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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 00:00

 

     Comme je vous l'ai promis ce mardi, amis lecteurs, à l'occasion des festivités du Carnaval qui s'annoncent et vont, neuf jours durant, donner congé à nos écoles et, conséquemment, à EgyptoMusée, nous quitterons ce matin le Louvre pour nous rendre à Malmedy, à l'est de la province de Liège, dans une de ces nombreuses villes belges qui les célèbrent joyeusement.

 

     Sans prétendre jouer les statisticiens ni entonner le péan d'un naïf et bien inutile coquerico, je vous invite à rapidement consulter cette liste pour prendre conscience que, comparativement à la France pourtant déjà bien lotie, la petite Belgique offre un éventail impressionnant de cités qui, dès aujourd'hui et dans les semaines à venir, consacreront un temps plus que certain à ces incontournables réjouissances populaires.

 

     A Malmedy, où le 26 janvier déjà, les petits des écoles maternelles et primaires ont "ouvert le bal" après maints jours de préparation avec leurs institutrices motivées, l'événement porte le nom wallon de Cwarmê 

 

     A ceux d'entre vous que l'histoire intéresserait, il sera toujours loisible de cliquer sur ce mot aux fins d'être renseignés sur ce qu'il représente ; et d'en apprendre plus encore si vous décidez de naviguer sur les opportunités que propose le site ...

 

     Mais, seriez-vous en droit de me reprocher, pourquoi nous avoir détournés de notre trajet égyptologique habituel si ce n'est que pour évoquer un carnaval parmi tant d'autres, et pas forcément le plus représentatif, Binche, sur le territoire belge, semblant être le plus connu à l'étranger ?

 

     Parce mon petit-fils et ses parents, devenus Malmédiens d'adoption, y participeront ? Certainement pas. Parce que l'un ou l'autre char du cortège qui traversera la ville cet après-midi et demain, pourrait faire référence au passé pharaonique ? Pas plus ! D'ailleurs, de ce que sont cette année les thèmes, je n'ai nulle idée.

 

     Donc aucun lien avec l'Égypte dans ce rendez-vous ?, maugréerez-vous peut-être.

Là, ce serait mal interpréter mes intentions !


 

     Parmi tous les personnages typiques du folklore local - les Riboteux et les Percutés, les Longs-Nez, les Harlikins, la Grosse Police, les Haguètes, entre autres -, dans l'ambiance desquels certaines vidéos ne manqueront pas de vous inviter à entrer, il en existe deux qui portent un nom particulier : accompagnant le Trouvlè, l'homme qui, pour ces quatre jours, a officiellement reçu des mains du Bourgmestre un sceptre symbolisant son pouvoir (en fait une panûle en bois, comprenez une pelle de brasseur) : ce sont les Djoupsennes.

 

 

Le trouvlè et ses deux djoupsennes.jpg

 

     Dans la mythologie carnavalesque malmédienne, protégés des regards inquisiteurs de la foule par un masque au long nez rouge métaphorisant le degré d'alcool qui est souvent le leur et par un drap de lit immaculé qui les recouvre et entrave leurs bras, ces deux serviteurs - qui, ne vous méprenez pas sur les mots, n'ont rien de commun avec ceux qui apportent les offrandes à Metchetchi -, sont tout au contraire réputés s'introduire dans les cuisines des habitations de la ville de manière à s'emparer de quelques provisions de bouche.

 

     Cela posé, indépendamment de leurs larcins et du floklore afférent, ce sera plutôt l'étymologie de leur nom qui motivera aujourd'hui mon propos. 

 

     Dans un ouvrage magistral et passionnant - quelque peu ardu, toutefois -,  publié aux éditions "Pages du Monde" en 2007, intitulé L'Odyssée d'Aigyptos et qu'il sous-titre du paragramme Le sceptre et le spectre, l'égyptologue français Sydney H. Aufrère élabore une analyse sémantique extrêmement pointue du terme grec Aiguptos qui fut, comme vous le savez, à l'origine du nom "Égypte" ; et d'autres qui en dérivent, dont celui de "Copte".

 

      Révélatrice d'un certain inconscient collectif de notre Occident, l'appellation "Égyptien" fut très vite associée à "Bohémien", ces gens du voyage appelés également, suivant les régions, "Gitans", "Manouches", "Tsiganes" et autres "Gypsies" ... ; ce dernier étant par ailleurs phonétiquement très proche du terme "Égyptien".

 

     L'historien français Antoine-Augustin Bruzen de la Martinière (1662-1749), dans son  Grand dictionnaire géographique et critique, n'explique-t-il pas - Tome III, p. 227 -, le plus sérieusement du monde, que les Bohémiens eux-mêmes furent responsables de cette méprise ? 

 

     Comme il falloit dire ce qui les amenoit en Allemagne, ils convinrent entre eux de dire que leurs ancêtres habitèrent autrefois en Egypte

 

     Lut-on Prosper Mérimée (1803-1870) quand, dans un récit datant de 1845, intitulé Carmen, il écrivit au chapitre IV ? : 

 

     Les Bohémiens eux-mêmes n'ont conservé aucune tradition sur leur origine, et si la plupart d'entre eux parlent de l'Égypte comme de leur patrie primitive, c'est qu'ils ont adopté une fable très anciennement répandue sur leur compte.

 

     Malheureusement, le vagabondage lexicographique fut tel, toujours dans l'imaginaire populaire, qu'à tous, "Bohémiens" d'abord et donc "Égyptiens" par la suite, furent accolées les images accablantes d'habiles voleurs, de rusés chapardeurs, de prompts vide-goussets, quand ce n'était pas d'épouvantables ravisseurs d'enfants !

 

     Et c'est précisément dans une de ces acceptions éminemment négatives qu'à Malmedy il faut entendre la djoupsenne, déformation wallonne de "Égyptienne", - parfois aussi orthographiée djupsène -, que l'on dénonçait pour s'introduire subrepticement dans les maisons en vue de chaparder quelques victuailles.

 

 

 

     Désolé, amis lecteurs, si vous vous êtes sentis grugés. Désolé si vous avez cru qu'en quittant les bords de Seine ce matin, je vous emmenais festoyer dans mon pays, en bords de Warche. Désolé si vous êtes déçus de la direction peu festive qu'a prise notre rencontre ...

 

     Aujourd'hui pour moi, c'est dans le partage du savoir que résida la fête : il m'intéressa bien plus d'épingler pour vous l'origine de djoupsenne au sein même du folklore malmédien que, par exemple, vous convier mardi soir, au brûlage de la Haguette. Car, à vrai dire, pour y participer, vous n'aurez nul besoin de ma présence ...

 

 

     Je ne puis m'empêcher de clore la présente intervention sur la parodie d'une formule qui vous est maintenant bien connue :

 

     Puisse l'offrande que donne le Trouvlè, constituée de mille pains, mille (jarres de) bière, mille (sachets de) confettis et toutes bonnes choses dont jouissent les Malmédiens, pleinement égayer votre Ka ... rnaval, amis lecteurs ...

 

 

     Bon congé à tous.


     Et à bientôt vous retrouver au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, salle 5, devant la vitrine 4 ², le mardi 28 février : Metchetchi nous y attendra, tout étonné probablement d'apercevoir quelques petites pastilles rondes colorées parsemant nos cheveux encore ébouriffés par les porteurs du Long-ramon ; porteurs qu'assurément, il ne reconnaîtra pas parmi les siens ...

 

 

 

 

(Aufrère : 2007, 137-46)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 00:00

 

      A un précédent rendez-vous, envisageant avec vous, ici devant la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, un ensemble de quatre fragments peints arrachés au mastaba de Metchetchi ayant des porteurs d'offrandes comme thème principal, j'avais attiré votre attention, souvenez-vous, sur uniquement les deux premiers d'entre eux, E 25530 et E 25536, en fait réassemblés par les Conservateurs qui furent chargés de la mise en valeur de cette collection que le musée venait d'acheter dans les années soixante du siècle dernier. Et je vous avais promis que nous reviendrions par la suite sur les deux autres éclats, de taille plus réduite, mais également en piètre état, E 25529 et E 25514.

 

     Commençons, voulez-vous, par le premier d'entre eux, E 25529, 

 

46.-Fragment-E-25529--SAS-.jpg

 

 

qui ne nous donne à voir - partiellement, puisqu'à peine conservés jusqu'à mi-corps - que deux des serviteurs de Metchetchi, probablement du même défilé, se dirigeant vers la gauche, et dont le second présente un plateau d'aliments dont j'ignore la teneur, les dégradations subies par la couche de peinture ne me permettant pas d'en déterminer les éléments constitutifs.


     L'aspect général de la composition laisserait supposer, d'un premier et rapide coup d'oeil, qu'un couvercle semi-sphérique protège un petit monticule de vivres. En réalité, je n'en suis pas persuadé. Car si j'établis un parallèle avec le tracé préparatoire visible pour dessiner la tête du premier personnage, je me demande si, ce que nous pourrions erronément prendre pour une "cloche à fromages" protectrice contre moustiques ou fortes chaleurs n'est pas tout simplement un arc de cercle corrigé par le maître d'oeuvre pour guider et inciter son scribe des contours en charge de la scène à respecter cette forme hémicirculaire à l'intérieur de laquelle il eût voulu que pains, fruits ou autres ingrédients prissent place ...

 

     Mais ceci ne constitue qu'une interprétation personnelle qui ne demande qu'à être confirmée ... ou infirmée.

 

     Dans le long meuble vitré accroché sur le mur nord de la salle 5,

 

 

Vitrines 4 - Gros plan (SAS)

 

 

le second et dernier fragment à propos duquel j'aimerais ce matin vous entretenir a été placé au-dessus à droite du précédent. Il porte le numéro d'inventaire  E 25514 .

   

 

47.-Fragment-E-25514--SAS-.jpg

 

 

     Même si la scène est incomplète, cet éclat me semble bien plus intéressant dans la mesure où cette fois l'homme conduit un animal vivant vers Metchetchi,  un jeune oryx, comme l'indiquent les hiéroglyphes encore lisibles au-dessus, - mahedj, "gazelle blanche", étant le nom que les Égyptiens lui attribuèrent  -, d'une beauté et d'une délicatesse de traits qui nous eussent probablement ravis davantage encore si la figuration nous était parvenue intacte, la finesse et le détail de ses longues cornes parallèles et incurvées vers l'arrière laissant présager la gracilité qu'eût pu nous revéler le corps entier ...

 

    Hormis ces considérations esthétiques, certes d'importance, ce qui me sied pour l'heure, c'est l'opportunité que m'offre la pièce d'évoquer pour vous, succinctement dans un tout premier temps, cet animal typique du désert africain, lourd de symboles mythologiques, qu'était l'oryx.

 

     Souvent associé à la gazelle, souvent aussi considéré comme antilope alors qu'il ne fait pas vraiment partie de sa famille, il fut, dès les temps archaïques, prisé à la Cour ainsi qu'au sein des classes aisées en tant que gibier, en tant que ressource alimentaire de premier choix non seulement pour les repas ici-bas mais aussi pour ceux de l'Au-delà, de manière à, comme le précisent les textes, nourrir le ka du défunt. 

 

     Plusieurs palettes scutiformes datant de la préhistoire ont d'ailleurs été mises au jour par les égyptologues sur lesquelles ont été gravées des scènes cynégétiques dans le désert où antilopes, oryx et autres gazelles deviennent la proie des chiens des chasseurs.

 

     Ainsi cet exemplaire en trois morceaux : celui de droite, au-dessus fait partie des collections du Louvre (Vitrine 2 de la salle 20 à l'étage, dédiée à l'époque de Nagada) ; les deux autres étant actuellement exposés au British Museum (EA 20790) où a été judicieusement "reconstitué" l'ensemble du monument.


 

Palette-de-la-chasse---Trois-fragments-reunis-au-British-M.jpg

 

 

     Toutefois, en fonction du dualisme inhérent à la pensée égyptienne sur lequel, souvent, j'attire votre attention, qui fait que les animaux peuvent être tout à la fois amis et ennemis, - je pense à l'oie du Nil, je pense aux canards, aux ânes, à l'hippopotame, au porc, je pense aussi à la tortue qui nous semble pourtant si inoffensive -, le sacrifice animal avait deux raisons d'être : pour certains, il s'agissait de pourvoir aux besoins alimentaires des privilégiés, je viens de l'indiquer ; pour d'autres, parce qu'ils étaient susceptibes d'être le réceptacle des puissances du mal, des forces néfastes du cosmos censées vouloir toujours détruire l'ordre (Maât) et rétablir le chaos (Isefet), l'on se devait de les annihiler aux fins de permettre à tous de vivre en harmonie et au défunt de jouir pleinement d'une vie post mortem sans entrave aucune.

 

     C'est de cette seconde raison que j'escompte vous entretenir, amis lecteurs, lors d'au moins deux rendez-vous que je vous fixe immédiatement après la semaine du congé qui, pour les établissements scolaires belges, commencera vendredi soir ; semaine, vous vous en doutez, entièrement dédiée aux festivités du carnaval ...

 

     Mais avant de nous quitter momentanément, je vous propose de m'accompagner, ce samedi 18 février, pour une petite incursion en Belgique où nous attendront de bien étranges personnes ... 

   

 

(Grand merci à SAS pour l'excellence des clichés ci-dessus réalisés à mon intention.)

 

 

(Germond : 1989, 51-5 ; Ziegler : 1990, 133)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 00:00

 

      A en juger par leurs images dans les temples et les tombes, à dénombrer les types qui en sont passés dans l'écriture hiéroglyphique, à feuilleter les savants ouvrages où des spécialistes classent chronologiquement, selon les types, les originaux, intacts ou brisés retrouvés dans les villes et les nécropoles, les vases, dans l'Égypte ancienne, étaient de formes diverses et spécialisées.

 

 

Jean YOYOTTE

 

Vases

 

dans POSENER, SAUNERON et YOYOTTE,

Dictionnaire de la civilisation égyptienne

Paris, Hazan, 1959,

p. 295

 

 

 

 

    Au terme de notre dernier rendez-vous, nous nous sommes séparés sur la promesse de vous expliquer comment les Egyptiens des premières époques, en parallèle avec une vaisselle quotidienne faite de terre cuite, réalisèrent à très grande échelle des récipients en pierre, tendre ou dure, qu'ils destinèrent essentiellement à des fins funéraires.

 

     Quand, au terme de l'année 1997, forts de l'apport d'espaces nouveaux - quelque 2500 mètres carrés -, les Conservateurs du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre nous dévoilèrent le redéploiement des collections qu'ils avaient imaginé pour les ailes est et sud de la Cour Carrée, beaucoup d'entre nous furent subjugués par l'idée qui avait été leur non seulement de distinguer deux axes de visite - un parcours thématique, dans lequel, vous et moi amis lecteurs, nous évoluons régulièrement en nous attardant ces derniers mois dans la salle 5 du rez-de-chaussée devant les fragments peints provenant du mastaba de Metchetchi et, à l'étage, un circuit chronologique - mais, également, et il fallait l'oser !, des galeries d'étude : comprenez d'immenses "murs-vitrines" remplis à ras bord, disposés en parallèle, formant ainsi une sorte de couloir qui donne à découvrir, dans plusieurs salles successives, quantité d'objets entreposés avec une volonté perceptible d'accumulation, telles ces deux-ci, traversant le côté gauche de la salle 21, au devant de laquelle je vous avais conviés à me retrouver ce matin ...

 

 

Galerie-d-etude---Salle-21--Louvre-2009-.JPG

 

 

     Vous vous souvenez assurément que mardi, à propos du fragment E 25530, j'avais attiré votre attention sur un récipient vraisemblablement en calcite qu'un porteur d'offrandes s'en venait présenter à Metchetchi. 

 

     Ici devant nous, de part et d'autre de cet espace longiforme, vous constatez sans peine ce que je vous expliquais alors, à savoir : la grande diversité et d'apparence, et de taille, et de type de pierre de ces récipients des premiers temps égyptiens. (Ceux-ci datent de l'époque thinite).

 

     Comment, voici près de sept millénaires, des hommes qui étaient loin de disposer des mêmes réflexes techniques, des mêmes instruments performants que nous mais qui, judicieusement, profitèrent de la richesse pétrographique tant de la vallée du Nil que du désert oriental, s'y prirent-ils pour travailler la pierre et en faire, in fine, un art d'éternité ?

 

 

     Il subsiste, sur le mur est de la chambre A3 de l'imposant mastaba de Mererouka, à Saqqarah, proche de la pyramide du roi Téti, premier souverain de la VIème dynastie dont il fut un des vizirs, - tombeau que, cadeau appréciable, vous pouvez découvrir sur l'excellent site OsirisNet - (Merci Thierry) -, un bas-relief extrêmement intéressant présentant des artisans à l'ouvrage.

 

 

Mererouka - Ch. A3 - Bas-relief des potiers

 

 

      Et parmi eux, au troisième registre, juste en dessous d'une série de vases rangés sur une étagère, deux hommes accroupis se faisant face.   

 

  Mererouka - Ch. A3, mur est (Dessin) 

 

     Si vous vous en approchez, vous remarquerez qu'ils s'ingénient à réaliser une coupe pratiquement semblable à celle que nous avons vue mardi entre les mains d'un porteur d'offrandes de Metchetchi,

 

 

Mererouka - Dessin des potiers

 

en maniant un foret constitué d'un axe en bois dont la partie supérieure, sous ce qu'il est convenu d'appeler la "manivelle", est lestée de petits sachets contenant soit du sable, soit des galets - (ce lest peut même être parfois une pierre hémisphérique) -, les trois servant de poids, et dont, malheureusement, la partie inférieure, fichée dans le bloc à creuser, n'est bizarrement jamais représentée. Ce qui, vous en conviendrez, réduit fortement notre connaissance de la composition de l'outil en question.

 

     Qu'à cela ne tienne ! Comme souvent, il suffira de nous tourner vers le corpus hiéroglyphique constitué dès le début de la civilisation : quelques signes guideront notre réflexion, tels, respectivement, U 24,  U 25 et U 25A ci-après, de la liste de Gardiner,

 

U24

U25.jpg U25A.jpg

 

 

 

 

et ainsi nous permettront de visualiser la partie térébrante de l'outil : soit une tige d'un seul tenant se terminant par une fourche bifide à l'écartement variable que traverse une petite pièce, peut-être de bois, soit une constituée de deux morceaux en décalé.

 

     Nonobstant, quelques points d'interrogation entravent encore notre compréhension quant à la manière d'utiliser cet instrument, les techniques du forage des vases lithiques faisant toujours partie des discussions sur lesquelles les égyptologues ne parviennent pas encore à s'accorder.

 

     Ainsi en est-il de la présence de la petite barrette transversale, diversement définie. D'aucuns en effet la considèrent comme le simple symbole de la mèche en silex qui perforera la pierre, alors que d'autres y voient un "martyr" de bois, c'est-à-dire, technologiquement parlant, un élément que l'emploi répété de l'outil finira par détruire et qui, ici, servirait de protection aux dents de la fourche, leur évitant d'être trop vite abîmées par les arrêtes coupantes du croissant en silex.

 

     De plusieurs types, selon que l'on désirait une attaque étroite et profonde de la pierre - pour réaliser un vase, par exemple -, ou un évidement plus large et moins enfoncé - comme pour la coupe apportée à Metechetchi que j'évoque depuis le début de la présente intervention -, ces mèches de silex ont été retrouvées en grand nombre par les fouilleurs.

 

     D'autres ont également été exhumées : faites le plus souvent de roches dures, les différentes traces comme des stries encore visibles laissent supposer un emploi "secondaire" mais tout aussi important, à tout le moins au niveau de la finition de la pièce : son polissage.

 

     Que ce soient avec mèches perforantes ou polissantes, qu'il y ait "martyr" ou non, il est compréhensible qu'utilisées à grande échelle, les tiges en bois des forets s'usaient ou se brisaient très vite. Et comme, inévitablement, la fourche et l'écartement de ses dents se devaient d'être adaptés à l'utilisation qui en était requise, certaines d'entre elles furent, comme l'indique le hiéroglyphe U 25A ci-dessus, constituées de deux pièces assemblées : ce qui indéniablement facilitait le remplacement de la seule partie inférieure. Principe avant la lettre que nous rencontrons de nos jours avec les foreuses électriques et les différentes mèches que nous pouvons intervertir à notre guise suivant le travail à effectuer ... 

 

     Un autre, parmi les points d'interrogation subsistants : le métal composant les différents outils manipulés par les carriers et autres artisans de la pierre.

 

     Même si l'on affirme péremptoirement que ce sont les Hyksos, à l'aube du Nouvel Empire, qui introduisirent le bronze en Egypte, il est indiscutable que ce métal était bel et bien connu des Égyptiens avant l'incursion de leurs envahisseurs dans le Delta oriental : en effet, le British Museum n'expose-t-il pas, mis au jour en Abydos dans la tombe V de Khâsekhemoui, souverain de la IIème dynastie, des récipients en bronze ?

 

     Or, dans la littérature spécialisée, et je pense évidemment à l'excellent ouvrage de J.-C. Goyon et alii concernant La construction pharaonique, les renseignements ne se bousculent guère quant à la chronologie. Ainsi, par exemple, peut-on lire, p. 380, concernant les ciseaux utilisés en percussion pour tailler la pierre :

 

     Au cours du temps, le cuivre arsénié remplace le cuivre, à son tour supplanté par le bronze. Aux temps pharaoniques, l'usage des métaux ferreux, s'il a existé, reste confidentiel.

 

     On ne peut, vous en conviendrez, amis lecteurs, être scientifiquement plus imprécis pour ce qui concerne l'apparition dans le temps des métaux convoqués, tout en laissant supposer une succession dans l'histoire de leur emploi !  

 

 

     Bien que non encore complètement explicitées car il reste, comme je l'ai signifié tout à l'heure, de grandes zones d'ombre, les techniques de manufacture des vases, coupes et autres bols en pierre peuvent dans leur ensemble, à la lumière des documents lithiques en notre possession, être en partie énoncées.   

 

     Il faut d'abord, dans un premier temps, distinguer ceux taillés dans des pierres tendres - grès, calcaire, calcite - (que, très souvent encore, les catalogues nomment "albâtre égyptien") - de ceux en pierre dure - schiste, granite, quartzite, par exemple. En effet, suivant le cas, l'instrument d'évidement était différent : percuteurs en dolérite et ciseaux de cuivre suffisaient pour les premiers, tandis que forets avec mèche en pierre encore plus dure se révélaient nécessaires pour les seconds.

 

     De multiples récipients brisés ou abandonnés en cours d'exécution furent mis au jour par les archéologues : ils nous permettent de mieux appréhender les étapes successives du travail. Quel que soit le matériau de base, il fallait obligatoirement dégrossir le bloc choisi de manière à en délimiter plus ou moins la forme puis, entamer l'opération de creusement. 


 

Saqqarah-borings.jpg

 

 

    Quand l'on observe, provenant de l'excellent album de photos de Kairoinfo4u, un exemple inachevé tel que ce bloc trouvé parmi d'autres à Saqqarah et dans lequel subsistent quelques traces de forage, l'on se rend compte que creuser se faisait en pratiquant des trous successifs, proches les uns des autres de manière que, ce geste préparatoire terminé, il ne restait plus qu'à délicatement briser les cloisons internes pour qu'apparaisse le trou désiré ; la dernière manipulation consistant à polir l'intérieur - les coupes notamment, plus que les vases -, tout autant que l'extérieur avec une mèche idéalement en grès silicifié, roche principalement composée de sable de quartz.

 

     Force m'est de reconnaître que bien plus hypothétique se révèle le procédé d'évidement des vases pansus ; et plus conjecturelles encore semblables réalisations en pierre dure, paradoxalement beaucoup plus susceptibles de rapidement se briser que les tendres ...

 

    Aussi, quand on prend conscience de la quantité phénoménale de récipients lithiques retirés des sépultures égyptiennes ; quand, comme ici dans cette galerie d'étude de la salle 21, l'on reste confondu par tant de maîtrise technique des artisans de l'Ancien Empire et, bizarrement, tant de désinvolture de la part des visiteurs qui la traverse quasiment au pas de charge en n'y jetant qu'un regard peu intéressé, une évidence s'impose : cet artisanat des temps lointains ne bénéficie nullement de toute la considération que pourtant il mériterait.    

 

 

 

(Goyon/Golvin/Simon-Boidot/Martinet : 2004, 380-3 ; Simon-Boidot : 2008, 37-46

 

 

 

     Avant de prendre congé de vous, amis lecteurs, il m'est plaisir en cette fin de semaine de vous annoncer la création, depuis peu, sur le Forum qu'il m'arrive de fréquenter, d'un agenda listant les manifestations égyptologiques telles expositions, colloques, conférences, visites guidées tant en France qu'en Belgique et, pourquoi pas, dans une avenir proche, en tous lieux où l'histoire de l'Égypte antique s'inscrira en lettres d'importance.


     Certes existaient déjà, sur le Net comme au sein même du Forum, des parutions d'annonces semblables. Nonobstant, la grande nouveauté réside ici dans l'ouverture à tous, membres comme non membres, inscrits comme non inscrits. Entendez donc : opportunité à vous aussi amis lecteurs qui auriez connaissance dans votre région, dans votre ville, à la librairie de votre quartier d'un événement à l'égyptologie consacré de venir là le signaler à tous.


     Vous pour qui les seules interventions d'EgyptoMusée ne constituent qu'une première approche, vous qui désirez maintenant en savoir plus encore que ce que vous apportent nos deux rendez-vous hebdomadaires au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, une seule adresse : l'agenda du Forum de ddchampo, désormais VOTRE propre calendrier de futures nouvelles rencontres égyptologiques. 

 

     Aux fins d'informer et d'être informés, rendez vous donc toutes affaires cessantes sur http://agenda.ddchampo.com/

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 00:00

 

     Saille ici la suprême habileté de l'art égyptien : donner l'illusion du naturel à une vision artificieusement reconstruite du monde.

 

Pascal VERNUS 

 

Dictionnaire amoureux de l'Égypte pharaonique

Paris, Plon, 2009

p. 958

 

 

 

     Parmi les quarante-trois fragments peints provenant du mastaba de Metchetchi achetés dans le commerce des antiquités en 1964 et maintenant exposés ici dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, après celui de ses domaines agricoles personnifiés par d'élégantes jeunes femmes, nous avons mardi dernier découvert, souvenez-vous amis lecteurs, un premier défilé de porteurs d'offrandes tournés vers la gauche, s'avançant donc vraisemblablement à l'origine eux aussi sur le mur nord de la chapelle funéraire, vers le défunt assis, tournant le dos aux stèles fausses-portes présentes du mur ouest au pied desquelles ils étaient censés déposer leurs victuailles aux fins de lui assurer l'éternité de sa nourriture post mortem

 

     Ce samedi, à leur propos, je me suis autorisé un petit excursus pour réfuter, concernant l'art égyptien en général et cette scène en particulier, une antienne qui dénonce un manque de diversité, une monotonie peu digne des artistes qui réalisèrent le programme iconographique des chapelles funéraires. 

 

     C'est donc avec toujours la volonté de mettre fin à cette malencontreuse impression que je vous propose quatre nouveaux fragments qui ressortissent également à ce thème de l'apport des victuailles destinées à nourrir le ka d'un défunt.

 

     Bien que deux d'entre eux, réassemblés, soient malheureusement très endommagés et deux autres relativement petits, de sorte qu'en définitive la surface peinte vous paraîtra inévitablement restreinte - tout cela pour cela ?, pourriez-vous même ironiser -, il me sied de vous les présenter de manière qu'ainsi vous ayez une première vue générale, quasiment exhaustive, des différents dépôts d'offrandes alimentaires des serviteurs masculins de Metchetchi occupant le mur de droite en entrant dans la pièce.

 

 

Fragments-E-25530-et-E-25536--2009-.JPG

 

 

    Les deux premiers auxquels ce matin nous accorderons notre attention, E 25530 (28 x 34 cm) et E 25536 (28 x 22 cm), - à la gauche d'un ensemble exposé au début de la seconde moitié de notre vitrine 4 ² -, 


 

Vitrines-4---Gros-plan--SAS-.jpg

 

 

sont, comme je vous l'indiquai à l'instant considérablement détériorés : en fait la couche de peinture s'est détachée du mur, laissant à nu de larges portions du support de mouna.

 

 

     En les examinant attentivement, vous vous rendrez très vite compte qu'ils ne nous proposent plus, au registre supérieur, que quelques "bribes" puisque ne nous sont conservées que les jambes d'un homme et les pattes graciles des deux bêtes qu'il emmène. Des gazelles, probablement.

 

     Au registre inférieur figurent trois personnages orientés vers la gauche, à peine apparents ou, pour le dernier, uniquement jusqu'à mi-corps. Portant la perruque courte traditionnelle, celui-ci,   probablement vêtu à l'instar des deux qui le précèdent du seul pagne, classique pour l'Ancien Empire, que nous avons rencontré à notre dernier rendez-vous, empoigne fermement un volatile par les ailes.

 

     Ce qui subsiste de la scène complète laisse entrevoir que le premier homme maintient, dans le creux du coude, l'extrémité d'une patte antérieure de boeuf déposée sur l'épaule, et qui eût tout aussi bien pu être portée à bras le corps. Cette pièce que les Égyptiens appelaient khépech constitua vraisemblablement la partie "noble", le morceau de viande qu'ils préférèrent à tout autre.   

 

     Quant au personnage central - celui qui mobilisera notre attention pour terminer notre rendez-vous d'aujourd'hui -,

 

 

Fragment E 25530 - Porteur de coupe en pierre (2009)

 

 

il s'avance une coupe pansue blanche à gorge mince dans les mains, apparemment destinée à contenir le sang de l'animal sacrifié, - si je m'en tiens à l'indication hiéroglyphique Transporter un vase de sang qui accompagne le porteur d'un récipient de ce type dans une scène de sacrifice d'un bovin dans le mastaba de Ty.

 

     Ce récipient est clos par un couvercle de vannerie, probablement en jonc, comme ce fut souvent le cas à l'Ancien Empire. Quant à la raison pour laquelle il est orné, de part et d'autre de sa boucle de préhension, de deux fleurs ouvertes de lys blanc, je l'ignore complètement, n'ayant personnellement jamais rencontré de parallèle dans d'autres tombes ... à moins qu'il faille déjà y voir un symbole lié à la régénération du mort ??

 

     Pour ce qui concerne plus spécifiquement ce qui recouvre la main gauche de notre porteur, je pense que Madame Ch. Ziegler se trompe quand elle y voit un linge semble posé sur sa main. A la lecture de ce qu'indique le Profeseur Richard-Alain Jean, se référant à la tombe d'Ankh-Ma-Hor, à Saqqarah, je crois qu'il s'agit plutôt du long et souple "filet" de boeuf, muscle statique amortisseur, isolé puis levé comme "viande de choix".

  

     Ce vase - probablement en calcite, comme des milliers d'autres mis au jour -, était en réalité une transposition dans la pierre de poteries analogues en terre cuite, essentiellement réalisées pour le mobilier funéraire : en effet, les Egyptiens considérant la pierre comme le matériau idoine pour l'éternité, semblable jatte gageait aux défunts un ravitaillement pérenne.

 

     Il faut savoir que, parallèmement à l'artisanat de la céramique, celui des vases lithiques constitua dès les époques pré-dynastiques déjà un des secteurs florissants de l'activité économique du pays : les sépultures de l'élite, souverains et hauts-fonctionnaires confondus, en ont fourni de multiples exemples, entiers ou brisés. L'égyptologue français Jean-Philippe Lauer ne cite-t-il pas le nombre quasiment incroyable de quarante mille vases de pierre évidés retrouvés dans le seul complexe funéraire de Djoser, souverain de la IIIème dynastie ? Et son homologue anglais, William Matthew Flinders Petrie, n'a-t-il pas, après la fin de ses fouilles menées en Abydos - où furent notamment inhumés tous les souverains de la Ière dynastie et les deux derniers de la IIème -, adressé aux Musées Royaux d'Art et d' Histoire de Bruxelles une centaine de caisses en bois contenant, selon les estimations, au moins cinquante mille fragments de récipients en pierre ?     

 

     Bols, plats, coupes, vases cylindriques, avec ou sans anses, tous ces ustensiles - nonobstant que certains d'entre eux, parce que réparés à l'antiquité déjà, aient réellement servi dans la vie quotidienne -, furent principalement dévolus à des fins funéraires, soit pour contenir des produits censés alimenter les trépassés dans l'Au-delà, soit, si j'accrédite l'étude ici déjà souvent citée de Madame Jeanne Vandier d'Abbadie concernant les objets de toilette du Louvre, pour renfermer des produits cosmétiques, huiles et onguents, nécessaires au rituel du culte.  

 

    Leur nombre donc, mais aussi la variété de leurs tailles, de leurs formes décrites et classées par Petrie lui-même, les différents matériaux utilisés - ainsi, les trois catégories de roches égyptiennes (magmatiques, sédimentaires et métamorphiques) figurent-elles dans cette importante collection bruxelloise -, tout concourt à démontrer l'importance et l'excellence que détint cet artisanat des premiers temps. Importance telle que maints ateliers de production furent mis au jour dans le périmètre immédiat des plus anciens temples du pays ; ce qui tendrait à prouver que, là aussi, exista un monopole d'Etat. Et excellence telle que le foreur de vases, de pierres dure - schiste, granite, quartzite ... -, autant que de pierres tendres - calcaire, grès ... -, nous apparaît comme le maître incontesté de son art. 

 

       Mais, vous interrogerez-vous très certainement, comment les Egyptiens de l'Ancien Empire fabriquèrent-ils tous ces éléments de vaisselle lithique ?

 

     Anticipant votre question, c'est exactement ce que je me propose de vous expliquer, ce samedi  11 février si, toutefois, il vous agrée d'à nouveau me suivre dans le dédale des techniques artistiques de l'antique Kemet et dans celui de ce Musée : rendez-vous cette fois salle 21.

 

     Vous n'oublierez pas, j'espère ? Salle 21, à l'étage supérieur ...

 


 

  Immense merci à un de mes lecteurs, le Professeur Richard-Alain Jean, de la Délégation Régionale à la Recherche Clinique de l'Assistance publique des Hôpitaux de Paris, pour m'avoir aimablement fait parvenir la maquette de son étude à paraître concernant La chirurgie en Egypte ancienne. A propos des instruments médico-chirurgicaux métalliques égyptiens conservés au Musée du Louvre, dans laquelle il mentionne la présence, sur un bas-relief du mastaba d'Ankh-Ma-Hor à Saqqarah, du "filet" de boeuf auquel j'ai ci-dessus fait allusion.


 


(Arnold./Pischikova : 1999, 112-8 et 324 ; Hendrickx/Eyckerman : 2009, 299-304 ; Hendrick : 2009 : 101 ; Jean : 2012, 16 ; Simon-Boidot : 2008, 37-46 Vandier : 1964, 114-5 ; Ziegler : 1990, 133)

 

   

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 00:00

 

      Partir à la découverte des hommes du passé, c'est d'abord vouloir s'abstraire, autant qu'il est humainement possible, de ce que notre propre civilisation a imprimé en nous.

 

Dimitri MEEKS

  Approche de la civilisation égyptienne


dans Egypte et Provence -

Civilisation, survivances et "Cabinetz de curiositez"

Avignon, Fondation du Museum Calvet, 1985

p. 15

 

 

Porteurs-offrandes--E-25508----H.-Lewandowski.jpg

 

 

     C'est après avoir examiné ce défilé masculin sur le fragment E 25508 exposé dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que nous nous sommes quittés mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, avec apparemment dans la bouche de l'un d'entre vous le goût amer d'un réel malaise esthétique. 

 

     Très heureux que vous vous soyez à nouveau joint à nous, Monsieur, vous qui avez soulevé ce problème voici quatre jours : cela me permettra de vous soumettre à tous mon opinion en la matière de façon qu'ensuite nous puissions éventuellement débattre.


 

     Abondamment représentés à l'intérieur des chapelles funéraires des mastabas d'Ancien Empire ou, plus précisément, sur leur paroi nord ; évoluant vers les stèles fausses-portes gravées et peintes sur le mur ouest, celui censé séparer la sépulture de la nécropole elle-même, les porteurs d'offrandes égyptiens - les serviteurs du ka, comme les nomment les textes hiéroglyphiques accompagnant leur représentation dans différents tombeaux -,  participèrent incontestablement du rite cardinal maintes fois réitéré du repas du défunt auquel bien d'autres scènes font d'ailleurs également allusion ; - j'aurai l'occasion d'y revenir une autre fois ...

 

     En ne vous référant qu'à la position du bras droit des hommes du registre supérieur, impeccablement dessiné pour tous à l'horizontale, ainsi qu'à ce qu'ils tiennent chacun de la même manière, un ensemble de trois canards, il vous a donc paru que la scène exsudait un relent de monotonie.

    

     Mon intervention de ce samedi n'a d'autre raison que celle de prouver que votre ressenti me semble n'être qu'un a priori non-fondé, de vous assurer qu'il n'est que le fruit d'un trop rapide regard porté sur ce type de tableau.  Mais aussi, peut-être, si vous me le permettez, qu'il ressortit à une méconnaissance de certaines codifications en vigueur.

 

     Vous devez en effet savoir que dans la langue égyptienne, partant, dans les représentations figurées, la marque de l'abondance s'exprime par la présence de trois éléments répétés : pour ce qui nous concerne, nous parlerions de "pluriel". Ici, c'est un trio de volatiles que nous voyons entre les mains des porteurs : l'un tenu par le cou, l'autre par les ailes et un troisième non maintenu - (ce qui se révèle déjà bien bizarre à nos esprits cartésiens !)

 

     En fait, vous ne devez nullement considérer cette représentation telle que vos yeux la perçoivent, à savoir que trois bêtes furent capturées et bien maîtrisées : ce nombre est purement fictif ! Il ne renseigne sur aucune réalité. En revanche, si votre esprit envisage simplement cet ensemble comme une preuve tangible de la quantité importante des offrandes faites à Metchetchi, la notion d'uniformité s'estompe et la répétition voulue d'une même figuration prend alors tout son sens !  

 

     Transposée dans un texte en français, je gage que vous la considéreriez, en vous extasiant, comme une remarquable figure de style !

 

     Aux fins de vous assurer que nulle monotonie il y eut, j'ajouterai que, dans d'autres tombeaux, il peut arriver que le serviteur ne porte aucune offrande en sa main droite de manière à mieux agripper des deux mains semblable volatile quelque peu insoumis, volontiers rebelle, franchement récalcitrant.


     Il est en effet illusoire de croire - comme ce fut parfois aussi le cas dans le chef de certains critiques d'art - que, bien que récurrente de mastaba à mastaba, la procession se décline exactement dans la même formulation iconographique chez tous ceux qui désirèrent sa présence dans leur tombe.

 

     Dès lors, vous devez être conscient, Monsieur, que des gestes bien différents d'un porteur d'offrandes à l'autre sont à remarquer qui briseront complètement votre sentiment de régularité, de symétrie, de "déjà vu" qui, selon vous, frise la redondance.

 

      Et donc, suivez-moi voulez-vous, dans une autre sépulture que celle de Metchetchi. Rendons-nous chez Kagemni , ministre de la Justice et vizir de Téti, premier souverain de la VIème dynastie, que d'ailleurs vous avez peut-être déjà eu l'heur de rencontrer lors d'un séjour dans la nécropole memphite.

 

     Dans un premier temps, nous allons y détailler les victuailles offertes au défunt : que de produits différents, représentant évidemment l'éclectisme d'une nourriture qu'il voulait riche et variée pour son éternité post mortem, peuvent être là étalés !

 

 

 

Porteurs-d-offrandes---Kagemni--OsirisNet-.jpg

 

 

      Pains et bière, bien sûr, les deux éléments essentiels, ceux que l'on rencontre dès les premiers termes gravés ou peints de la célèbre formule d'offrande ; nombreux plateaux débordant de vivres mais aussi différents types de volailles : canards, oies, grues ; et d'animaux, en laisse : vaches, taureaux ; ou sur les épaules : veaux, moutons ; domestiqués ou sauvages du désert : antilopes, gazelles, oryx, ibex ...


     Sans oublier d'évoquer, dans un second temps, celles des offrandes qui ne relèvent pas du domaine alimentaire : je pense, par exemple, au mobilier funéraire, coffres, pièces de tissus ou vases, comme ci-après. 

 

 

Porteurs-d-offrandes-chez-Kagemni--OsirisNet-.jpg

 

 

     Bref, si en vue de vous convaincre définitivement, Monsieur, je devais tutoyer l'exhaustivité, il me faudrait bien plus d'un rendez-vous comme celui de ce matin pour énumérer tout ce que les artistes se sont plu à convoquer dans ces processions de porteurs d'offrandes.

 

     En 1964, l'égyptologue français Jacques Vandier, dans le quatrième tome de son imposant et inégalé - bien que parfois devenu quelque peu obsolète au regard des progrès des fouilles effectuées - Manuel d'archéologie égyptienne, ne relève pas moins de 123 attitudes différentes !

 

     En voici quelques-unes dessinées d'après une scène de la tombe de Ty.


 

Porteurs-d-offrandes---Ty.gif

 

     Nous côtoierons certaines d'entre elles, - pas toutes évidemment -, parmi les fragments du mastaba de Metchetchi qu'ensemble nous découvrirons encore au fil de nos prochains entretiens. 

 

     Pour l'heure, vous ai-je convaincu, Monsieur ? Je ne sais. Mais si d'aventure tel n'était pas le cas ou, plus simplement, s'il vous agréait de continuer à parcourir avec nous ce chemin, je vous convie à nous retrouver ici même, mardi 7 février pour rencontrer de nouveaux porteurs d'offrandes ...

 

     Car vous pensez bien que je suis loin d'avoir épuisé ce très intéressant sujet ...  

     

 

 

(Vandier : 1964, 113-26) 

 

 

 

      (A Thierry Benderitter, d'OsirisNet, je réitère mes remerciements les plus appuyés pour les trois précédents clichés importés de son dossier consacré au mastaba de Kagemni.) 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 00:00

 

Rue des Saints-Pères jusqu'à la Seine,

le pont du Carrousel serait un détour.

Rendez-vous Cour Carrée avec mon amour

dans deux minutes : il faudrait que j'y cours

le long du quai Malaquais jusqu'au pont des Arts.

En deux minutes, c'est impossible : je serai en retard.

Juliette est une diva, Juliette n'attendra pas ...

 

Il manque un pont à Paris :

le pont oblique qui relie la Cour Carrée à la rue des Saints-Pères.

Pourquoi diable aurait-on inventé la Seine,

si ce n'est pour qu'elle coule sous des ponts ?

Il manque un pont à Paris :

le pont Juliette qui relie la Cour Carrée à la rue des Saints-Pères ...

 

 

Amélie NOTHOMB

 

Le Pont Juliette

 

Extrait de Ça se traverse et c'est très beau

 tout récent album CD de Juliette GRÉCO

 

 

 

 

 

 

     Nous nous sommes quittés, vous et moi amis lecteurs, samedi dernier,  près de la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes devant laquelle, depuis le 15 novembre déjà, nous devisons à propos des fragments peints arrachés jadis à l'une des chambres du mastaba de Metchetchi, sur le plateau de Guizeh, dans le périmètre de la pyramide d'Ounas, dernier monarque de la Vème dynastie

 

     Mais avant de vous inviter à une nouvelle fois vous engager sur un de ces ponts qui semblent suturer les rives de Seine aux fins de nous permettre de franchir les portes de l'ancien palais des rois de France, le Passeur de mémoire que je suis s'est autorisé à entamer ce qui constituera notre rendez-vous de ce matin par un extrait d'une vibrante déclaration lue par le comédien français Guillaume Gallienne et composée par l'écrivain belge Amélie Nothomb à l'intention de Juliette Gréco qui, pour sa part, sur son superbe et très atypique dernier opus paru chez Deutsche Grammophon, célèbre précisément quelques-uns des ponts de Paris. Et notamment ceux qui mènent droit ici, au Louvre, tels le pont des Arts et celui du Carrousel que j'ai choisi pour caractériser mon blog, comme vous le rappelle la reproduction du tableau de Van Gogh dans la colonne de droite, ci-contre.

 

     Après avoir interprété des écrivains tels que Raymond Queneau, Pierre Mac Orlan, Jules Laforgue, Françoise Sagan, Boris Vian, Jacques Prévert, Robert Desnos et ... Jean-Paul Sartre, mais également Léo Ferré, Serge Gainsbourg et Jacques Brel, trois "petits", futurs grands qu'elle a jadis fait connaître, Juliette Gréco, pour son nouvel album, se tourne vers d'improbables paroliers pour chanter les mélodies avec lesquelles, Gérard Jouannest, son époux, par ailleurs en son temps compositeur et accompagnateur piano de Brel, pare les mots d'Abd al-Malik, de Marie Nimier, de Philippe Sollers et d'Amélie Nothomb, nous offrant ainsi dans tout l'éclat adamantin de ses 85 ans, un réel bijou - leçon d'histoire comme de poésie - que je vous invite vraiment à découvrir toutes affaires cessantes.


 

     Lors de nos derniers rendez-vous, ce furent les "porteuses d'offrandes" qui retinrent entièrement notre attention, conscients que nous fûmes que ces attrayantes personnes ne devaient nullement être considérées comme de véritables jeunes femmes - et encore moins des fermières ! - amenant de la nourriture, mais en tant qu'allégories anthropomorphes des domaines agricoles appartenant à Metchetchi ; domaines dont une partie de l'exploitation visait à produire les vivres qui, grâce à la magie de l'image à laquelle croyaient les habitants de l'ancienne Kemet, seraient régulièrement fournis au défunt, en guise d'offrandes lui assurant subsistance éternelle.

 

     C'est la raison pour laquelle, je pris soin de toujours assortir le syntagme "porteuses d'offrandes" de guillemets. Vous aurez évidemment remarqué qu'aujourd'hui, dans le titre de cette intervention, pour ce qui concerne leurs collègues masculins, ces signes typographiques ont disparu. Ce qui signifie qu'il n'y a plus ici de symbole à déchiffrer et donc qu'il ne s'agit plus d'une procession des domaines ruraux personnalisés que Metchetchi gérait de son vivant mais de personnes réelles, serviteurs du défunt, détenant des fonctions définies.


 

Fragments-E-25508-et-E-25509--Louvre-.jpg

 

 

     Et d'ailleurs, ne remarquez-vous pas l'absence d'un élément précis sur les éclats E 25508 et E 25509 ici devant nous - par rapport à ce que je vous ai expliqué lors de notre précédente rencontre ?

 

Oh ! Pas tous en même temps, je vous prie. On va finir par ne plus s'entendre, ici !

Notez-moi plutôt votre réponse en commentaire, sur un bout de papier.

Non, nul besoin de tracer une marge pour mes annotations : ceci ne constitue pas une interrogation, mais un petit brouillon informel ... Simplement pour m'assurer que tout le monde reste bien attentif ...

Oui,  vous y compris, Madame et Monsieur, là-bas, qui préférez admirer la coupole de l'Académie Française, au-delà du pont des Arts, au travers de la grande fenêtre grillagée qui nous impose tant d'inconfortables reflets ...

 

    

01.-Fragments---Ensemble-des-premiers--a-gauche--SAS-.jpg

 

     (Merci à SAS, pour cette photo difficile ; ainsi que pour celle qui suit.)

 

     Un peu comme les pièces d'un puzzle, les concepteurs de la vitrine disposèrent ces grands fragments à la droite de celui de Metchetchi assis (E 25507), encensé par son fils Ptahhotep, que vous reconnaitrez sans peine, j'espère, puisque nous lui avons consacré deux importantes interventions les 6 et 10 décembre derniers.

 

     Bien qu'évidemment plausible, la reconstitution se révèle parfaitement arbitraire : ce n'est pas cette théorie de porteurs d'offrandes que, dans la réalité du tombeau, le défunt regarda mais bien, comme je vous l'avais indiqué à l'époque grâce à la colonne de hiéroglyphes tracés devant lui, les travaux des champs et tous les beaux divertissements.

 

     En revanche, l'assemblage des autres morceaux, correct pour sa part, nous fournit quelques détails intéressants.


 

25.-Fragments-E-25508---E-25509---E-25515---E-25-532-et-E-2.jpg

 

 

     Ces scènes hautement colorées - l'ocre rouge pour restituer la chair des hommes, rappelez-vous -, se développaient sur quatre registres devant le défunt qui devait se trouver à gauche.

 

     Toutefois, il me semble que la notification picturale ici la plus importante réside dans l'épais bandeau rouge bordé de noir que vous ne pouvez manquer de distinguer en dessous des derniers éclats : limitant géométriquement la fin du registre, elle prouve que l'ensemble avait obligatoirement été réalisé au bas d'un mur de la pièce du mastaba dans laquelle les pillards, un jour, s'introduisirent. Et probablement, si je m'en réfère aux études consacrées aux tombes de l'Ancien Empire ou, plus pragmatiquement, si je vous convie à me suivre à nouveau dans la salle précédente afin de pénétrer à l'intérieur de la chapelle funéraire d'Akhethetep, sur la paroi nord.

 

     Mais que nous disent-ils, ces serviteurs de Metchetchi qui là devant nous défilent ?


 

Fragments-E-25508-et-E-25509--Louvre-.jpg

 

 

     Au registre supérieur s'étendant sur les fragments E 25508 (44 cm de haut pour 66 de long) et E 25509 (44 x 34 cm) qui le suit, cinq hommes, dont le dernier, à l'extrême droite, a presque entièrement disparu du support sur lequel l'artiste l'avait peint, s'avancent dans le but, comme nous l'apprend le texte néanmoins fort abîmé les chapeautant, d'apporter les morceaux de choix. Entendez : canards et autres palmipèdes encagés qu'ils tendent fièrement à Metchetchi avant de les déposer sur une table basse, vraisemblablement placée devant lui, perdu suite à la brisure mutilant la gauche du tableau.

 

     Même s'ils ont partiellement subi les dégradations des hommes et du temps, les quelques hiéroglyphes encore présents identifient parfaitement certains des protagonistes de la scène : parmi eux, nous rencontrons Ptahhotep et Ihy, deux des fils du défunt.

 

     Dans la seule partie gauche du registre inférieur du premier fragment car, sur la droite et par la suite, sur le second morceau, l'ensemble se subdivise en portions distinctes et font donc état de nouvelles scènes qu'un jour j'aurai tout loisir de vous présenter, deux derniers personnages ferment la marche des porteurs de canards : les textes encore lisibles nous indiquent que le dernier est le prêtre funéraire Metchou, précédé par son propre chef hiérarchique, l'inspecteur des prêtres funéraires Iouenptah. Entre eux deux, sur le sol, une cage de laquelle dépassent trois têtes d'autres volatiles.

 

     Accroupi sur le côté, un dernier homme semble comptabiliser tout ce qui est apporté au propriétaire de la tombe, les hiéroglyphes devant lui spécifiant qu'il s'agit encore de Ptahhotep, son fils qu'il aime, selon la formule que vous avez maintenant appris à connaître.  

 

    Tous, portant perruque courte et vêtus du simple pagne caractéristique de cette époque, évoluent vers Metchetchi, bien sûr, mais aussi en direction de la paroi ouest, partant, des deux probables stèles fausses-portes ; probables puisque, souvenez-vous, j'ai précisé samedi que c'est approximativement à la fin de la IVème dynastie que se répandit l'habitude de peindre parfois deux fausses-portes côte à côte sur le mur du fond, celui qui sépare la pièce de la nécropole proprement dite. Sans oublier que nous avions déjà pris conscience de cette double porte dans la chapelle du mastaba d'Akhethetep, salle 4.

 

    Une ultime remarque avant de nous séparer : la disposition de ces différentes scènes thématiques les unes par rapport aux autres, ainsi que le fait d'y retrouver à plusieurs reprises le même personnage prouvent que les artistes qui les composèrent ne prirent nullement en compte la fameuse règle des trois unités dont seront friands la dramaturgie grecque, d'abord, puis, plus près de nous, le théâtre dit classique avec les unités de lieu, de temps et d'action.  


 

Oui ?

Excusez-moi, mais je n'ai pas bien entendu tous les termes de votre question ...

Si je suis dérangé par la monotonie de ce tableau de porteurs d'offrandes ?

Non, absolument pas ...

Pourquoi le serais-je ? A quoi faites-vous réellement allusion ? 

La pose identique de ceux du registre supérieur ? Les trois canards qu'ils tiennent tous ?

Et vous m'affirmez qu'à maintes reprises déjà vous avez vu exactement la même scène dans d'autres mastabas que vous avez visités sur le plateau memphite  ? 

En êtes-vous absolument certain ?


 

     Parce qu'aujourd'hui les arguments que je voudrais vous soumettre pour que vous vous départiez de cet a priori négatif me semblent particulièrement longs, vous accepterez, j'espère, que je vous invite à nous rejoindre, ici, devant cette même vitrine 4 ², le 4 février prochain ?

Nous aurons alors plus de temps à notre disposition pour évoquer votre question ...

 

     A samedi ?


 

 

(Ziegler : 1990, 128 ; ID. : 1993, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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28 janvier 2012 6 28 /01 /janvier /2012 00:00

 

     Symbole à la fois de prestige social, de richesse, de la faveur accordée par le souverain, d'accès aux codes et aux produits de la haute culture réservée aux dignitaires, le mastaba décoré est un produit de l'Etat, tant dans la forme que dans le contenu, destiné à montrer la vision idéale et les valeurs des élites à propos du cosmos et de la société - où elles occupaient une position centrale

 

 

 

Juan Carlos MORENO GARCIA

La gestion sociale de la mémoire dans l'Egypte du IIIème millénaire :

les tombes des particuliers, entre emploi privé et idéologie publique

 

dans M. Fitzenreiter et M. Herb (Ed.)

Dekorierte Grabanlagen im Alten Reich -

Methodik und Interpretation

  Londres, IBAES 6, 2006,

p. 223

 

 

 

      En quittant, ce mardi, la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans la vitrine 4 ² de laquelle nous avions admiré un ensemble de deux des quarante-trois fragments arrachés au tombeau de Metchetchi - (E 25527 et E 25528) -, je vous avais promis, souvenez-vous amis lecteurs, de vous expliquer les raisons pour lesquelles des particuliers, dignitaires auliques, à l'Ancien Empire essentiellement, firent figurer des théories de "porteuses d'offrandes" dans le programme iconographique de leur mastaba.

Mastabas qui tous, pour ce qui concerne la région memphite à tout le moins, - je vous le rappelle car ceci va en partie expliquer cela -, étaient alignés dans un certain périmètre proche de la pyramide du roi.

 

     Lors de nos deux dernières rencontres, je vous avais exposé les notions que j'estimais importantes pour que vous ayez du défilé des élégantes chez Metchetchi une compréhension globale en insistant sur le fait qu'elles ne représentaient nullement des paysannes lui apportant des vivres mais qu'elles métaphorisaient les exploitations rurales qui avaient été siennes.

 

     Il est pour moi temps à présent de lever le voile sur ce que représentaient réellement ces propriétés, leur nature, les différentes catégories existantes, ainsi que les raisons de leur présence allégorique dans les tombes privées.

 

     Dans celle d'un certain Mehou, à Saqqarah, l'on peut lire quelques hiéroglyphes disposés devant le défunt vers lequel se dirigent ces belles jeunes femmes et qui précisent son attitude :

 

     Regarder (...)  la procession de ses "hout" et de ses "niout" de la Basse et de la Haute-Egypte.

 

     Afin de comprendre ce que recouvrent ces deux termes du genre féminin que, par simple souci de facilité de prononciation, j'ai orthographié à la française, je vous invite à m'accompagner à la cour des premiers rois d'Egypte, et plus spécifiquement à celle de Snéfrou, père du célèbre Chéops.

 

     A l'Ancien Empire, dès la IVème dynastie, les "hout" étaient des centres administratifs contrôlant des exploitations agricoles qu'il avait créés ex nihilo pour sa propre fondation funéraire, - il en aurait possédé 114 ! -, disséminés dans plusieurs nomes à travers tout le pays, Haute et Basse-Egypte confondues, qui pouvaient comprendre un ou plusieurs champs cultivables de 2 à 110 aroures - l'aroure correspondant à une surface de quelque 2750 m² - et qui étaient administrés par un haut fonctionnaire portant le titre d'Intendant du domaine.

 

     C'est en effet dans son temple funéraire à Dahchour qu'apparurent pour la première fois dans l'histoire de l'art égyptien des femmes portant des tables d'offrandes de pain et de bière.

 

     Sur le document exceptionnel ci-après, repris de l'ouvrage du Professeur Fakhry, référencé en note infrapaginale,  

 

 

Defile-de-Snefrou.jpg

chacune des figures féminines est précédée d'une colonne de hiéroglyphes indiquant le nom attribué au domaine avec, inscrit dans un cartouche, celui de Snéfrou lui-même, en tant que roi fondateur.


     Petit détail intéressant à épingler : cette première représentation de domaines-femmes nous les montre figées, les pieds joints dans une pose assez hiératique alors que, par la suite, - comparez avec celles chez Ty ci-dessous -, elles seront gravées et peintes, le pied droit en avant, dans l'attitude de la marche puisqu'en effet, nous l'avons vu, elles se dirigeaient idéalement vers le défunt, vers la table d'offrandes déposée au pied des stèles fausses-portes.

    

     A l'origine, le terme "hout" désignait strictement un édifice important ayant l'aspect d'une tour, évidemment muni d'une porte : c'est ce que concrétise le hiéroglyphe O 6 de la liste de Gardiner : O6 que vous aurez vraisemblablement remarqué en guise de couvre-chef des jeunes filles ci-dessus.

  

     Dans la mesure où elle dépendait du pouvoir royal, la "hout" gérait les exploitations agricoles. Parfois, elle s'étendit jusqu'à donner naissance à de véritables communautés villageoises, voire même urbaines que l'on appela "niout" : il s'agissait d'une entité locale, soit nouvellement constituée, soit village existant dont Snéfrou avait, vraisemblablement le premier, tenu à attribuer les revenus à son domaine funéraire personnel.

 

     Le hiéroglyphe correspondant, O 49, également dans la nomenclature établie par Gardiner, se notait  O49. Longtemps, les philologues l'ont interprété comme le déterminatif des seuls termes "village" ou "ville". Mais de la pénétrante étude basée à la fois sur l'épigraphie et la lexicographie publiée en 1999 par l'égyptologue espagnol Juan Carlos Moreno Garcia - ouvrage qui sert de fondement à mes propos de ce matin -, il appert qu'il faille l'élargir au sens de n'importe quel endroit où des gens habitaient, où ils vivaient de manière organisée.

 

     Vous apercevez également ce hiéroglyphe sur le cliché précédent, sous le rectangle couronnant chaque tête : il nous faut donc considérer ces deux idéogrammes comme un couple sémantique désignant un des aspects caractéristiques du paysage rural égyptien  du IIIème millénaire.  

 

 

     Vous l'aurez compris, amis lecteurs, si "hout", fondation royale et "niout", localité soumise au contrôle étatique eurent complémentairement comme fonction initiale de pourvoir aux besoins alimentaires du souverain ici-bas mais aussi et surtout lors de son éternité post mortem, ces deux institutions évoluèrent au fil du temps. 

 

     Ainsi, les "niout", à la différence des "hout" furent-elles parfois destinées à fournir des rentes attribuées aux membres de la famille régnante, à leurs courtisans, puis à ceux des fonctionnaires que le pouvoir désirait récompenser : ces libéralités pouvaient être des offrandes funéraires ou représenter de quoi rémunérer les prêtres engagés pour entretenir le culte d'un mort.  

 

     Enfin, selon l'usage qui voulut que ce que fit le monarque fût imité par les notables dans la mesure où une tombe se devait d'exprimer notamment la richesse de son propriétaire, nos "porteuses d'offrandes" furent convoquées dans leurs mastabas par les défunts des classes aisées pour personnifier, mutatis mutandis, les petits domaines fonciers qui leur appartenaient - entre un ou deux hectares, généralement -, et dont au moins une partie leur assurait, par l'apport des productions agricoles et d'élevage débordant des paniers et couffins, une alimentation post mortem des plus favorables.

 

     Consubstantiellement, une deuxième raison, éminemment idéologique celle-là, est à prendre en considération en vue de comprendre la présence de ces avenantes personnes sur les murs des tombeaux : les choix thématiques que tous ces notables intimaient aux artistes avaient également pour finalité de transposer, à un échelon plus réduit bien sûr, certains schèmes du programme figuratif des temples funéraires royaux. Avec, sous-jacente, la volonté d'eux aussi, à l'image du souverain dont tout acte se devait d'assurer le parfait maintien de la Maât - entendez des principes de respect, de justice et d'ordre -, participer à la bonne marche de la société égyptienne.

 

     Et force est de reconnaître que ces processions d'élégantes jeunes femmes constituèrent indubitablement, de la part de tous ces privilégiés, un des emprunts iconologiques les plus récurrents parmi les scènes peintes ou gravées dans les temples de ceux dont ils avaient été les zélés serviteurs.

 

     Ainsi, par exemple ci-après, Ty, personnage de haut rang contemporain de Metchetchi qui fut au service de plusieurs monarques de la Vème dynastie et que j'avais déjà évoqué lors de notre précédent rendez-vous. 


 

Chapelle-de-Ty---Defile-des-domaines--Photo-OsirisNet-.jpg

 

(Grand merci à Thierry Benderitter pour ce cliché exporté de son dossier dédié au mastaba de Ty, sur son site OsirisNet.)

 

 

     Vous devez donc comprendre, amis lecteurs, que quand Ty s'offrait la représentation d'un nombre élevé de "porteuses d'offrandes" dans son mastaba, il ne matérialisait nullement une quantité réelle de domaines, il ne faisait nullement étalage de son vrai patrimoine personnel. Bien plus subtilement, il contribuait à montrer un paysage rural typique dans un nome idéalisé, admirablement bien géré par ses soins comme l'était tout aussi admirablement l'Egypte entière par son souverain.

 

     Ty - et tous ces notables qui bénéficièrent du privilège insigne d'être enterrés près de la pyramide royale -, participaient dès lors du bon respect de la Maât censée également assurer l'équilibre du cosmos tout entier, partant, de l'élimination d'Isefet, le chaos.    


  

     Si, depuis le début de la Vème dynastie, les particuliers avaient obtenu l'autorisation d'établir eux-mêmes leurs propres fondations funéraires, à partir de Djedkarê (Isési), pénultième souverain de la dynastie, l'abondance de celles appartenant au palais sur lesquelles prélever ce qui était nécessaire au culte fut telle que Metchetchi profita incontestablement, à l'instar de quelques grands de son temps - je pense à Akhethetep, à Ptahhotep, à Mererouka, entre autres -, des largesses inhérentes à la générosité d'Ounas ; cet Ounas qui, pour la petite histoire des statistiques, posséda 10 "hout" et 123 "niout" ; cet Ounas pour lequel Metchetchi officia et auquel, en le nommant son maître, il fait allusion sur ce qui subsiste de texte sur le linteau de la porte d'entrée de son mastaba, exposé en la première vitrine 4, ici, juste à notre gauche. 

 


      Parce qu'elle représentait d'une certaine manière le lien qui unissait directement tous ces dignitaires, tous ces courtisans, tous ces hauts fonctionnaires avec un homme qui leur avait prodigué tant de libéralités, la scène de la procession des "porteuses d'offrandes" personnifiant les domaines funéraires, pourtant éminemment récurrente, n'eut à l'époque aucune audience en dehors des différentes nécropoles royales de la région memphite.

 

    De sorte qu'après la VIème dynastie, après l'extinction de l'Ancien Empire ou, pour l'exprimer autrement, après la chute du pouvoir royal centralisé, elle disparut complètement du programme iconographique des tombes égyptiennes. Tout comme, d'ailleurs, l'institution elle-même,sous cette forme précise !  

 

     Certes, et jusqu'à la Basse Epoque, des représentations de femmes évoluant avec paniers et couffins d'offrandes en équilibre sur leur tête se maintinrent ça et là mais elles ne détinrent plus la force symbolique d'antan ; il ne s'agissait plus de notifier la liste de vraies propriétés foncières permises ou octroyées par le pouvoir en place. J'en veux pour preuve l'anonymat dans lequel ces belles s'avançaient : plus jamais elles ne furent précédées des hiéroglyphes fournissant le nom d'un quelconque domaine qu'elles auraient dès lors personnifié, comme cela avait été le cas à l'Ancien Empire !

 

     Et la scène, même si elle réapparut un temps, n'eut plus aucune véritable raison d'être : elle ne fut plus qu'un simple élément décoratif dans un ensemble, un résidu archaïsant d'une symbolique devenue obsolète, voire même dont le sens réel avait complètement disparu de la mémoire collective. 

 

 


(Fakhry : 1954, planche IX-B ; Jacquet-Gordon : 1962, passim ; Moreno Garcia : 1999 ², 17-150 et 279-84 ; ID. : 2006, 215-42 ; Vandier : 1964, 126-35)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 00:00

 

      C'est la beauté équilibrée du décor qui plaît tant à l'oeil ; quand, de surcroît, on peut lire et comprendre ce que décrivent les parois, le cerveau cumule plaisir esthétique et intellectuel, rationnel et émotif.

 

 

Sylvie CAUVILLE

 

L'offrande aux dieux dans le temple égyptien

Louvain, Ed. Peeters, 2011

p. 4

 

 

 

     Poursuivant de conserve notre découverte des fragments peints du mastaba de Metchetchi exposés ici, dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, entamée à la mi-novembre 2011 et après avoir, samedi dernier, évoqué une première fois les "porteuses d'offrandes" qui manifestement évoluaient sur au moins deux registres superposés du mur nord de la chambre de laquelle elles ont jadis été arrachées par de cupides "visiteurs", j'escompte aujourd'hui, pour vous amis lecteurs, quelque peu décoder ce topos de l'art funéraire égyptien qu'en visite à Saqqarah notamment vous ne manquerez pas de rencontrer dans maints mastabas de l'Ancien Empire.

 

     Comme je l'ai laissé sous-entendre à notre précédente rencontre, ces élégantes personnes qu'à l'instar des peintres, les sculpteurs ont également magnifiées - rappelez-vous celles que nous avions admirées dans la salle 4 précédente, en novembre 2008 -, ne doivent pas être prises au pied de la lettre ! Et quand bien même elles nous donneraient à penser qu'elles sont des femmes apportant des denrées alimentaires, il ne s'agit nullement de paysannes ou, comme l'indique pourtant encore le site du Louvre, de fermières !!!


 

Porteuses d'offrandes - Fragments E 25527 et E 25528 (2011

 

 

     Evoluant avec toute l'élégance des formes que peuvent suggérer leurs robes de lin fin, moulantes et transparentes à souhait, les seins en apparence échappés de dessous les bretelles, parées de colliers, de bracelets et même de périscélides, elles n'arborent assurément pas la tenue vestimentaire idoine pour l'activité qu'elles sont censées représenter, à savoir : les travaux de l'élevage ou de l'agriculture !

Pas plus d'ailleurs, souvenez-vous, que celles et ceux qui s'adonnaient à la chasse ou à la pêche dans les marais nilotiques !

 

     Pardonnez-moi si je me répète - chassez le naturel, l'Enseignant revient illico ! -, l'image égyptienne, Roland Tefnin et, à sa suite, Dimitri Laboury, le démontrent en suffisance, fut essentiellement fonctionnelle, utilitaire et, partant, ne refléta aucune réalité quotidienne, ni pour Metchetchi ni pour aucun autre notable de l'époque. Archétypale, répétée à l'envi de tombeaux en tombeaux, elle n'existait que dans l'espoir de tout mettre en oeuvre pour assurer la survie des défunts de l'élite sociale dans cet Au-delà tant magnifié. Tant espéré, aussi.

 

     De sorte que, quand sur les murs de leur chapelle ou de leur caveau sépulcral, ces derniers inspectaient les travaux des champs ou l'arrivée de jeunes "porteuses d'offrandes", c'est avec l'intention d'exprimer leur désir de pouvoir toujours bénéficier de vivres aux fins d'alimenter leur ka de manière pérenne.


 

     Il ne vous aura sans doute pas échappé que, sur le présent éclat, par rapport à leur tête, la dimension des paniers et couffins qu'elles y maintiennent en équilibre semble franchement disproportionnée.

 

 

(Paris) 103

 

 

     Preuve manifeste d'incompétence dans le chef des artistes égyptiens ?

 

     Que nenni ! Il vous faut en fait considérer que ces dames ne sont pas de vraies personnes mais uniquement des métaphores, des allégories !


      En revanche, les vanneries, elles, aux yeux du propriétaire de la tombe, étaient bien "réelles" puisque grâce à la valeur performative de l'image, leur contenu devait le nourrir dans l'Au-delà. De sorte qu'avec l'intention de manifester cette différence notoire, l'artiste dessina les récipients d'osier non pas à l'aune de la taille des jeunes femmes qui les portaient mais en rapport avec le propriétaire des lieux qui, je vous le rappelle, se devait d'être d'une taille considérablement supérieure à celle des autres intevenants figurés sur les parois de la tombe.

 

     En outre, et je vous l'ai fait remarquer samedi, il n'était point rare que, tout comme la première des élégantes du défilé encore visible ici, l'une ou l'autre tînt de sa main libre une fleur de lotus ; fleur, souvenez-vous, qui connotait la régénération des défunts.

 

       En un mot comme en cent, vous vous trouvez ici à nouveau, amis lecteurs, dans un contexte symbolique qu'il est relativement aisé de décoder : plutôt que de simples fermières, nos attrayantes personnes constituaient en réalité l'anthropomorphisation des différentes propriétés agricoles attachées à la fondation funéraire de Metchetchi.

 

     Si j'entérine l'analyse de Madame Christiane Ziegler, directrice honoraire de ce département ici au Louvre, les noms attribués à chacun de ces domaines étaient, dans la langue de l'Ancien Empire, considérés  comme  de genre essentiellement féminin : ceci expliquant cela, l'on comprend mieux dès lors la raison de leur personnification en tant que femmes !

 

     Bien qu'à l'origine, dans certains mastabas, quelques exploitations agricoles furent symbolisées par un homme vêtu d'un simple pagne, depuis le début de la Vème dynastie, partant, à l'époque de Metchetchi, elles n'apparurent plus que sous l'aspect de "domaines-femmes". 

 

     Au lieu de ne posséder que des morceaux épars, si nous avions ici pu bénéficier de la scène complète, nous eussions peut-être rencontré, précédant certaines de ces sveltes beautés, un nom propre à chaque exploitation agricole, comme ce fut le cas dans la chapelle funéraire d'Akhethetep, salle 4 avec, par exemple, des toponymes tels que : Les galettes d'Akhethetep ou encore L'orge grillée d'Akhethetep, etc.   

 

      Peut-être également, eussions-nous lu cette précision légendant en quelque sorte la scène que l'on trouve parfois, notamment dans la tombe d'un certain Seshemnefer, dit Heba, exhumée par l'égyptologue français Auguste Mariette à l'ouest de la pyramide à degrés de Djeser :

 

     Apporter toute bonne offrande funéraire de la part des villes et des domaines de l'établissement funéraire.    

 


      Restreint au point de départ, le nombre de domaines fonciers d'un particulier ainsi personnifiés varia d'un mastaba à l'autre. Et force est de constater qu'au fil du temps, il s'accrut jusqu'à atteindre, à la fin de l'Ancien Empire, aux Vème et VIème dynasties, dans certaines sépultures de Saqqarah et de Guizeh, une petite quarantaine, 36 étant la quantité la plus souvent indiquée.

 

     Selon l'égyptologue belge Baudouin van de Walle, Professeur émérite à l'Université de Liège où, après Jean Capart et avant Michel Malaise, lui fut dévolue la chaire d'égyptologie, 36 correspondrait en fait au nombre total des provinces égyptiennes considéré comme étant mythologiquement idéal, nonobstant que, selon certaines sources, à l'époque, on en dénombrait déjà géographiquement 42 !

 

     Cela posé, de très hauts personnages se prévalurent dans leur tombe - vérité ou pure fanfaronnade ? - d'en posséder beaucoup plus mais apparemment toujours un multiple de 36 ; un exemple topique étant celui de Ty - (ou Ti, selon certains égyptologues) - qui en disposa de 108 !

 

     Trois listes de chacune 36 "porteuses d'offrandes" font en effet partie du répertoire iconologique de son mastaba.

 

 

Mastaba-de-Ty---Defile-des-domaines.jpg

 

(Grand merci à Thiery Benderitter, d'OsirisNet, de me permettre de puiser à l'envi dans ses clichés, tel que celui ci-dessus, pour illuster certains articles de mon blog.)

 

 

     Ces belles égyptiennes, vous ne devez donc plus les imaginer en chair et en os : en tant que personnalisation féminine des propriétés rurales propres à Metchetchi, elles constituaient des symboles d'opulence que tout défunt aisé voulait clairement notifier sur les parois de sa maison d'éternité avec l'espoir, tout au long de sa seconde vie, de pouvoir, par la magie de l'image, continuer à profiter des produits qu'elles fournissaient déjà ici-bas  !

 

     Mais, vous interrogerez-vous certainement, comment puis-je être aussi péremptoire quant à la signification réelle de ces dames ? Et quelle peut bien être l'origine de leur présence dans le programme iconographique voulu par Metchetchi, ainsi que dans tant d'autres mastabas d'Ancien Empire ?

 

     Ce sont, n'en doutez point, amis lecteurs, de nouvelles questions qu'il m'agréerait d'aborder avec vous, lors de notre prochaine rencontre en salle 5, ici, dans le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, ce samedi 28 janvier.

 

 

 

 

(Capart : 1907, 48 ; Delvaux/Warmembol : 1998, 57-69 ; Jacquet-Gordon : 1991, 71-8 ; Moreno Garcia : 2006, 215-42 ; Tefnin : 1979, 218-44 ; Van de Walle : 1957, 288-96 ; Ziegler : 1993, 88-90)

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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 00:00

 

     Vous l'aurez compris au terme de notre entretien de ce mardi, amis lecteurs, après nous être penchés les 6 et 10 décembre derniers sur l'identité du propriétaire du mastaba dont subsistent, dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, quarante-trois morceaux de paroi  initialement peints sur mouna, c'est à ceux d'entre eux faisant référence aux offrandes que nous allons à partir d'aujourd'hui consacrer toute notre attention quelques semaines durant.

 

     Ma galanterie foncière n'ayant nul désir d'être prise en défaut, vous m'autoriserez ce matin à commencer par la gent féminine avec ce très intéressant fragment de "porteuses d'offrandes".

 

  Porteuses d'offrandes (2009)

 

 

     Malgré les difficilement surmontables reflets dont je vous prie d'excuser le désagrément, si vous observez attentivement la pièce ici devant nous, vous aurez sans conteste remarqué que nous nous trouvons en réalité en présence de deux morceaux fort endommagés que, soucieux du bon respect de l'oeuvre originale, les égyptologues français Jacques Vandier et Jean-Louis de Cenival, en 1965-66, eurent à traiter de manière à judicieusement les assembler ; la cassure ayant initialement traversé en diagonale le corps des deux jeunes femmes au centre de la composition. 

 

      E 25527, en dessous, à gauche, mesure 26 centimètres de hauteur et 27 de large, tandis que E 25528, au-dessus, à droite, 28 de haut et 33 de large. Dans le grand meuble vitré, leur emplacement arbitraire se situe dans la première moitié.


 

Porteuses d'offrandes (SAS)

 

 

     Il ne vous aura évidemment pas échappé que ces "porteuses d'offrandes" s'avancent ici vers la gauche. Or, dans le volume 1 de Une rue de tombeaux à Saqqarah, passionnant ouvrage pionnier datant de 1907 qu'Internet vous permet de lire et télécharger gratuitement, l'égyptologue belge Jean Capart explique que les personnes participant à semblable défilé se dirigeaient toujours en direction de la stèle fausse-porte, au pied de laquelle se trouvait la table d'offrandes où étaient déposées les denrées dont le défunt aurait besoin pour continuer à se sustenter dans l'Au-delà ; "porte" que seul il serait censé franchir chaque jour.

 

     En constatant qu'un peu plus loin dans la vitrine, - j'aurai l'occasion de m'y attarder prochainement -, d'autres éclats proposent des processions analogues mais dont les participants progressent cette fois vers la droite, je puis sans hésitation aucune, dans un premier temps, affirmer qu'ils ne furent pas arrachés à un seul mur de la pièce dans laquelle ils avaient été peints et, dans un second, déterminer sur lequel d'entre eux, par rapport à la stèle fausse-porte, ils évoluaient originellement. Ce qui, aux niveaux de la recherche archéologique et de la bonne compréhension de ce qui anima les artistes de l'époque, constitue une indication de première importance.

 

     Ainsi, pour ce qui concerne les élégantes personnes auxquelles nous consacrons notre attention ce matin, je note qu'elles se situaient sur la paroi de droite en entrant, c'est-à-dire sur le mur nord.

 

     Sans toutefois reprendre ici par le menu le déroulement d'un exposé didactique à propos de l'iconographie des mastabas d'Ancien Empire, j'aimerais néanmoins très succinctement en rappeler les composantes de façon à vous permettre d'entrevoir par la suite l'emplacement qui fut au départ celui de certains de ces fragments en général et, pour l'heure, de nos "porteuses d'offrandes" en particulier.

 

     Nonobstant qu'une paroi peinte (ou gravée) ne sous-entendait ni cohésion d'un espace réel ni détermination d'une unité temporelle dans la mesure où, intrinsèquement, elle donnait à voir une simple juxtaposition de données épigraphiques et iconographiques, le respect de ce que représentaient les points cardinaux fit partie des conventions appliquées par les scribes des contours égyptiens en semblable situation. 

 

     De sorte que, traditionnellement, - toute pratique s'offrant, n'en doutez pas, l'une ou l'autre exception -, l'entrée d'un mastaba, partant, de sa chapelle funéraire, premier et unique lieu accessible à la famille et aux prêtres ritualistes après un éventuel couloir d'accès, était orientée à l'est. Ce qui, en Egypte, signifiait face à la vallée du Nil, ce fleuve qui, entre autres fonctionnalités, acheminait les cortèges funèbres.

 

     Raison pour laquelle, sur la paroi est, à l'intérieur de la chapelle, vous découvrirez tout naturellement d'éventuelles scènes de navigation, d'activités dans les marais et, bien évidemment, de travaux des champs qui, sans le Nil nourricier, sans ses crues, sans les alluvions charriées amendant les sols, n'eussent pu avoir lieu.

 

     Du côté opposé, à l'ouest, celui séparant la sépulture du désert occidental, en fait, de la nécropole proprement dite, vous trouverez la (ou les) stèle(s) que je mentionnai voici quelques instants.

 

     Que voilà une formulation assez bizarre, seriez-vous en droit de me reprocher.

    A laquelle remarque je répondrai simplement en précisant que mes propos connotent le fait qu'à partir de la fin de la IVème dynastie, l'habitude se prit de représenter deux fausses-portes sur le mur ouest. Et donc qu'ici, chez Metchetchi, il est possible que ce fut le cas ! Possible, mais non point certain puisque, comme déjà j'eus l'occasion de vous le signifier, nul ne sait où avait été aménagé son tombeau ; partant, nul n'est à même d'en décrire le moindre recoin !

 

     Quant aux cloisons nord et sud, conventionnellement dévolues aux offrandes alimentaires, l'une permettant plus spécifiquement de visualiser les préparatifs et le repas du mort, ainsi que ses invités au banquet funéraire, l'autre proposant plus souvent la liste des mets, - ce que les égyptologues appellent volontiers le "menu" -, elles proposaient aussi les processions de "porteuses" ou de porteurs d'offrandes.

 

     Là seront patentes les divergences quant à l'orientation de ces personnages en marche : parce que se dirigeant vers l'ouest, vers la table d'offrandes au pied de la stèle la fausse-porte, leurs visages seront tournés vers la droite pour ceux du mur de gauche et, bien évidemment, vers la gauche - comme notre présent exemple -, pour ceux du mur de droite.

 

     Notez également que c'est la jambe la plus éloignée par rapport à nous qui est posée en avant : donc, ici, celle de droite ; étant bien entendu que ce serait la gauche si ces dames avaient été peintes sur la paroi opposée.

 

     Vous souvenez-vous que nous avions déjà rencontré cette disposition à l'intérieur de la chapelle du mastaba d'Akhethetep visitée de conserve en octobre 2008, dans la précédente salle 4 ?


 

     A la seule aune d'une interprétation narrative de la scène, que puis-je ajouter concernant ces personnes bien  trop mutilées à mon goût ?

 

     Que la première, "décapitée", avait une fleur de lotus en sa main gauche ; que les trois autres, guère plus favorisées par les déprédations humaines, la deuxième mise à part, maintenaient de la main droite sur leur tête coiffée d'une perruque tri-partite un panier vraisemblablement en osier, bellement réalisé, dont les teintes lumineuses et les motifs du décor, remarquablement conservés, me charment encore. Malheureusement, leur contenu a disparu dans la brisure. 


     Il se peut que la première portait également un quelconque couffin ; et que les deux dernières tenaient un cabas dans la main gauche, comme celle qui les précède.

   

      Remarquez, par parenthèse, que sous la mince ligne de sol qui barre horizontalement l'éclat inférieur (E 25527), subsistent des détails d'autres pièces de vannerie : ce qui, sans trop risquer de me fourvoyer, m'invite à conclure que sur au moins un autre registre se poursuivait ainsi  l'évocation de ce défilé féminin.

 

     Mais vous n'ignorez plus maintenant, amis lecteurs, si d'aventure vous me suivez régulièrement, que me contenter d'une explication aussi platement descriptive me paraît devenu totalement insuffisant. Les études menées il n'y a guère par feu l'égyptologue belge Roland Tefnin m'ont appris qu'il fallait souvent débusquer plusieurs sens à une peinture égyptienne.

 

     En outre, vous aurez aussi assurément relevé qu'à chaque fois que j'ai aujourd'hui employé le syntagme "porteuses d'offrandes", je l'ai assorti de guillemets. Vous me connaissez suffisamment, je le présume du moins, pour savoir que le choix de cette typographie ne résulte nullement du hasard ou d'un caprice personnel.

 

     De sorte que, vous l'aurez compris, nécessité s'impose de décoder ensemble ce tableau récurrent des tombes égyptiennes de l'Ancien Empire.


     C'est ce à quoi j'envisage de vous convier lors de notre rencontre prochaine, mardi 24 janvier, si d'aventure, le sens propre de cette théorie d'accortes jeunes femmes parfois quelque peu dévêtues vous intrigue ...       


 

 

(Capart : 1907, 37)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 00:00

 

      L'univers évoqué par le décor des chapelles funéraires est un univers "sui generis", et non un clone iconographique de l'univers réel.

 


 

Pascal VERNUS

 

Dictionnaire amoureux de l'Egypte pharaonique

Paris, Plon, 2009

p. 959

 

 

 

    En décembre, souvenez-vous amis lecteurs, prenant prétexte du fragment (E 25507) exposé dans la première moitié gauche de cette vitrine 4 ² qui, sur quelque 7 mètres de long, se déploie sur le mur nord de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,

 

 

Vitrine-4-----Vue-de-gauche--SAS-.jpg

 

 

nous avons échangé vous et moi, quelques réflexions qui toutes avaient les relations entre père et fils comme point nodal. Ainsi, nos deux rendez-vous des 13 et 17 concernaient-ils respectivement celles avec un père vivant, puis avec un père défunt et celui du 20 tentait-il de vous éclairer sur l'origine mythique de cet amour filial.

 

     La semaine dernière, les vacances d'hiver achevées, nos rencontres des 10 et 14 janvier n'eurent d'autre motivation que celle de démontrer la thèse, paradoxale à première vue, que tout ce qui avait peu ou prou rapport avec la mort - (aménagement d'une tombe, pratique de la momification, iconographie et épigraphie couvrant les parois de la chapelle ou de toute autre chambre, culte régulièrement rendu au défunt par les membres de sa famille, présence d'un mobilier funéraire idoine, etc. -, dans la mesure où cela assurait la pérennité véritable, devait se comprendre comme un puissant hymne à la Vie, la première sur les rives du Nil autant que la seconde dans l'Au-delà, l'une servant de référent à l'autre.

 

     

     Il est à présent temps de pénétrer plus avant dans l'étude du programme iconographique proprement dit souhaité par Metchetchi pour son mastaba proche de la pyramide d'Ounas, dernier souverain de la Vème dynastie, qu'il servit sa vie durant.

 

     En guise de prémices, j'aimerais ce matin m'attarder quelques instants sur les thèmes récurrents que les historiens de l'art égyptien ont définis dans le cadre de la programmation des scènes funéraires, toutes époques confondues. Il appert en effet qu'au long des millénaires qu'a duré la civilisation pharaonique, quatre domaines thématiques aient été largement développés :

 

1. Les précisions biographiques concernant le défunt : son nom, sa fonction et ses différents titres au sein de l'Etat ; des événements particuliers de sa vie terrestre ; ses préférences quant aux loisirs ...

 

2. Les données économiques : le défilé, en guise d'offrandes alimentaires, des denrées produites dans les différents domaines qui lui appartenaient ou qu'il gérait pour le roi.

 

3. Les pratiques funéraires : les étapes de la momification, l'enterrement et les rites qui l'accompagnent ... 


4. La vie dans l'Au-delà : le jugement rendu par la balance d'Osiris ; les pièges à déjouer pendant les différentes heures du jour et de la nuit ; l'adoration des dieux et les oblations qui leur étaient adressées.

 

     

     Que ce soit par l'intermédiaire des bas-reliefs gravés ou par celui des peintures murales, de tous ces champs thématiques, les deux premiers furent essentiellement privilégiés dans les tombeaux de l'Ancien Empire.

 

     Et pour ce qui concerne plus spécifiquement Metchetchi, en fonction des pièces exposées ici devant nous qui, seules, auront force d'évidence, nous ne trouverons, au fil des semaines à venir, nulle référence, comme souvent dans les hypogées thébains du Nouvel Empire, aux funérailles, aux pleureuses du cortège vers la sépulture, au rituel de l'ouverture de la bouche, etc. Et pas plus aux représentations de la célèbre séance de psychostasie (pesée du coeur) dans la grande salle du Tribunal osirien ou à l'évocation du trajet nocturne de la barque de Rê ou à un quelconque hommage aux dieux.

 

     Ce fut donc bien dans le cadre restreint des deux premiers des quatre thèmes cités il y a un instant que furent déterminés les sujets qui se sont succédé de registres en registres sur les parois murales d'une chambre de sa tombe.


     Point n'est besoin de revenir sur la personnalité du défunt puisque grâce à l'étude de l'un ou l'autre fragment, nous avons déjà, lors de nos entretiens des 6 et 10 décembre, et décliné son identité et découvert ses fonctions à la Cour.

  

     Je l'ai déjà précédemment mentionné, l'étude minutieuse des éclats peints de cette vitrine 4 ² démontre que deux axes principaux ont été déterminés par Metchetchi lui-même - ou par sa famille - pour guider les artistes qui se sont occupés du programme figuratif de son mastaba, à savoir : quelques-uns des gestes rituels absolument indispensables à tout défunt pour que son culte funéraire fût assuré et la réception des différentes et nombreuses offrandes qui lui permettront  non seulement d'agrémenter sa seconde vie mais, surtout, d'y subsister ; apports essentiellement alimentaires donc, pas uniquement toutefois, provenant essentiellement de ses domaines dont on lui voit inspecter la bonne tenue qu'y maintient son personnel, agriculteurs tout autant qu'artisans.

    

     A samedi donc, amis lecteurs, le 21 janvier pour véritablement commencer à détailler les fragments peints ici devant nous de manière à confirmer et développer mes quelques remarques introductives de ce matin.

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