors de leurs études secondaires ; c'est aussi pour me faire plaisir dans la mesure où, personnellement, il compta énormément dans mon parcours au Conservatoire puisque notamment grâce à lui, j'emportai l'adhésion du jury et décrochai le Premier Prix d'Art dramatique et de déclamation française à partir duquel, naïf jeune homme de province, "je m'voyais déjà", nouveau Gérard Philipe, le récitant sur la scène du Grand-Théâtre de ma ville, "sous les ovations et les projecteurs ..." ; c'est enfin, beaucoup plus simplement, parce que deux termes convoqués par Malherbe dans les quelques vers ci-avant rencontrent parfaitement nos préoccupations actuelles.   

 

     En effet, du Louvre et, en priorité, de son Département des Antiquités égyptiennes dans la salle 5 duquel nous nous retrouvons ce matin vous et moi, amis lecteurs, ainsi que de la mort mais avec un éclairage tout à fait particulier comme l'indique clairement le titre que j'ai donné à la présente intervention, il sera à nouveau question pour notre premier rendez-vous de 2012 en ces murs prestigieux. 

 

     Certes, nous n'avons pas bénéficié du privilège - comme c'était le cas pour certains grands du royaume au XVIIème siècle encore - d'avoir l'honneur du Louvre, entendez par là de pouvoir pénétrer en carrosse dans la cour intérieure du palais de Henri IV et de Marie de Médicis. Mais vous conviendrez avec moi qu'il n'est nul besoin de ce peu discret moyen de locomotion pour nous y acheminer et être transportés d'admiration devant la vitrine 4 ² où sont exposés les fragments peints du mastaba de Metchetchi.

 

 

 

     O roi, ce n'est pas mort que tu t'en es allé, c'est vivant que tu t'en es allé ...

peut-on lire dès l'apparition des premiers textes funéraires royaux, à la fin de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire donc, dans la pyramide d'Ounas, puis celles de ses successeurs immédiats, à la dynastie suivante ; Ounas dont, je le rappelle au passage, Metchetchi était un fonctionnaire plus qu'apprécié.  

 

 

 

Pyramide-d-Ounas---Chambre-du-sarcophage--Photo-Kohn-Bodswo.jpg

 

     Cet incipit (§134) qui, sur la paroi sud de la chambre funéraire, d'une pyramide à l'autre, entame toujours les textes tournés vers le roi défunt qui, d'ouest en est, était censé les lire en quittant son sarcophage et en se dirigeant vers la sortie ; cette formule que feu l'égyptologue français Jean Leclant estimait décisive et qu'il proposait d'ailleurs de nommer "le grand départ" ; cette assertion qui pourrait, à nos esprits cartésiens, sembler éminemment paradoxale, je voudrais aujourd'hui, en guise de conclusion à nos réflexions concernant les liens entre père et fils engagées lors de nos entretiens des 10 et 13 décembre,  la commenter, la développer aux fins de tordre le cou à certaines idées reçues répétées ad nauseam, et cela, en affirmant devant vous, haut et fort : 

 

     Non, les Egyptiens n'étaient pas morbides ! Ni macabres ! Ni par la mort obnubilés leur vie entière ; ni par elle tourmentés, obsédés, hantés !

 

     Mais à la différence de notre époque où, niant même la plupart du temps jusqu'à sa présence, nous voulons tout faire pour l'ignorer - alors que, sur un plan purement philosophique, notre finitude constitue véritablement sur cette terre la seule certitude dont nous puissions être assurés -, les habitants des rives du Nil antique ne s'en souciaient que pour mieux l'apprivoiser, pour mieux se préparer à cette seconde vie à laquelle ils croyaient, arguant du fait que leur présence ici-bas n'était que provisoire alors que l'autre, là-bas, dans ces champs d'Ialou tellement prometteurs, était éternelle.

 

     Certes, un peu comme nous qui, d'euphémismes en circonlocutions, nous ingénions à éviter un vocable trop lourd de sens à nos yeux, les Egyptiens, plutôt que "mourir", préférèrent utiliser des verbes comme "s'éloigner", "quitter", "s'en aller" ou, le plus souvent, "aborder" qu'il nous faut à la fois comprendre, au sens propre, d'accéder au bord de la rive ouest après avoir traversé le Nil et, au sens figuré, de trépasser, passer de l'autre côté.

 

     En outre, usant d'une métalepse, ils appelaient les défunts les "vivants", considérant ainsi la mort comme une non-existence et distinguant ceux qui vivaient sur terre de ceux qui évoluaient là-bas, dans le Bel Occident.

 

     Pratiquement, dans l'écriture hiéroglyphique, c'est par l'adjonction d'un déterminatif, d'un "classificateur sémantique", selon la terminologie employée par l'égyptologue belge, Professeur à l'Université de Liège, Jean Winand, qui ne se prononce pas mais qui permet de comprendre de quelle catégorie lexicologique le terme fait partie, que s'indiqua la distinction : ainsi, le "vivant" qui est sur terre était identifié grâce au signe de l'homme accroupi ( A3 = A 3 dans la liste de Gardiner), tandis que le "vivant" qui était décédé se distinguait soit par le signe d'une momie couchée ( A54  = A 54 de la même liste), soit par celui de l'homme assis sur un siège ( A50   = A 50), tenant éventuellement le flagellum (A51   = A 51), ces deux derniers personnages étant bien sûr momiformes.

 

      Les différentes esquives lexicographiques que nous pourrions d'ailleurs considérer comme une volonté d'occulter une réalité plus que désagréable, traduisaient en fait un concept ontologique essentiel : aux yeux des Egyptiens, l'être était foncièrement vivant mais évoluait dans deux espaces différents, l'ici-bas et l'au-delà.

Et entre les deux, la mort, qu'il faut comprendre comme une sorte de moment de transition.

 

     L'on rencontre, quand on feuillette le Livre pour sortir au jour  - (Livre des Morts, selon une appellation commune mais sémantiquement incorrecte) -, des titres de chapitres tels que : Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts ou Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

     Mourir deux fois ? Vivre parmi les morts ? Comment devons-nous appréhender semblables formulations pour le moins sibyllines ?

       

     C'est ce que j'envisage de vous expliquer, amis lecteurs, de manière à clore notre discussion sur le sujet, lors de notre toute prochaine rencontre, le 14 janvier.

 

     A samedi ... 

 

 

 

 

(Barguet : 1967, 86-7 ; Guilhou : 1998, 25-37 ; Laboury : 1999, 53-9 ; Leclant : 1982, II, 34 ; Winand : 2005, 103)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 12:30

 

     Une nouvelle année, si elle est prétexte à décliner sur tous les modes possibles de nombreux voeux à ceux qui nous sont chers, l'est également à  l'offrande de quelques présents ...

 

     EgyptoMusée n'y faillit point qui, ce samedi, vous adressa les siens. Restait à vous proposer, amis lecteurs, LE cadeau, évidemment en lien direct avec ce blog, qu'à mon sens, vous devriez grandement apprécier.

 

     A ce stade préliminaire, j'entends déjà se réjouir certains d'entre vous qui espèrent que je pourrais leur adresser une entrée gratuite au Musée du Louvre ...


 

Louvre---30-mai-2011.jpg

 

 

     Cela eût pu, en effet !

Mais les difficultés pour obtenir de tous mes abonnés les adresses personnelles me parurent un bien long et compliqué défi.

 

     Aussi, préférant une certaine facilité, je vous le concède, au risque de vous décevoir, je choisis plutôt de vous permettre d'entrer virtuellement dans l'ancien Palais des Rois de France - car c'est quand même de cela qu'il s'agit ! - en plébiscitant, dans un premier temps à tout le moins, "notre" département préféré.

 

     Vous n'êtes probablement pas sans ignorer que le site internet du Musée du Louvre s'est tout récemment paré de nouveaux atours qui le rendent encore plus convivial, encore plus complet, encore plus attractif. Et parmi les nouveautés mises en place, une déambulation dans la section égyptienne.

 

     C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, j'ai le plaisir de vous offrir, en guise d'étrennes, grâce à ce lien, l'opportunité de découvrir à votre guise une ou plusieurs des trente salles recelant des trésors provenant des rives de l'antique Kemet.

 

     Par souci d'honnêteté, - et de probité intellectuelle -, je me dois de préciser que l'idée m'a été suggérée par la lecture conjuguée du commentaire de Montoumès, le 27 décembre dernier - à qui nous devons, j'aime à le rappeler, l'excellence du bandeau ci-dessus - et, ce matin, du nouveau site de mon collègue Marc Chartier qui propose, entre autres points concernant l'actualité de l'Egypte et de l'égyptologie, une première vue d'ensemble des expositions que monteront certains musées américains et français en cette année 2012.

 

     Dotés de ces différentes potentialités d'action qui, j'espère, vous intéresseront, vous pourrez, chers amis lecteurs, agréablement patienter une semaine encore avant que, de conserve, nous reprenions en salle 5 notre étude des fragments peints du mastaba de Metchetchi.

 

 

     Bonnes visites.

 

     Et à mardi 10 janvier prochain ...

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 00:00

 

     Parmi la quinzaine de textes des pyramides des rois et des reines des Vème et VIème dynasties faisant référence à une situation précise dans laquelle tout défunt pourrait se retrouver, il en est un qui mentionne un cours d'eau qu'il devrait franchir. Il aurait dès lors besoin de la barque d'un passeur pour le traverser.

 

     C'est l'intention qui fut mienne, amis lecteurs, en créant ce blog le 18 mars 2008 : vous inviter à monter à mes côtés dans la barque du "Passeur de mémoire" que, ma vie durant, j'ai modestement tenté d'être.

 

     Il ne vous aura pas échappé, sans doute, que l'avatar que je me suis choisi dans la colonne de droite


  vincentvangoghpontducarrouseliluwr.jpg

 

Le Pont du Carrousel et le Louvre, de Vincent Van Gogh, n'est pas étranger à la philosophie de ce blog : à défaut d'une barque pour nous rendre d'une rive à l'autre, c'est ici le pont - autre symbole de passage - qui nous amène au Musée.


 

     Avec "Ouvreur de chemins" - (Oupouaout, en égyptien) -, 

 

 

OUPOUAOUT (AF 287) (C. Décamps)

 

voilà deux expressions que, souvent ici, vous avez rencontrées, le dieu égyptien et le pont du Carrousel vers le Louvre valant donc métaphores.

 

     Le jeudi 24 novembre dernier, dans le Magazine littéraire de France 5, Elie Wiesel expliquait qu'il avait toujours aimé enseigner, qu'il avait toujours aimé "voir l'étincelle dans l'oeil des Etudiants".

Et le présentateur, François Busnel, de le définir comme un "Allumeur d'étincelles".

Ce à quoi Wiesel acquiesça.

 

     A l'aube de 2012, j'aimerais - en toute modestie - faire mienne cette lumineuse expression ; après avoir dispensé réellement quelques parcelles de Savoir près de trente-cinq années durant et, virtuellement, depuis près de quatre ans, j'aimerais qu'elle s'ajoute aux deux autres pour me définir à vos yeux.

 

     J'aimerais qu'à chaque fois que vous entrez dans une salle égyptienne de n'importe quel musée du monde, l'une des trois vous interpelle, éveille en vous un nom précis.

Que l'une des trois soit  tout simplement synonyme d'EgyptoMusée ...   

 

    A votre intention à tous, chers amis fidèles auxquels il m'est extrêmement agréable de réitérer mes remerciements les plus appuyés pour votre présence et votre participation sans laquelle ce blog n'aurait aucune raison d'être, je forme aujourd'hui le voeu que 2012 qui tout bientôt va vous demander d'entrouvir l'huis d'une nouvelle année, rencontre pleinement, tout au long de ses 366 jours à venir, l'ensemble de vos souhaits, des plus importants aux plus anodins.


 

     Evoquant les rencontres féminines de sa vie, Jean-Paul Sartre insistait sur la distinction qu'il établissait entre les amours nécessaires, Simone de Beauvoir, et les amours contingentes, les autres femmes qu'il a également aimées.

 

     Que vous l'estimiez nécessaire ou contingent, puissiez-vous, dans votre parcours personnel cette année encore, permettre à EgyptoMusée, d'être l'Ouvreur des chemins de votre questionnement, d'être un de vos Passeurs de mémoire, d'être un des Allumeurs d'étincelles de votre Savoir...


 

     De sorte que si, encore et toujours, l'aventure à mes côtés continue à vous séduire, je vous propose d'ores et déjà un tout premier rendez-vous, le mardi 10 janvier prochain, devant la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre où nous attendra Metchetchi. 

 

 

     Bon passage vers l'an neuf  ; bonne continuation de vacances et excellente année à tous.

 

 

     A tout bientôt.

 

     EgyptoMuséement,


     Richard    

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 13:50

 

     Liège, c'est ma ville. Liège c'est une ville comme une autre. Enfin, les Liégeois pensent qu'elle est différente de toutes les autres. Tous les gens qui sont d'une ville pensent qu'elle est différente de toutes les autres.
 

 

     A Liège, cette semaine, il y avait des jeunes qui passaient des examens, il y avait des vieux qui achetaient des cadeaux de Noël pour des jeunes pendant qu'ils passaient leurs examens, il y avait des jeunes qui, après leurs examens, achetaient des cadeaux pour des vieux, il y avaient des vendeurs et des vendeuses qui vendaient des cadeaux à des jeunes et des vieux. Il y avait du vent. Et puis, à midi, chaque jour, tout le monde prend le bus place Saint Lambert pour rentrer étudier et cacher les cadeaux.

 

     Mardi, à Liège il y avait un tueur. Un type a tiré dans la foule, il a blessé, massacré, même un bébé, et puis lui-même sans doute. On a parlé de Liège dans le monde entier comme on l'avait fait de Columbine, de la Norvège, de tous ces endroits où un jour un fou abat des gens qui n'avaient rien fait d'autre que d'être là.

     Liège a son Kim de Gelder, son Anders Breivik, Liège est de son temps. Une ville de son temps ni différente des autres ni comme les autres.


 

Place-Saint-Lambert.jpg

 

 

     Que savez-vous de Liège ? Une ville du sud dans ce pays du nord dont on retient plus la chaleur des habitants que la beauté des banlieues. A Liège, il se dit qu'on fait toujours tout un peu plus fort que les autres, un peu autrement aussi. On l'a dit des grèves, on l'a dit des affaires, on le dit de la fête. C'est à Liège qu'un ministre d'Etat se fait assassiner, à Liège qu'on s'offre une gare que New-York trouverait un peu ostentatoire. C'est à Liège qu'on sort les terrasses de bistrot dès qu'il fait 10 degrés pour se la jouer italienne. C'est à Liège qu'on fête le 14 juillet au lieu du 21 parce que ça nous amuse de nous croire un peu Français. C'est à Liège que le village de Noël, les petits chalets en bois ou l'on vend des gaufres et des bougies, est plus grand qu'un vrai village. C'est à Liège qu'on fait la fête à toute occasion. Le vernissage d'une exposition - et je m'y connais - à Bruxelles commence à 18h15 s'il est annoncé à 18 h et, à 19, après quelques discours en deux langues et deux coupes de champagne, les plus épicuriens cherchent un restaurant. A Liège, annoncé à 18 h le discours de l'élu local se fera à 20h30 dans un brouhaha général et, vers minuit ou une heure, on se demandera offusqué comment il se fait qu'il n'y a plus rien à boire. J'exagère à peine.

 

     Le Liégeois apprend dans « le Carré » à boire de tout en se tapant des grandes claques dans le dos, en embrassant ses potes et nos jolies filles ... et bien avant d'avoir l'âge de conduire !

 

     Et puis une fête un peu diffuse, un peu virtuelle que l'on fait à Liège depuis quelques années c'est celle d'une ville qui se voit sortir de ses marasmes. Le Standard est deux fois champion. La ville construit un peu partout, elle se propose d'organiser l'exposition internationale de 2017... et chaque fois qu'elle veut applaudir une bonne nouvelle, le sort ou Lakshmi Mittal lui gâche la fête.

     A Liège, il y a deux ans, à cent mètres de la place Saint Lambert, deux immeubles explosaient. Des morts, des blessés. Des hôpitaux débordés. Des images qui ont aussi fait le tour du monde. C'était juste après les fêtes.


     Liège dorénavant aura peur des fêtes.

 

 

 

 Pierre  KROLL

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20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 00:00

 

     A la rentrée de septembre, après nos vacances pseudo-estivales, nous avions déambulé, souvenez-vous amis lecteurs, dans la Galerie Mansart de la Bibliothèque nationale, au Quadrilatère Richelieu, avec l'intention d'y admirer une exposition dédiée à Emile Prisse d'Avennes qui avait en son temps rapporté d'Egypte la célèbre "Chambre des Ancêtres" de Thoutmosis III qu'au printemps nous avions également découverte, ici au Louvre, en salle 12 bis.

 

     C'est mêmement dans ce Département des Antiquités égyptiennes qu'en provenance de la dite Bibliothèque nationale, avaient abouti d'autres pièces d'importance au début du XXème siècle, dont une stèle, référencée C 286, exposée dans la vitrine 9 de la salle 13, plus communément dénommée Crypte d'Osiris, précisément située sous le monument thoutmoside.


 

Stele-C-286---Crypte-d-Osiris----Photo-Louvre---C.-Decamp.jpg

 

 

     Mais, vous étonnerez-vous peut-être, pourquoi ce rappel ? Car, en toute logique, ce n'est plus de Prisse d'Avennes qu'il s'agit actuellement mais de Metchetchi


     Rassurez-vous, je ne suis pas encore atteint de la pathologie du yo-yo et si je vous fais à nouveau voyager d'une salle à l'autre en ce musée, c'est uniquement pour étayer mes propos et, aujourd'hui, pour développer le titre que j'ai donné à notre présente rencontre. 

 


     Si l'universalité des aspects que recouvre la notion de paternité n'est plus à démontrer : en effet, nous avons compris lors de notre pénultième rencontre que dans toutes les civilisations le père, de son vivant, est tout à la fois géniteur, nourricier et pédagogue, c'est en revanche dans la seule Egypte pharaonique que nous croisons l'image du père mort, incontournable et itérative, qui constitua l'épicentre de mes propos de samedi dernier.

 

     De sorte qu'aujourd'hui, il m'agréerait d'aborder avec vous la genèse, l'origine conceptuelle de ces rapports synallagmatiques sur lesquels nous avions clos notre précédent entretien après nous être penchés sur un des fragments de peinture murale exposé dans la longue vitrine 4 ² de la salle 5.

     


     Et pour ce faire, arrêtons-nous un instant sur le monument que nous avons ici devant nous. La stèle d'Imenmès, chef des troupeaux de boeufs d'Amon à la XVIIIème dynastie, offre la particularité de nous donner à lire un "hymne" à Osiris. Certes, bien des documents d'époque nous distillent des fragments du mythe osirien, à commencer par les corpus funéraires que sont les Textes des Pyramides, évidemment les premiers sur ce sujet, mais aussi les Textes des Sarcophages et, dans la foulée, des exemplaires du Livre pour sortir au jour, plus connu sous l'appellation erronée de Livre des Morts. Mais de toutes les sources avérées, cette stèle constitue la seule à nous fournir une narration égyptienne systématique de cette geste légendaire.

 

     Puis, bien plus tard, c'est-à-dire au début du IIème siècle de l'ère commune, il y eut l'écrivain d'origine grecque Plutarque qui, avec son traité De Iside et Osiride (D'Isis et d'Osiris), fournit un texte suivi, synthétique et exégétique de première importance : il s'agit non seulement de la recension du mythe osirien la plus complète que nous possédions mais, en outre, l'on se rend maintenant compte qu'à moult reprises, elle a été corroborée par les documents égyptiens mis au jour et traduits depuis par les philologues.

 

     Pour ma part, bien que voici un an, dans un article intitulé "Les choses secrètes d'Abydos", j'aie déjà évoqué cette légende et, notamment, les relations peu fraternelles entre Osiris et Seth, je pense qu'il serait intéressant que, très synthétiquement, j'en précise à nouveau la trame.

 

     En fait, retenez cinq étapes principales :

 

*  Quête d'Isis après le démembrement du corps de son époux par Seth ;

*  Déploration du corps du dieu, remembré et capable de procréer ;

*  Naissance et éducation de l'enfant-divin (Harpocrate = Horus l'enfant) ;

*  Lutte d'Horus contre son oncle Seth pour recouvrer l'héritage paternel ;

*  Triomphe d'Horus, devenu Harendotès (= Horus qui a pris soin, qui a protégé son père).

 

 

     Ces prémices avancées, arrivons-en voulez-vous, au sujet précis pour lequel je vous ai conviés ce matin.

 

     A la seizième des 28 lignes gravées horizontalement sur la stèle C 286 du Louvre, nous pouvons lire, dans la traduction qu'en donna en 1931 l'égyptologue français Alexandre Moret :

 

     (C'est elle - Isis, sous forme d'oiselle) qui relève ce qui est affaissé dans le dieu au coeur défaillant ; qui extrait sa semence, procrée un héritier, allaite l'enfant dans la solitude, sans que nul ait connu où il (était).

 

     De cette union charnelle, par ailleurs iconologiquement gravée dans le temple de Séthi Ier en Abydos,


 

Abydos - Fécondation d'Isis (Photo Tifet)

 

la formule 366 des Textes des Pyramides de Téti, de Pépy Ier et de Pépy II, notamment, mentionnait déjà, au § 632  :

 

   Ta soeur Isis est venue vers toi, exultant de l'amour que tu inspires ; tu l'as placée sur ton  phallus pour que ta semence pénètre en elle.

 

      Pour la suite, c'est chez Plutarque que nous lisons, au chapitre 19, p. 74 de mon édition de 1924, dans la traduction de Mario Meunier :  

 

     Quant à Isis, avec qui Osiris avait eu commerce après sa mort, elle mit au monde avant terme et faible des membres inférieurs, un enfant qui reçut le nom d'Harpocrate.

 

      Entendez par là le nom que les Grecs donnèrent à Horus, fils d'Isis et d'Osiris, en tant qu'enfant car, dans la mythologie égyptienne, il nous faut distinguer Horus l'Ancien, dieu faucon protecteur du roi et Horus l'Enfant.

 

     Horus, l'Enfant ; Horus, né d'un père mort ; Horus, fils d'Osiris, son descendant, son héritier ; Horus, symbole de continuité puisque promis à la royauté terrestre : nous voici exactement à la naissance même du concept d'amour filial que j'évoquai d'emblée ce matin.

 

     La formule 606 des mêmes Textes des Pyramides, aux paragraphes 1683 b à 1685, indique :

 

     C'est moi, je suis ton fils, je suis Horus. C'est pour te laver, te purifier, te faire vivre ; c'est pour rassembler tes os, collecter tes parties molles, rassembler tes lambeaux démembrés que je suis venu vers toi, ô mon père (...), car je suis Horus-qui-prend-soin-de-son-père.

 

     Indépendamment du fait qu'il se dut d'annihiler le mal dont Osiris avait été victime lors de l'attentat  perpétré par Seth, Horus conçut que son devoir de fils consistait à rien moins qu'assurer la survie de son défunt géniteur. Si Isis, nous le savons maintenant, par amour, reconstruisit physiquement Osiris, Horus, leur fils, également par amour, le reconstitua socialement. Ce qui, en d'autres termes, signifie qu'à l'instar de l'amour conjugal, la piété filiale fut suffisamment forte pour sublimer, dépasser, transcender les frontières de la mort, autorisant ainsi les contacts avec un être dans l'Au-delà.   

 

     A Horus incomba la lourde tâche de rendre à Osiris sa dignité, son statut, son honneur au sein même de la congrégation divine. A Horus revint le devoir de protéger désormais son père d'adversaires éventuels en lui préparant une sépulture, en instaurant pour lui un culte funéraire, en pourvoyant aux rites qui précisément lui permettront une vie éternelle ... Et tout cela, incontestablement, en tant que, comme le spécifient les textes, son fils qu'il aime !  

 

 

     Son fils qu'il aime ???


     Je remarque çà et là de légers froncements de sourcils, l'un ou l'autre regard quelque peu dubitatif, voire des points d'interrogation illuminer les pupilles de certains d'entre vous. J'ai même cru entendre murmurer : "Bon dieu ! Mais c'est ... bien sûr ..."

 

     Cinq minutes encore avant de nous quitter. Les cinq dernières, promis !

 

     Dans le précédent épisode ...

Excusez-moi ... Lors d'un précédent entretien, nous avions évoqué le fils utile (akh) à son père, le père utile (akh) à son fils. Comme Horus et Osiris !


     Le fils se devant de succéder à son père. Comme Horus par rapport à Osiris !

     Le fils aménageant la demeure d'éternité de son père. Comme Horus pour Osiris !

      Le fils vénérant le corps de son père. Comme Horus pour Osiris !

       Le fils pourvoyant au culte funéraire de son père. Comme Horus pour Osiris !

      

     Dois-je vraiment poursuivre ? Dois-je vraiment insister, mettre d'autres points sur les "i" d'Osiris pour déterminer avec vous les origines de cet amour filial que j'évoque depuis une semaine ?

 

     Ce serait de ma part, n'en doutez pas amis lecteurs, grandement injurier votre entendement ...

  


 

(Assmann : 1983 : 46-54 ; ID. 2033 : 80-95 ; Forgeau : 2010, 15-43 ; Mathieu : 2010, 77-107 ; Moret : 1931, 725-50)

 

    


      Au terme de notre rencontre de ce matin, permettez-moi d'adresser mes remerciements les plus appuyés à Tifet, une des fidèles lectrices de ce blog, qui m'a aimablement fait parvenir le cliché de la fécondation d'Isis ci-dessus provenant de ses trésors photographiques consacrés au temple de Séthi Ier en Abydos. 

 

     Et avant de prendre congé pour cette période de fin d'année que j'espère pour vous la plus agréable possible, c'est avec grande aménité que je vous souhaite à toutes et à tous une excellente fête de Noël : puissent les présents qui seront bientôt déposés au pied du sapin combler l'ensemble de vos désirs, des plus menus aux plus amples.

  

Richard 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 00:00

 

      Souvenez-vous amis lecteurs, c'est après avoir envisagé la trifonctionnalité de l'image que représentait le père vivant aux yeux des Egyptiens de l'Antiquité que je vous ai quittés ce mardi devant le couvercle d'un des sarcophages d'Amenhotep, fils de Hapou, en salle 14 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, tout en vous proposant ce rendez-vous de fin de semaine dans le but d'évoquer le second volet de la notion d'amour filial concernant, cette fois, le père mort, telle que devant nous, dans la vitrine 4 ² de la salle 5 où nous sommes revenus, elle est visible sur ce gros plan du fragment (E 25507) d'une des parois murales du mastaba de Metchetchi. 

 

     Il faut savoir que, comme le patronyme du propriétaire de la tombe d'ailleurs, elle constitue un topos par sa récurrence à toutes les époques mais également par le fait qu'elle pouvait être aussi répétée à l'envi sur les parois d'une même sépulture, comme ici puisque, rappelez-vous, nous avions déjà précédemment rencontré les termes son fils aîné qu'il aime gravés sur l'imposant linteau qui, vraisemblablement, surmontait la porte d'entrée de son mastaba.

    

     Découvrons donc une version similaire, peinte entre le père assis et le fils debout maniant un encensoir :



-Paris--091.jpg

 

 

à la première ligne, se lisant de gauche à droite (puisque l'indication concerne le fils, tourné vers la gauche),  le canard suivi de la vipère cornue signifiant son fils ;

à la deuxième ligne, les cinq signes de qu'il aime

et à la dernière, nettement moins discernables, ceux de son prénom : Ptahhotep.

 

    

     Dans le but de comprendre les raisons de la présence de semblables déclarations d'affectivité, il faut que je vous entraîne quelque peu sur le chemin des mentalités de l'Egypte antique, en m'autorisant de petites incursions préalables dans la philosophie grecque, puis contemporaine.

 

     Dans sa célèbre Lettre à Ménécée (Le Livre de Poche n° 4628, pp.191-8), le philosophe grec Epicure écrivait, p. 193 de mon édition de 1994 :

 

     Le plus terrifiant des maux, la mort, n'a donc aucun rapport avec nous, puisque précisément, tant que nous sommes, la mort n'est pas là, et une fois que la mort est là, alors nous ne sommes plus. Ainsi, elle n'a pas de rapport ni avec les vivants, ni avec les morts, puisque pour les uns elle n'est pas, tandis que les autres ne sont plus.


 

     Cette conception qu'avec son Sein zum Tod - (L'Être-pour-la-mort) -, le grand philosophe allemand Martin Heidegger fait également sienne quand il estime que vie et trépas n'ont aucune relation l'un avec l'autre, se situe aux antipodes de la pensée égyptienne qui, elle, considérait les deux comme obligatoirement intriqués. Et loin de nier la mort, loin de l'ignorer, loin de la proscrire comme nous le faisons quotidiennement en refusant d'être conscients de notre finitude - la seule chose, pourtant, dont nous devrions être absolument certains ici-bas ! -, les Égyptiens tout au contraire lui conférèrent un rôle culturel et cultuel majeur.

 

     Il faut savoir que pour eux, la mort ressortissait à deux domaines bien distincts : le physique et le social . Si le premier concerne bien évidemment le corps et ses composantes - que le rituel d'embaumement avait pour fins de soustraire au démembrement et à la décomposition -, le second, l'environnement social, se devait lui aussi d'être assuré de manière que jamais il ne se délite.

 

     Si l'on n'y prenait garde, la mort constituait conjointement déliquescence du tissu corporel et ostracisation du tissu social. Cardinal était donc à leurs yeux le maintien conjoint du moi corporel et du moi social d'un défunt !

 

     A cette époque, pour être considéré en tant que personne humaine, il fallait bénéficier d'un ensemble de relations qui asseyaient votre identité, qui en quelque sorte vous adoubaient (au sens médiéval du terme). Que cet environnement social relevât de la sphère familiale, de celle des amis, que les autres fussent supérieurs ou subalternes, peu importait en fait : être un isolé, un méconnu, un abandonné, un oublié équivalait à une mort définitive certaine. Au-delà de la mort physique d'ici-bas ! Qui, elle, n'était qu'un passage vers l'éternité.


     Qu'y a-t-il de plus important que mon corps soit enterré dans la terre où je suis né ?, peut-on lire dans le Conte de Sinouhé. Ainsi, pour un Égyptien, rien n'était par exemple plus inconcevable, plus annihilateur que périr et, surtout, être inhumé en terre étrangère, loin du sol natal, négligé des siens, de ceux qui auraient dû continuer à proclamer son nom afin qu'il vécût indéfiniment ... 

 

     Car un homme vit tant que son nom est prononcé, affirmait une maxime de l'époque, circonscrivant de ce fait la vie en tant que catégorie sociale.

Primauté de l'esprit sur la matière !

 

     Vivre, pour un Égyptien, signifiait être socialement reconnu, socialement intégré. C'était exister parce que les autres le faisaient exister.

  

     Une autre sentence, de l'Enseignement d'Ani cette fois, n'affirme-t-elle pas qu'un homme le devient quand il est entouré d'hommes, qu'il est considéré pour l'amour de ses enfants

 

     C'est dans cet esprit qu'il nous faut appréhender le culte funéraire rendu à un père par son fils aîné et comprendre ces indications quelque peu conventionnelles se répétant de tombes en tombes, se perpétuant de siècles en siècles : son fils aîné qu'il aime ; son fils aimé ; son aimé ; son fils aîné chéri ...

 

     Et dans une perspective semblable qu'il nous faut aussi interpréter la volonté qui anima de très nombreux souverains d'entretenir, voire de parachever des constructions - notamment au niveau de temples - initiées par leur père : Un fils peut-il occuper la place de son père sans restaurer les monuments de son géniteur ?, fit graver Séthi Ier sur les murs d'une chapelle dédiée à Ramsès Ier.

 

     Je suis un fils qui honore celui qui l'a engendré ; je ferai en sorte que l'on dise éternellement et à jamais : "son fils a maintenu son nom en vie", proclame-t-il également un peu plus loin.

 

     Pour que vive un père défunt, il était nécessaire qu'existent entre lui et sa progéniture des liens de solidarité mutuels, sorte de contrat synallagmatique évidemment tacite puisque viscéralement ancré dans les moeurs : le père, pour bénéficier de sa seconde vie, avait besoin que son fils aîné entretienne et perpétue son souvenir - l'aménagement d'une tombe y participait au premier plan qui préservait matériellement, géographiquement et cultuellement la présence du disparu dans la mémoire collective - ; et, réciproquement, ce fils attendait de son père que, là-bas, il intercède en sa faveur auprès du Tribunal des dieux, après avoir, ici sur terre, oeuvré pour l'éduquer à la vie en société de façon à lui assurer une position honorable. Rappelez-vous le prologue de l'Enseignement de Ptahhotep qu'ensemble nous avons lu, quand celui-ci excipait de son grand âge pour solliciter auprès du souverain le privilège d'éduquer son fils de manière qu'il puisse lui servir de "bâton de vieillesse", qu'il puisse lui succéder dans l'Administration royale.


     Cette étroite relation d'interdépendance dans laquelle père et fils surpassant la mort, s'épaulaient mutuellement, ce pacte intergénérationnel participait d'un concept essentiel de la mentalité égyptienne : l'akh, - terme que l'on pourrait ici  traduire par "utile".

 

     Cette notion connaît sa plus belle application au sein même du culte funéraire : Un père est akh pour son fils, un fils est akh pour son père, - (Un père est utile à son fils, un fils utile à son père) -,  lisons-nous dans différents chapitres des Textes des Sarcophages datant du Moyen Empire et, au Nouvel Empire, dans notamment l'hypogée de Rekhmirê (TT 100) que vous connaissez un peu, amis lecteurs, depuis qu'à la BnF vous avez admiré tout récemment quelques calques réalisés par Emile Prisse d'Avennes.

 

     Un fils était akh pour son père quand, ici-bas, il pourvoyait, au niveau de son culte funéraire, aux offrandes alimentaires nécessaires à sa vie éternelle. Mais aussi, nous l'avons vu, quand il perpétuait son nom : c'est ce que l'on rencontre dans une formule des Textes des Sarcophages : Je suis ici, en ce pays, en train (...) de maintenir ton nom en vie sur terre dans la bouche des vivants.

 

     Et, inversement, un père était akh pour son fils quand, dans l'Au-delà, il défendait ses intérêts devant les juridictions divines. Poursuivant l'extrait des Textes des Sarcophages, nous lisons : Quant à toi, tu es satisfait dans ce pays où tu m'assistes au tribunal du dieu !  Moi, en revanche, je suis ici en ce pays des vivants pour intercéder en ta faveur au tribunal des hommes.

    

     Il en était de même jusqu'au plus haut échelon de l'Etat. Ainsi, dans cette inscription dédicatoire du temple d'Abydos dans laquelle Séthi Ier s'exprime en faveur de son père, Ramsès Ier :

 

     Il m'a prodigué ses conseils pour ma protection,

     Son enseignement est comme un rempart en mon coeur.

     Je suis un fils "akh" pour celui qui m'a engendré,

     Moi qui maintiens en vie le nom de mon géniteur.

 

 

     Tout cela n'est évidemment possible que si existent une inclination de coeur, un réel attachement du fils pour son père, et réciproquement. D'où ces expressions peintes ou gravées assénées ad libitum dans les scènes pariétales des chapelles funéraires dans lesquelles les termes  fils aimé reviennent sans cesse.

 

     Vous conviendrez, amis lecteurs, que nous sommes là bien éloignés de la psychanalyse freudienne pour laquelle en procréant, c'est son propre assassin potentiel qu'un homme engendre ; pour laquelle encore la mort du père résulte du meurtre du père. Vision des choses que, plus personne ne l'ignore, Sigmund Freud déduisit du mythe grec d'Oedipe, qu'il éleva au rang de complexe, qu'il érigea en pathologie universelle dans le seul but, affirme Michel Onfray tout au long de son récent, passionnant et retentissant ouvrage Le crépuscule d'une idole - L'affabulation freudienne, publié en 2010 chez Grasset & Fasquelle, de mieux accepter son problème existentiel personnel, de mieux supporter sa propre névrose (p. 137).

 

     Mais ces rapports de Freud avec lui-même constituent une autre histoire, la clé d'un autre ouvrage que je vous conseille également de lire, si ce n'est déjà fait ...   

 

     A l'encontre du pseudo-complexe oedipien théorisé par le neurologue autrichien, et qui tant a marqué notre perception des relations pères-fils (et mères-fils) pendant tout le précédent XXème siècle, la conception égyptienne me paraît être en harmonie avec une des notions de la Philosophie du droit de Hegel pour qui le lien de parenté véritable est celui qui "s'établit au plan de la vie éthique concrète", élevant "la paternité au-dessus de la contingence des individus".


 

     Arrivés au terme de notre rendez-vous de ce matin, vous admettrez sans peine que catastrophique pour la survie des parents dans l'Au-delà eussent été le défaut d'amour, le manque d'affection, le désintérêt de leurs héritiers ! Or, comme dans toute famille de toutes les sociétés de toutes les époques, qu'il dût y avoir des enfants irrespectueux ne fait aucun doute à mes yeux. De sorte que pour pallier cette désastreuse éventualité, quoi de plus simple - selon la valeur performative de la langue et de l'image égyptiennes que j'ai évoquée au terme de mon intervention du 19 novembre dernier -, que de représenter dans la tombe le fils aîné rendant hommage à son père et d'y faire abondamment inscrire qu'il en est son aimé, son fils aîné chéri ?

 

     Le discours monumental, entendez par là, ces inscriptions sur un monument, funéraire ou autre, n'institua nullement un moyen de laisser des traces écrites pour l'Histoire, il eut simplement valeur, mutatis mutandis, de cette voie du salut si prégnante dans la pensée chrétienne.

 

     Mais dans l'antique Kemet, quelle en fut plus spécifiquement l'origine ?


     C'est ce qu'il me siérait de vous expliquer mardi 20 décembre prochain, lors de notre dernier entretien de 2011, ici, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ...

 

 

 

 

(Assmann : 1983 : 46-8 ; ID. 2003, 31-4, 56-7, 87-95, 271, 493 ; ID. 2010 : 156)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 00:00

 

     La figure du père n'est pas une figure bien connue, dont la signification serait invariable et dont on pourrait suivre les avatars, la disparition ou le retour sous des masques divers ; c'est une figure problématique, inachevée et en suspens ; une désignation susceptible de traverser une diversité de niveaux sémantiques, depuis le fantasme du père castrateur qu'il faut tuer, jusqu'au symbole du père qui meurt de miséricorde.

 

 

Paul RICOEUR


Le Conflit des interprétations.

Essais d'herméneutique

Paris, Seuil, 1969

p. 458

 

 

 

 

     En promettant de se revoir de manière à évoquer l'image du père dans l'Egypte ancienne, nous nous sommes quittés ce samedi, souvenez-vous amis lecteurs, après avoir déchiffré quelques hiéroglyphes du fragment peint (E 25507) exposé dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre qui mettaient en exergue l'amour réciproque entre Metchetchi et son fils aîné, Ptahhotep.  

 

     Nous voici donc à nouveau réunis ce matin pour plus spécifiquement envisager la nature des relations réciproques entre un fils et son père, du temps de son vivant, avant de, lors de notre prochain rendez-vous du samedi 17 décembre, prendre en considération celles qui continuent à les unir au-delà de la mort terrestre.

 

 

     La terre des pharaons n'y faillit pas : à l'instar de toutes les civilisations du monde, quelles qu'en soient les époques, le père se décline sous trois aspects bien distincts mais présentant néanmoins entre eux des rapports intriqués puisqu'il est tout à la fois celui qui engendre, celui qui assure nourriture et protection et celui qui instruit.

 

     D'aucuns, parmi vous, auront très probablement déjà entendu parler d'un certain Aménophis ou Amenhotep, fils de Hapou, scribe royal puis vizir du pharaon Amenhotep III, considéré ultérieurement comme un Sage et dont un des couvercles (D 4) de ses sarcophages successifs est exposé en salle 14, là-bas au bout du rez-de-chaussée, immédiatement après la "Crypte d'Osiris".

 

 

Sarco-Amenhotep--fils-de-Hapou.jpg

 

     Ce n'est nullement pour attirer votre attention sur la figuration de la déesse Nout étendant ses bras ailés en guise de protection que je convoque ici ce haut dignitaire aulique mais pour vous faire remarquer l'appellation qui est sienne : Amenhotep, fils de Hapou.

Et qui constitue en fait une sorte d'exception.


 

     En effet, les noms de famille tels que nous les connaissons aujourd'hui - et que, par parenthèses, nous avons hérités des surnoms attribués au Moyen âge pour différencier tous ceux qui, dans nos villages, portaient le même prénom, avant qu'ils ne deviennent, par la volonté de François Ier et de son Ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, nos patronymes officiellement reconnus par l'Administration -, les noms de famille donc n'existaient pas en Egypte antique : hommes et femmes étaient traditionnellement désignés par leur seul prénom. Parfois, dans quelques cas rares, pour lever le voile de l'homonymie ou pour exciper d'un certain prestige social, l'indication d'une filiation se faisait en accolant à celui du fils, le prénom paternel - comme ci-avant pour Amenhotep dont le père s'appelait Hapou - ou, parfois même, maternel.

 

     En revanche, et parce que les liens patrilinéaires n'avaient à leurs yeux qu'une importance franchement secondaire, ce sont plutôt des mentions concernant par exemple la transmission héréditaire d'une profession que nous rencontrerons plus volontiers dans les sources égyptiennes définissant une personne ; du type : Un tel ..., prêtre et fils du prêtre un tel ...  

 

     Aussi importante puisse être à nos yeux d'Occidentaux la reconnaissance officielle de notre paternité, chez les Egyptiens, ces liens de sang auxquels nous tenons tant, n'étaient pas particulièrement mis en évidence. Pis : cette notion qui, pour nous, se révèle automatiquement liée à la procréation, pouvait purement et simplement être reniée si le fils ne répondait pas aux attentes de son géniteur.

 

     Ainsi, lit-on sur cette stèle de Sésostris III (Moyen Empire, XIIème dynastie), retrouvée à Semna, en Nubie, et actuellement à Berlin :

 

     Et quant à tout fils de moi qui affermira cette frontière qu'a établie ma Majesté, ce sera mon fils, mis au monde pour ma Majesté, à l'image du Fils-Protecteur-de-son-Père, celui qui affermit la frontière de celui qui l’a engendré.

Et quant à celui qui l’abandonnera, qui ne combattra pas pour elle, ce ne sera pas mon fils, il n’aura pas été mis au monde pour moi.

 

        Il appert de toute évidence qu'engendrer ne représentait nullement le tout du concept de paternité : pour être père au sens où les Egyptiens l'entendaient, il fallait qu'un homme se reconnaisse en sa progéniture, non pas dans le seul contexte d'une référence biologique mais, plus spécifiquement, dans la manière d'être, dans la manière d'agir.

 

    Ne croyez évidemment pas, amis lecteurs, après avoir lu ces quelques mots de la stèle, que ce que j'avance aujourd'hui ne concerne que les rapports de la seule famille royale !

 

     Vous rappelez-vous ce Ptahhotep dont nous avions ici même découvert à partir de février dernier quelques-unes des maximes consignées sur le Papyrus Prisse ?

La douzième d'entre elles corrobore pleinement mon propos :

 

Si tu es un homme mûr,

A toi de faire un fils tel que le dieu le rende bien disposé.

S'il est droit et qu'il respecte ta manière d'être,

S'il prend soin de tes biens à la place qui est la leur,

Fais-lui toute espèce d'avantage.

C'est ton fils tel que l'a engendré pour toi ton ka (...)

Mais la semence est rebelle :

S'il se fourvoie et qu'il trangresse ta volonté,

S'il ne met pas en pratique ton enseignement, (...)

A toi de l'écarter, ce n'est pas ton fils,

Il n'est pas né de toi ...

 

 

     Et elle ne proclame rien d'autre, convenez-en, que ceci : un fils se doit d'être la "réplique" de son père, il doit être "tout ânkh", comme on disait alors, entendez "image vivante" de ce père qui le nourrit, le soutient, le protège - rôles qu'il partage d'ailleurs avec la mère - et dont il reçoit les principes éducatifs ; de ce père qu'il prendra comme modèle.

 

     Si tel n'était pas le cas, si cet héritier n'épousait pas les idées paternelles reçues, il ne serait simplement pas reconnu comme un vrai fils ! Et le patriarche, alors, perdrait son "bâton de vieillesse" puisque, toujours dans un des préceptes attribués à Ptahhotep, nous avions relevé qu'un aîné succédait à son géniteur afin d'être à même de lui assurer ses vieux jours et lui permettre, après un parcours voué au service du souverain, partant, de la société tout entière, de se retirer et de goûter au calme d'une fin de vie heureuse ...

 

 

     Revenant à cet enseignement, après avoir ce matin évoqué le procréateur et le nourricier, je voudrais à présent tout naturellement terminer notre entretien par quelques considérations à propos du père pédagogue, troisième aspect - et non des moindres dans la civilisation des rives du Nil antique - du concept de paternité.

 

     Ne jamais se lasser d'éduquer son fils, conseille la dixième instruction du Papyrus Insinger.

 

     Instruire, dans le but de socialiser : voilà une autre des fonctions que s'arrogeait le père égyptien.. Si l'on en croit les Sagesses, Maximes et autres Enseignements conservés sur papyri ou ostraca, ces codes du bien se conduire en société, ces chemins de vie comme ils étaient alors nommés, étaient prodigués, non pas à l'enfant, mais au jeune homme prêt à prendre la relève du père vieillissant, prêt à personnellement embrasser la vie professionnelle. Avec toujours en ligne de mire le bon respect de la Maât de façon telle qu'Isefet, le chaos, ne réapparaisse pas sous une forme quelconque et ne dérègle en rien la vie quotidienne.

 

     De manière inconditionnelle donc, un fils se devait de suivre les prescriptions, les mises en garde, les conseils de son père dont l'autorité, il nous faut en prendre conscience, ne relevait absolument pas d'un pouvoir absolu, d'un autoritarisme laissé à la discrétion d'un seul : ressentie comme légitime, elle reflétait simplement l'organisation de la société égyptienne telle que, de siècles en siècles, et depuis les temps les plus lointains, elle existait et avait indéniablement prouvé son bien-fondé.

 

     Car ce devoir d'éducation paternelle manifesté par les Sagesses était destiné, comme l'indique clairement Ptahhotep au début de la première section de l'épilogue du Papyrus Prisse d'Avennes, à être transmis de génération en génération : Il est bon de s'exprimer à l'intention de la postérité, car c'est bien elle qui écoutera cela

 

     En un mot comme en cent, en l'instruisant, tout père avait la conviction de faciliter l'entrée de son fils dans la vie sociale, tout en ayant à l'esprit qu'il deviendrait lui-même, plus tard, un futur éducateur pour son propre rejeton, et cela de manière que perdurent les préceptes des Anciens.

 

     De l'éducation comme un des beaux-arts transgénérationnels !

 

     Mais n'est-ce pas aussi cela que l'on nomme Culture, au sens philosophique du terme, parfaite antinomie du concept de Nature ?

 


 

 

(Assmann : 1983, 21-70 ; Vernus : 2001, 84-5 et 106

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 00:00

     

     Sans doute sommes-nous constitués de nos admirations plus que de nos gènes.

 

 

Alexandre JARDIN,

 

Des gens très bien

Paris, Grasset, 2010

p. 218

 

 

 

     Aux fins de poursuivre la présentation de Metchetchi entamée ce mardi, je voudrais aujourd'hui plus spécifiquement épingler un autre fragment peint d'une figuration du défunt (E 25507)

 

 

13.-Fragments-E-25507--Louvre-.jpg

 

 

exposé dans la première moitié gauche de la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 


 

 

40.-Vitrines-4--vues-de-droite--SAS--1.jpg

 

 

     Comme déjà de tradition en ces temps premiers de la codification de l'art égyptien, - j'eus précédemment l'opportunité de le mentionner -, parce qu'il constitue le point véritablement nodal autour duquel ont été pensées, conçues et réalisées l'ensemble des scènes de sa demeure d'éternité, le propriétaire d'un mastaba se devait d'être représenté d'une taille supérieure à toutes les autres personnes de son entourage immédiat, quels qu'aient été les degrés de parenté ou d'amitié et, a fortiori, quand il s'agissait des membres du personnel de ses domaines. Sur la présente pièce, le texte encore déchiffrable dans la colonne de droite indique d'ailleurs qu'il est notamment en train de regarder les travaux des champs et tous les beaux divertissements.

 

     Comprenez-moi bien, amis lecteurs : l'iconographie ainsi que les textes que nous découvrons sur les parois des tombes, de quelque période de l'histoire égyptienne qu'ils fussent, - alors qu'ils ne nous étaient absolument pas destinés -, étaient pures conventions. Nous ne devons pas, vous ne devez jamais les prendre au pied de la lettre ! Ce ne sont pas des vérités premières. Feu le Professeur Roland Tefnin, de l'Université libre de Bruxelles, l'a suffisamment démontré : il ne s'agit nullement de donner à voir une quotidienneté de manière réaliste.

 

     Rappelez-vous à ce propos quand, au printemps 2010, dans ma rubrique "Décodage de l'image", j'avais avec vous évoqué les vêtements des notables, époux comme épouses, s'adonnant soit à la pêche, soit à la chasse dans les marais nilotiques ... 

 

     Il nous faut toujours avoir en mémoire que le propriétaire d'un tombeau se doit d'exprimer certaines valeurs sociales et idéologiques de l'élite dirigeante et, plus précisément, celles considérées comme pertinentes pour figurer dans un monument funéraire, écrit le Professeur Juan Carlos Moreno Garcia dans une très intéressante étude référencée ci-dessous (et que, parce que librement téléchargeable sur le Net, je vous conseille vivement de lire). 

 

     Que ce soit leur emplacement : à l'Ancien Empire, dans la nécropole memphite, vous le savez pour Metchetchi et bien d'autres, dans un périmètre proche de la pyramide royale ; que ce soit leur programme iconographique - comme vous le comprendrez au fur et à mesure que nous découvrirons les éclats pariétaux disposés dans le long meuble vitré devant lequel nous nous trouvons ; que ce soit le mobilier funéraire choisi pour accompagner les défunts, tout concourt à faire des sépultures d'une certaine élite un lieu de mémoire qui affiche ostensiblement pour l'Au-delà la fonction de haut serviteur de l'Etat embrassée ici-bas par leur propriétaire.

 

     C'est ce que J.-C. Moreno Garcia appelle l'expression d'un message idéologique.

 

 

     Après cette importante mise en garde, revenons voulez-vous, à notre fragment (E 25507). Entre le bâton court tenu dans la main gauche et le visage du défunt apparaît, hiéroglyphes encore quelque peu lisibles, son identité patronymique :  Metchetchi


     Pour ce qui concerne plus spécifiquement son identité vestimentaire, vous remarquerez, si vous voulez bien comparer avec le linteau de la précédente vitrine, qu'il porte le même pagne à devanteau triangulaire, le même large collier à sept rangs de perles et la même perruque courte.


     Permettez-moi pour l'heure d'ouvrir à nouveau une autre parenthèse, le temps de simplement indiquer que le pagne fut, à l'Ancien Empire, le vêtement le plus porté par les hommes : plutôt court et près du corps pour la majorité d'entre eux, élargi et descendant jusqu'aux genoux pour les notables.   

 

     Le temps également de mentionner qu'à la différence des coiffes féminines, nombreuses, il n'exista que deux types distincts de perruques masculines durant toute la civilisation pharaonique : une courte, présentant des rangées horizontalement réparties de mèches censées être bouclées, dégageant le bas de la nuque - comme celle qu'ici porte Metchetchi -, et une plus longue, tombant sur les épaules, aux mèches verticalement organisées, telle celle qu'il arbore notamment, rappellez-vous, sur le relief du jambage de porte exposé au Nelson-Atkins Museum de Kansas City, dans le Missouri.

 

     Toutefois, à l'intérieur de cette typologie bien définie, des variantes sont à distinguer : par exemple au niveau des oreilles. Il vous suffit de regarder ici Metchetchi (ou une de ses statues, également à Kansas City) : les siennes sont bien dégagées alors que la perruque recouvre entièrement celles de son fils, figuré plus petit devant lui, eu égard à la convention hiérarchique que je rappelais tout à l'heure au début de notre rencontre. 

    

     Indépendamment du pagne, de la perruque et du collier identiques à ceux de la vitrine de gauche donc, deux détails ont en outre été ajoutés : un vêtement cintré, moucheté, manifestement en peau de félin, qui le corsète et un bracelet à chaque poignet.

 

     Assis sur un siège noir - ce qui signifie, par convention, que vous devez le considérer comme étant en bois -, Metchetchi a devant lui, en taille réduite donc, son fils qu'il aime, Ptahhotep, soulevant la coupelle d'un encensoir aux fins de rituellement honorer son père.

 

     Souvenez-vous : nous avions déjà lu semblable déclaration gravée sur l'imposant bloc du linteau de la porte d'entrée de la sépulture. En voici une version similaire sur le présent fragment peint. Sur d'autres, bientôt, nous en rencontrerons à nouveau :   son fils aimé ; son aimé ; son fils aîné chéri ; son fils aîné qu'il aime ... 

 

     Mais que diantre signifient exactement ces formulations qui, comme le prénom du défunt d'ailleurs, sont non seulement récurrentes dans les différents tombeaux égyptiens mais également reprises à l'envi sur les parois murale intérieures d'un même complexe funéraire ?

 

     C'est ce que je me propose de vous expliquer à partir du mardi 13 décembre prochain, si toutefois vous consentez à me retrouver ici, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ...



 

 

(Cherpion : 1998, 103 ; Moreno Garcia : 2006, 215-42Ziegler : 1990, 127)

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