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4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 00:00

 

     Une momie égyptienne concrétise, indépendamment de toute considération physiologique, le message osirien de vie éternelle que la compréhension des hiéroglyphes que nous devons aux recherches de Jean-François Champollion nous permet maintenant, grâce à une meilleure connaissance des textes de rituels antiques que la civilisation des rives du Nil nous a transmis, de mieux appréhender.

 

     Et parmi eux, un document exceptionnel acheté par le Louvre en 1945 au comte Odet de Jumilhac, petit-fils du consul général de France à Alexandrie à l'époque de Napoléon III, Raymond Sabatier : le long papyrus désormais appelé Jumilhac (E 17 110)

 

 

Papyrus Jumilhac - (Louvre E 17 110 - Photo C. Décamps)

 

 

     Ce précieux rouleau découpé en 23 feuillets - malheureusement non exposés actuellement mais dont le cliché de l'un d'eux ci-dessus vous permet d'imaginer l'ensemble - fut traduit et publié en 1962, assorti d'une remarquable exégèse, par l'égyptologue français Jacques Vandier (1904-1973),  qui avait été jusqu'en 1945 Conservateur en chef du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

     Rédigé en hiéroglyphes serrés à l'intérieur de colonnes  - et non en hiératique comme l'annonce faussement Wikipedia ! -, cet important manuscrit d'époque hellénistique doté de vignettes d'une grande finesse de traits constitue l'oeuvre d'un prêtre vraisemblablement de haute intelligence, savant bilingue, remarquable connaisseur du fait religieux et, de surcroît, excellent philologue : indéniablement, l'homme faisait partie de cette classe extrêmement restreinte - 1, voire 1, 5 % de la population - de lettrés, de gens qui avaient appris à lire et à écrire.

 

     Manifestement désireux de conserver trace de mythes et de rites en présentant un tableau à la fois documentaire et légendaire, il nous renseigne sur le panthéon et la géographie religieuse  du 18ème nome de Haute-Egypte en nous fournissant des listes canoniques, notamment de ses dieux, des épithètes d'Anubis, des noms des sanctuaires, des choses qui dans cette région étaient en abomination, etc.

 

     Le contenu du papyrus, dans la mesure où il évoque les rituels de la quête et de l'embaumement d'Osiris, est évidemment à mettre en relation avec des inscriptions - autres précieux témoignages à disposition des égyptologues - gravées à l'époque ptolémaïque sur les parois de temples tardifs comme ceux d'Edfou, Denderah et Philae, pour ne citer que ces trois exemples. En effet, des portions de murs de salles affectées à la célébration des Mystères osiriens, quotidiennement répétés par les prêtres officiants, font dans ces monuments allusion aux différents rites concernant le dieu et sa résurrection.

 

     C'est ce que les égyptologues ont pris coutume de nommer les Choses secrètes d'Abydos, en référence à la ville sainte qui, à l'époque antique, honorait Osiris. Cette expression, vous l'aurez remarqué, amis lecteurs, je l'ai retenue en guise de titre à cet addenda que j'ai promis de donner à mon intervention de samedi dernier, essentiellement pour répondre à un questionnement bienvenu d'un lecteur curieux et passionné.

 

 

     Dans la salle 64 du Département des Antiquités égyptiennes du British Museum, sous le numéro d'inventaire EA 32 751, le visiteur peut voir la reconstitution d'une fosse comme celles creusées à même le sable du désert égyptien bien avant que débute l'époque pharaonique : il y a 5 à 6000 ans, en effet, dans la mesure où ils s'étaient très vite rendu compte de la fonction dessiccatrice du sable sur le corps humain, c'était dans de semblables "tombes" qu'étaient inhumés, en position foetale, parfois dans une peau de bête, les premiers habitants des rives du Nil .

 

 

Momie de Gebelein (British Museum)

 

 

     Ici, à Londres, a été déposée la momie d'un homme mort vers 3200 avant notre ère mise au jour sur le site de la nécropole de Gebelein, à une trentaine de kilomètres au sud de Thèbes. Les égyptologues pensent que bien avant la fonction rituelle de la préservation des corps, c'est ce type de  découverte, ce type de "momie naturelle" que, parfois, déterraient les chiens sauvages du désert, qui aurait donné aux Egyptiens l'impression que leurs parents survivaient dans un Au-delà non identifié et, partant, qui leur aurait suggéré d'imaginer ces réelles méthodes de conservation des défunts que j'ai détaillées la semaine dernière. 

 

     En un mot, c'est ce type de trouvaille qui serait à l'origine de la momification.

 

     Lors de cette rencontre, souvenez-vous, j'avais indiqué que très tôt se répandit en Egypte la croyance que tous les hommes, pour autant qu'ils fussent reconnus justes par le Tribunal  d'Osiris, pouvaient prétendre à cette éternité dans l'au-delà que prônait le mythe.

 

     Permettez-moi d'à présent rappeler en quoi consiste cette légende que nous connaissons par plusieurs fragments de versions égyptiennes formant, comme l'écrit Jan Assmann, un fond commun d'allusions, dont celui du Papyrus Jumilhac, et grâce à une relation complète due à Plutarque, écrivain grec (46-125) qui, très probablement, fut personnellement initié aux Mystères égyptiens.

 

     Osiris, roi-dieu primordial qui avait succédé à son père Geb, était l'époux de sa soeur Isis. Ils avaient un frère : Seth, incarnation du chaos, du désordre, qui n'avait de cesse que tenter d'éloigner Osiris du pouvoir. Lors d'une fête, usant d'un subterfuge, il promit d'offrir un coffre de toute beauté - en fait conçu aux mensurations d'Osiris -, à celui qui parviendrait à s'y coucher aisément. Vous imaginez la suite : à peine  celui-ci étendu à l'intérieur, son frère haineux en referma le couvercle et s'empressa de jeter ce cercueil improvisé dans le Nil.

 

     Mise au courant, Isis, la pleureuse de son frère, comme la définissent les textes, partit à la recherche de son époux dont, après maintes péripéties, elle retrouva la trace à Byblos, en Phénicie. Après en avoir repris possession, elle le ramena en terre égyptienne aux fins de l'inhumer. Mais Seth veillait. Parvenant à subtiliser le corps, il le découpa en plusieurs morceaux qu'il dispersa à travers tout le pays. Ici, les versions diffèrent : selon le Papyrus Jumilhac, il y en eut 14 ; selon Plutarque, 36 ; et d'autres sources indiquent 42, c'est-à-dire un nombre correspondant à celui des nomes que comptait le territoire.

 

     Quoi qu'il en soit, l'épouse éplorée, à nouveau reprit sa quête, sillonnant inlassablement la terre d'Égypte. Elle réussit à récupérer les fragments corporels disséminés, hormis le sexe, avalé qu'il avait été par un  oxyrhynque. (Episode qu'ici, j'avais déjà très rapidement évoqué.)

 

     Grande de magie, elle les rassembla et, sous la forme d'un faucon battant des ailes au-dessus du corps divin recomposé par Anubis, le premier taricheute qui avait donc ainsi réalisé la toute première momie, parvint à se faire féconder.

 

 

Momification - Fécondation d'Isis (Photo Robert

 

     (Un tout grand merci à Robert Rothenflug qui a sympathiquement accepté que j'importe ici le présent cliché, ainsi d'ailleurs que le suivant, de son excellent corpus photographique consacré à Abydos.)

 

      Cette célèbre scène de la fécondation mystique d'Isis par Osiris fut gravée dans le temple de Séthi Ier, en Abydos, à gauche de la deuxième salle hypostyle, sur une paroi du mur du sanctuaire dédié à Ptah-Sokaris. Elle illustrait en fait, la formule (TP 366) des Textes des Pyramides :

 

     "Ta soeur Isis vient à toi, exultant de l'amour que tu inspires ; tu l'as placée sur ton membre pour que ta semence pénètre en elle."

 

 

     Le temps d'existence du dieu parmi les hommes étant terminé, sa seconde vie ne pouvait plus se dérouler que dans l'autre monde, dans l'Au-delà ...

 

     Assurant la continuité de la fonction royale, le petit Horus qui venait d'être engendré grâce à la magie d'Isis pouvait désormais venger son père des méfaits que Seth lui avait infligés et devenait parangon de tous les souverains égyptiens à venir : il avait en effet pour mission cardinale de faire respecter l'ordre divin établi dès les premiers instants de la création du monde ; ordre, j'aime à le répéter, incarné par la déesse Maât.

 

   

     Indépendamment de la notion de transmission de la puissance pharaonique par filiation - concept qui depuis, reconnaissez-le, associé à celui de primogéniture, fit florès dans l'histoire de tous les royaumes du monde -, le mythe osirien, apparu déjà vers 2600 avant notre ère dans les Textes des Pyramides, est porteur de notion de renaissance, de régénérescence : la vie sur terre n'étant, pour les Egyptiens de l'Antiquité, qu'une première étape, la mort ne peut être considérée comme une fin. Bien au contraire, elle prépare l'indispensable transformation permettant la seconde étape, celle de la vie future, de la vie éternelle là-bas, dans les Champs d'Ialou.

 

     Mais ce passage dans le bel Occident, se révèle problématique dans la mesure où les différentes composantes d'un être se dissociant, elles sont susceptibles de disparaître. Il fut donc grandement nécessaire de préserver l'enveloppe corporelle. De sorte que les pratiques d'embaumement mises en oeuvre eurent pour finalité, à l'image de celles, royales, pratiquées sur la dépouille de l'époux d'Isis, d'assurer une intégrité parfaite à l'ensemble des éléments constitutifs de l'entité humaine et, partant, de permettre à tout défunt juste de voix de posséder un corps qui plus jamais ne s'altérera, un corps qui sera vivant, éternellement ; bref, de devenir un nouvel Osiris.

 

     Ceci posé, en quoi exactement consistent les Mystères osiriens évoqués d'emblée ? Pour répondre à cette question, retournons, voulez-vous dans les temples ptolémaïques que je citai tout à l'heure pour y rencontrer 24 scènes - une pour chaque heure du jour et de la nuit - gravées dans certaines de leurs salles.

 

     De 18 H. un jour à 18 H. le lendemain - il faut savoir qu'en Égypte les 24 heures se comptaient à partir de 18 H. le soir, considérée de ce fait comme étant la première -, se déroulaient les différents rites effectués par une théorie de prêtres officiants qui, en fin de parcours, aboutissaient à la renaissance du dieu : libations ;  fumigations d'encens, ce "parfum qui divinise" ; sacrifices de victimes, vraisemblablement humaines au tout début,  notamment des prisonniers nubiens que l'on avait étranglés, et animales, un moindre mal,  par la suite ; résurrection d'Osiris ; hymnes d'adoration de sa personne. Enfin, on refermait les portes du temple ... avant de recommencer le cycle. Quotidiennement.

 

     Après l'exécution des premières phases de ce rituel, il était prévu que les dieux réalisent quelques miracles sur le cadavre d'Osiris : Mystère de la reconstitution du corps, Mystère du corps revivifié, Mystère de la renaissance végétale et Mystère de la renaissance animale : des animaux étaient en effet sacrifiés à la 5ème et à la 6ème heures du jour. Leur peau, que les textes nous apprennent  avoir appartenu à Seth, l'ennemi atavique de tout être osirien, servira de linceul pour envelopper le cadavre du dieu.

 

     Cette dépouille - souvent d'une vache, ce qui permet d'évoquer Nout, déesse-vache du ciel, mère d'Osiris -, sera en quelque sorte la couche dans laquelle il pourra renaître. Principe constitutif des Mystères : faire de la mort le berceau d'une vie nouvelle ! 

 

     Lors des fêtes abydéniennes, pour symboliser cette résurrection, le roi érigeait le pilier Djed, un des fétiches du dieu, symbole de la stabilité retrouvée, comme ici en bas-relief peint, à nouveau dans le temple de Séthi Ier en Abydos.

 

 

 

Erection du pilier Djed (Abydos)

 

 

     A tous ces rites présidait un dieu : Anubis, le propre fils d'Osiris. A l'instar du prêtre qui l'accompagnait, revêtu lui d'une peau de panthère, Anubis portait celle d'un des animaux sacrifiés : c'est ce qu'après les Grecs, le vocabulaire égyptologique nomme la nébride.

 

 

Nébride d'Osiris - Temple de Deir el Médineh - (Photo Al

 

     (Un tout grand merci à Alain Guilleux qui m'autorise une nouvelle fois à lui emprunter ses documents photographiques : celui-ci, d'abord, qu'il a réalisé dans le temple de Deir el Médineh, mais aussi le suivant, provenant de la tombe de Ramose.)

 

     Le Papyrus Jumilhac consacre un chapitre entier à cet insigne que vous découvrez ci-dessus entre Osiris momifié et la représentation des quatre fils d'Horus : d'après Jacques Vandier, il se compose d'un mortier contenant des remèdes prophylactiques, d'un bâton qu'il pense servir pour les réduire en poudre - car en réalité le texte ne précise rien à son sujet - et d'une dépouille d'animal renfermant les membres d'Osiris réunis par Isis après le geste séthien.

 

     Ce qui complique un peu les choses, c'est que l'on rencontre parfois dans les représentations pariétales de certaines tombes, comme ci-dessous dans celle de Ramose (TT 55), au-dessus du registre présentant les pleureuses de sa fastueuse procession funèbre, 

 

 

Tékénou

 

 

une masse sombre, de forme que l'on pourrait considérer comme vaguement humaine, avec ce qui semblerait être une tête à l'avant d'un des traîneaux du convoi funèbre, entre celui  du sarcophage tracté par des boeufs et celui des vases canopes : le tekenou (ou tikenou, selon certains). 

 

     L'égyptologue français Nicolas Grimal traduit le terme par "le voisin", ce qui, à ses yeux,  laisse supposer qu'il s'agit d'une puissance tutélaire de la nécropole qui aide le mort à triompher de ses ennemis au moment d'accéder au tombeau.

 

     Homme réel dans une peau animale ou mannequin, simulacre ?

Parfois, la face de ce vague "anthropoïde" présentait un visage découvert. Pour respirer ?

D'autres fois, le linceul recouvrait le tout. Principe de la burqa avant la lettre ?

 

     Pour certains égyptologues, ce tekenou présente l'aspect d'un foetus lové dans le sein maternel. Conception éminemment contemporaine pour une figuration antique.

 

     Alexandre Moret (1868-1938), titulaire de la Chaire d'Égyptologie au Collège de France, Président de la Société française d'Égyptologie, Directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes de Paris et Directeur honoraire du Musée Guimet qui, au début de XXème siècle, étudia magistralement les Mystères égyptiens, pense qu'à l'image d'Osiris qui, nous l'avons vu, lors de rites se couche dans une peau, le défunt - ou plus vraisemblablement à ses yeux, un simulacre -, est ici placé sous cette dépouille animale parce qu'elle est son lieu du Devenir, des transformations, de la vie renouvelée.

 

     Ensuite, s'extrayant de ce "placenta" - tel un nouveau-né -, le tekenou, entendez le défunt en faveur duquel le rite a été exécuté, naît au monde de l'Au-delà, tout naturellement. 

    

     Tu te couches et tu t'éveilles ; tu meurs et tu vis, peut-on lire, déjà, dans les textes de la pyramide de Pépi II, à Saqqarah.

 

     L'évolution des pratiques voudra, - ceci précisé pour tendre vers une certaine exhaustivité -, qu'à partir de la XIXème dynastie, c'est-à-dire de l'époque ramesside, ce sera un des officiants, à savoir le prêtre-sem qui avait pour fonction, lors du rite de l'ouverture de la bouche, de rendre ses sens au défunt, qui se couchera sur la peau, jouant le rôle de tekenou.

 

     Mais pourquoi ai-je précédemment avancé que cette masse peu esthétique compliquait un peu les choses ?

 

     Tout simplement parce que, désireux d'investiguer chez les égyptologues contemporains, j'ai trouvé, pour tekenou, une définition fort semblable à celle de la nébride que donnaient Alexandre Moret et Jacques Vandier réfléchissant à près d'un demi siècle d'intervalle sur des documents totalement différents quand ils affirmaient qu'elle contenait des morceaux du dieu démembré.

 

     En effet, l'égyptologue allemand Erik Hornung en 1989, rejetant une vieille hypothèse faisant de cet "objet" une réminiscence de l'inhumation d'un humain recroquevillé dans une peau de bête, estime que ce tekenou pourrait être un possible récipient qui renfermerait toutes les substances organiques que l'on avait retirées de l'abdomen du défunt et qui ne pouvaient trouver place dans les vases canopes, ainsi que tout ce qui avait été en  étroite relation - les tissus, par exemple - avec son corps pendant tout le processus de momification.

 

     Il me semble, conclut E. Hornung, que cette chose informe contenait tout ce qui, en l'homme, ne pouvait être momifié. De cette façon le corps du défunt était tout entier inclus dans le rituel de l'inhumation et pouvait participer à la résurrection dans l'au-delà.    

 

     En 2001, son confrère Jan Assmann, Professeur d'égyptologie à l'Université de Heidelberg, un des très grands spécialistes de la religion égyptienne, le cite pour affirmer lui aussi que l'énigmatique tekenou contenait vraisemblablement les résidus de l'embaumement emballés dans une peau de bête. Il serait dès lors à ses yeux l'incarnation des substances délétères (en égyptien : djout nebet = "tout mal") enlevées lors de l'embaumement.

 

     Toutes ces définitions fort peu péremptoirement assénées par les savants- remarquez les formulations qu'ils emploient : laisse supposer que ... ; pourrait être un possible récipient ... ; il me semble que ... ; contenait vraisemblablement ...- me laissent, probablement comme à vous amis lecteurs, comme à vous en particulier Etienne, un puissant arrière-goût d'insatisfaction ...

 

     Le seul point avéré par la documentation à notre disposition : la représentation de ce sibyllin tekenou disparut des scènes funéraires peintes sur les parois des tombes avec la XXème dynastie, à la fin de l'époque ramesside.

 

     Oui, mais pour quelle raison ?

 

     Le curieux paradoxe de la présente intervention répondant à des questions d'un lecteur : terminer moi-même par un point d'interrogation ...    

 

 

 

 

(Assmann : 2003, 47 et 443-56 ; Derchain : 1990, 9-30 ; Dunand/Lichtenberg : 1991, 28Goyon/Josset : 1988, 11-51 ; Grimal : 1988, 171 ; Hornung : 1998, 184 ; Mathieu : 2010, 98 ; Moret : 1922, 3-101 ; Vandier : 1945, 214-8 ; Yoyotte : 1962, 123-6)

 

 

ADDENDUM

 

     A propos du tekenou, une autre interprétation apportée dans cet article de 2013

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 00:00

 

      Les Egyptiens, c'est indéniable, furent d'excellents observateurs d'une nature qu'ils avaient appris à scruter, à déchiffrer, à utiliser, à admirer probablement aussi, bref à parfaitement connaître, profitant ainsi au maximum des bienfaits qu'elle pouvait leur apporter.

 

     Les représentations animalières, dans l'élaboration des signes hiéroglyphiques par exemple, mais aussi en peinture et en ronde-bosse, en constituent une preuve manifeste. Comme en est une autre toute leur littérature, qu'elle ait trait à la poésie, à la cosmogonie ou qu'elle soit plus spécifiquement funéraire.

 

     Ainsi en fut-il du chat, que nous découvrons progressivement ici dans la vitrine 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre depuis le 21 septembre.


     Vous vous souvenez très certainement, amis lecteurs, de mon intervention de mardi dernier quand, après vous avoir invités à admirer la statuette E 13245, je vous avais promis d'aujourd'hui évoquer le grand chat d'Héliopolis.

 


     Dès la préhistoire, évoluant à l'état sauvage aux franges du désert, le chat égyptien adopta un mode de vie qui ne pouvait primitivement le faire apparaître que comme un prédateur, un chasseur puissant et agressif ainsi que le définissait Jean Yoyotte dans le Dictionnaire de la civilisation égyptienne, supputant même qu'il représenta, aux premiers temps de la civilisation le prototype initial du "grand chat d'Héliopolis", très vieil être solaire qui protégeait l'homme et lacérait le serpent du mal au pied de l'arbre sacré.

 

     Mais à quoi diantre l'égyptologue faisait-il alors allusion ?

      

     Afin de le comprendre, il vous faudra m'emboîter le pas pour avancer dans l'intrication parfois très complexe des dieux égyptiens et des systèmes cosmogoniques dont ils sont partie prenante.

 

     Nos sources, en la matière, je le suggérais ci-avant, résident dans un  imposant corpus de textes religieux qui, depuis quelque trois décennies maintenant, s'il n'est pas vraiment exhaustif, permet à tout le moins de disposer des plus fondamentaux d'entre eux dans une traduction certes encore amendable, mais néanmoins déjà parfaitement fiable. 

 

     Si précédemment, j'eus l'occasion de succinctement envisager cette littérature funéraire, je vous  propose aujourd'hui d'y revenir de manière à étayer mon propos.

 

     Apparaissant sept siècles après la naissance de l'écriture sur les rives du Nil, les premiers textes eschatologiques dont nous disposons furent mis au jour dans la pyramide du roi Ounas, de la Vème dynastie (il y a quelque 4500 ans), ainsi que dans celles de ses successeurs immédiats : c'est la raison pour laquelle les égyptologues ont pris l'habitude de les appeler Textes des Pyramides, bien que la majorité de ces tombeaux de l'Ancien Empire soient complètement anépigraphes !

 

     Là, déjà, l'on trouve trace d'une déesse chatte appelée Mafdet - que d'aucuns préfèrent plutôt assimiler à une panthère -, tuant un serpent avec ses griffes. 

 

     Parallèlement sont connues plusieurs représentations de cette scène et, notamment, sur la panse d'un vase de pierre exhumé d'une tombe royale d'Abydos, antérieure de près de 600 ans aux inscriptions dans les pyramides.

 

     Par la suite, au Moyen Empire, ce fut sur des couteaux dits "magiques" qu'elle figura : faisant partie du mobilier funéraire dont le défunt aimait s'entourer pour l'éternité, ces instruments étaient empreints d'une connotation apotropaïque dans la mesure où ils étaient notamment destinés à le protéger dans l'Au-delà de certains dangers de l'existence quotidienne, tels les scorpions et les serpents.


     Si l'on y retrouvait représentés tout autant le lion, la panthère ou le scarabée, le chat y joua un rôle important plus que très probablement parce que son habileté à précisément détruire les serpents avaient depuis longtemps déjà été unanimement reconnue.

 

     C'est, pour revenir à la littérature funéraire, à ce même Moyen Empire, vers 2000 avant notre ère, qu'apparut, reprenant et amplifiant les anciens Textes des Pyramides, un nouvel ensemble religieux auquel il sera donné le nom de Textes des Sarcophages : si les premiers étaient essentiellement dévolus à  transformer le corps des souverains égyptiens décédés - et parfois de leurs épouses -  en compagnons de Rê et à faciliter leur progression vers l'Au-delà, cette nouvelle mouture étendra ses bienfaits à tous les sujets de Pharaon.

 

     Dans l'une de ses formules, la n° 335 A, on peut lire, censée être prononcée par le défunt, cette affirmation qui nous intéresse ce matin : "Je suis ce grand Chat près de qui se fendit l'arbre-iched à Héliopolis".

 

     Quelques siècles plus tard, le Nouvel Empire crée une troisième "version" de ces textes prévus pour accompagner l'Egyptien dans sa vie post mortem qui, tout en conservant également les précédents, en propose de nouveaux : il s'agit du Livre pour sortir au jour, plus communément et, à mon sens, erronément appelé Livre des Morts. 

 

     Et là, notre chat est assimilé à Rê en personne !

 

     En effet, dans le chapitre 17, le premier à faire allusion à la régénération matutinale du trépassé en un soleil triomphant, le mort s'y présente d'abord comme étant le maître universel, le dieu Rê : "Je suis ce chat près de qui se fendit l'arbre-iched à Héliopolis, cette nuit où sont anéantis les ennemis du Maître de l'Univers.

- Qui est-ce ? - Ce chat, c'est l'enfant Rê lui-même ; on l'a appelé "chat" (Miou) quand Sia dit à son sujet : " Y a-t-il un semblable (à lui) dans ce qu'il a fait ?" ; c'est ainsi que fut créé son nom de "chat".

 

     Permettez-moi d'ouvrir une toute petite parenthèse pour simplement signaler qu'intervient ici un jeu de mots sur le terme égyptien Miou qui nous est maintenant devenu familier puisque nous avons vu qu'il signifiait "chat" et apprenons aujourd'hui qu'il peut aussi avoir le sens de "semblable".

 

     Et ce sera traditionnellement une vignette représentant un chat (ou, parfois, une chatte) avec à la patte un couteau tranchant la tête du serpent Apopis (ou Apophis, selon certains) au pied de l'arbre sacré d'Héliopolis qui accompagnera le chapitre en question, telle celle ci-dessous, dans le superbe Livre pour sortir au jour d'Ani, acquis jadis par le British Museum de Londres qui, comme j'ai eu l'opportunité de l'indiquer en réponse à un  précédent commentaire, expose depuis le 4 novembre dernier un certain nombre de sa prestigieuse collection de papyri funéraires. 

 

Chat d'Héliopolis - Papyrus d'Ani

 

 

(Un merci tout particulier à Madame Florence Doyen, d'Egyptologica, de m'avoir une fois encore aimablement autorisé à disposer ici d'un cliché de ce remarquable document.)

 

     Après avoir ainsi, pour les besoins de mon intervention, rapidement balayé ces grandes compositions funéraires mises au point par le clergé égyptien,  me semble à présent venu le moment de vous expliquer le rôle qui fut dévolu au chat dans ce mythe héliopolitain évoqué depuis le début de notre rencontre.

 

     L'Héliopolis des Grecs, la Ounou des Egyptiens, fut une métropole du Delta du Nil, capitale du 13ème nome de Basse-Egypte, dans laquelle étaient adorés, comme l'indique l'étymologie du patronyme grec, des divinités liées au soleil  : Rê, bien sûr, l'astre à son zénith, Khépri, le soleil renaissant et Atoum, quand il se couche.

 

     Comme je l'ai il n'y a guère expliqué également en réponse au commentaire d'une lectrice, cette fois, d'Héliopolis émanait l'ennéade divine, c'est-à-dire un groupe de neuf divinités symbolisant, pour les prêtres théologiens, les diverses forces qui permirent le Monde : Atoum, l'entité créatrice (plus tard assimilé à Rê), puis ses enfants Shou, l'atmosphère, l'air sec et Tefnout, l'air liquide, l'humidité ; ensuite, ses petits-enfants, Geb, la terre et Nout, le ciel, ainsi que leurs descendants, les deux couples formés par Osiris et Isis, Seth et Nephthys.

 

     Si Atoum, le démiurge, se dissociant de l'Océan primordial, le non-être, l'incréé, où rien n'était mais d'où tout allait être possible, ce Noun qui préexistait aussi au monde ; si Atoum donc façonne son propre corps - "Je suis celui qui s'est créé", peut-on lire dans une formule des Textes des Sarcophages -, il amène également à l'existence quelques serpents destinés à l'aider dans la suite du processus de création.

 

     De ces ténèbres primordiales doit aussi sourdre l'oeuf d'où surgira Rê, le soleil, la lumière.

 

     C'est entre le monde créé et l'Océan premier qu'en se couchant, il descend chaque soir pour se régénérer ; c'est là que, chaque matin, un serpent géant guette son arrivée dans l'embarcation qui va le mener au jour.

 

     Bien qu'ayant un pouvoir régénérateur, les eaux de l'Océan primordial sont également grosses d'entités menaçant le monde constitué : parmi ces forces de l'incréé, Apopis, le perpétuel ennemi de Rê ; Apopis, l'éternel adversaire des dieux ; Apopis, celui qui n'a ni commencement ni fin, qui n'appartient pas à ce qui existe. Il se doit donc d'être conjuré chaque matin, lui qui quotidiennement, inlassablement, réitère ses assauts contre la barque solaire.

 

     Mais comme son corps ne peut, par définition, être mortellement atteint, comme l'animal est donc indestructible, la puissance menaçante du chaos qu'il représente n'est annihilée qu'un instant, celui du geste tranchant infligé par le grand chat d'Héliopolis qui ne l'atteint que parce que le monstre ophidien fut un jour privé de certaines de ses capacités sensorielles suite à un envoûtement  magique d'Isis, l'empêchant dès lors de se situer.

 

     La scène de la décollation d'Apopis par la patte armée du félidé, souvent représentée sur papyri, mais aussi dans certaines tombes, eut lieu dans le bois sacré de la ville d'Ounou, butte héliopolitaine, sorte de tertre artificiel recouvrant vraisemblablement une crypte détenant les effigies des dieux de l'Ennéade au centre duquel se dressait le balanite (Balanites aegyptiaca), le légendaire arbre-iched, que la littérature égyptologique confond encore trop souvent avec le perséa : c'est sur ses fruits ou  ses feuilles que Thot, le scribe suprême, inscrivait le nom de couronnement de chaque souverain accédant au trône d'Horus.


    Pour la petite histoire, il faut savoir que les bois sacrés de dix-sept des quarante-deux nomes d'Egypte en étaient plantés. 

 

     Symbole de la déesse Nout, selon certains textes, en se fendant, l'arbre-iched permettait au soleil de sortir chaque matin.

 

 

     A Deir el-Médineh, au registre médian du mur sud du deuxième caveau de la sépulture d'Inherkhâou (TT 359), chef d'équipe des ouvriers de la Tombe aux temps de Ramsès III et IV, le félidé en question, bizarrement toutefois doté d'oreilles de lièvre (?), maintient d'une de ses pattes la tête de ce serpent, viscéral opposant de Rê et de l'autre, lui tranche le corps.

 

    

 

Chat d'Héliopolis - Tombe d'Inherkhaou

 

 

    ( Je dois ce document photographique de la plus connue des représentations de la scène de l'annihilation momentanée du serpent Apopis par le grand chat d'Héliopolis à l'extrême affabilité de Catherine, une amie genevoise, qui m'a, sans hésitation aucune, permis de l'exploiter ici :  qu'elle en soit grandement remerciée.)

 

       Non visible sur son cliché, un extrait du chapitre 39 du Livre pour sortir au jour qui précise : "Formule pour repousser l'ennemi, pour décapiter et ligoter Apopis ..."

 

     M'est-il vraiment besoin d'ajouter - sans faire injure à mes lecteurs les plus assidus - que ce rite commémore une nouvelle fois la victoire du monde civilisé sur le chaos toujours prêt à renaître ?

 


 

 

(Barguet : 1967, 55-61 ; ID. 1986, 568 ; Corteggiani : 1995, 141-51 ; Hornung : 1986, 143-91 ; Malek : 2006, 77-84 ;  Meeks/Favard-Meeks : 1995, 13-20 ; Posener/Sauneron/Yoyotte : 1959 : 49)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 00:00

 

     Vous vous souvenez assurément, amis lecteurs, que j'avais consacré notre rendez-vous de samedi dernier à  évoquer les vases canopes mis au jour par les égyptologues tchèques dans la sépulture d'Iufaa, aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir. Et, par la force des choses, à  employer le terme momification.

 

     Ce sujet, dans le cadre de la petite enquête qui fut menée par deux de mes lecteurs pour retrouver le cercueil d'un fonctionnaire de la XXIIème dynastie, un certain Pami, fut également effleuré puisque c'est en définitive en salle 15 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que nous avions retrouvé sa trace.

 

     Précisément dans une vitrine voisine de la célèbre momie qui, comme dans tous les musées du monde qui en possèdent, tant attire les visiteurs.

 

 

Salle 15 - Momie du Louvre

 

 

     Certains de vos commentaires, ici ou reçus par mails, m'autorisent aujourd'hui un petit excursus aux fins de rapidement vous expliquer les différentes étapes de ce processus destiné à préserver au maximum l'intégrité physique d'un défunt de manière à lui assurer l'éternité et à en faire un nouvel Osiris.

 

     Il est en effet bon de rappeler que, selon le mythe osirien apparu dès les premiers Textes des Pyramides, la mort ici-bas peut être annihilée dans l'Au-delà si l'on a pris la précaution de reconstituer les différentes composantes d'un être : de sorte qu'est considérée comme cardinale la préservation de l'enveloppe corporelle dans une optique de durée, de façon que le souffle vital, le pouvoir de penser et d'agir ne soient pas irrémédiablement dissociés du corps charnel.

 

     Les savants égyptiens de l'époque, prêtres et médecins, excellents connaisseurs de la physiologie humaine, s'étaient évidemment très vite rendu compte de l'effet de la décomposition des chairs après un décès ; putréfaction non acceptable si l'on s'en réfère à la lettre du mythe de régénérescence osirien.

 

      Ils s'ingénièrent donc à mettre au point des solutions destinées à pallier cet inconvénient rédhibitoire.

    

     Et cette préservation que viennent encore renforcer le ou, parfois, les différents sarcophages, ainsi que, protection suprême, le tombeau lui-même idéalement conçu pour être inviolé, c'est ce que l'on appelle la momification.

 

     Les analyses de momies réalisées ces dernières années ont permis de mettre d'accord la communauté égyptologique quant au processus qui, selon Hérodote notamment, devait  pour certains hauts personnages, dont Pharaon, durer quelque 70 jours. Il est en fait très probable que ce délai soit exagéré et fasse tout simplement allusion au laps de temps pendant lequel l'étoile Orion n'était plus visible dans le ciel égyptien avant de réapparaître, symbolisant ainsi la période entre la  mort et la résurrection du dieu.  

 

     Au nombre de cinq, précédées et suivies de moments forts, les différentes étapes de la momification furent, essentiellement dès le Nouvel Empire, adoptées partout dans le pays par les embaumeurs officiels.

 

     Le premier de ces temps forts que textes et représentations dans les tombes nous décrivent à l'envi est constitué par le transport du corps, après le décès, accompagné de la famille et des traditionnelles pleureuses gagées pour venir, avec force cris et lamentations, clamer haut leur désarroi en se frappant la tête et la poitrine dénudée, vers le lieu d'embaumement à l'ouest du Nil : la Ouabet.

 

     En égyptien classique, ce terme signifie "Place de Pureté" ; les égyptologues ont pris l'habitude de parler de "Tente de purification" car c'était vraisemblablement un abri démontable en forme de T, édifié en matériau léger et recouvert de nattes tressées.

 

     Là, première étape de la momification proprement dite, le défunt était soigneusement épilé, puis lavé à l'eau additionnée de natron - rites de purification indispensables avant que commencent, sur le lit d'embaumement en pierre, les opérations véritablement chirurgicales.

 

     D'emblée, je précise que le natron est un dessicant composé de carbonate hydraté naturel de soude, de bicarbonate de soude, de chlorure et de sulfate de sodium qui, outre son pouvoir déshydratant, permettait de dissoudre les graisses. Il provenait de l'ouadi Natroun, d'où  son nom, région lagunaire en bordure occidentale du Delta du Nil, entre Alexandrie, au nord et Le Caire, au sud.

 

 

     Comme je l'ai tout à l'heure indiqué, les Égyptiens comprirent que pour éviter une décomposition bien naturelle sous des températures aussi élevées, il fallait le plus rapidement possible retirer les organes des cavités thoraco-abdominales. Pour ce faire, armé d'un couteau d'obsidienne au départ, en bronze par la suite,

 

 

Momification - Rasoir E 778 (Salle 9 - Vitrine 1)

 

le parachiste pratiquait une petite incision (entre 10 et 15 centimètres) sur le flanc gauche du corps, manifestement située, à tout le moins avant le Nouvel Empire, entre les côtes et la crête iliaque ; puis, par la suite, parallèlement au pli inguinal.  

 

 

Momification - Incision abdominale Ramsès II

 

     (Ci-dessus, cliché de l'important orifice d'éviscération de Ramsès II que je me suis permis de reproduire à partir de l'ouvrage de feu le Docteur Maurice Bucaille.) 

 

 

     Placé sur la gauche du défunt, le prêtre embaumeur pouvait ainsi "facilement" entrer la main et le bras gauches dans l'abdomen pour en retirer les viscères qui, nous l'avons vu la semaine dernière, étaient traités séparément et confiés, dans la plupart des cas, à la protection de quatre vases canopes.

 

     Après s'être débarrassé du diaphragme, il accédait aux poumons puis nettoyait le thorax, tout en prenant évidemment soin de laisser le coeur à sa place dans la mesure où il était considéré comme le siège de l'intelligence, de la pensée, de la conscience, de la mémoire ...

 

    

     L'opération suivante consistait à extraire le cerveau, déjà reconnu, d'après des textes médicaux, pour son rôle dans la parole, la motricité et la sensibilité. Je dois à la vérité historique d'ajouter que cette excérébration ne fut pas toujours scrupuleusement respectée. 

 

     Quand elle était pratiquée, le prêtre embaumeur enfonçait une tige de bronze très pointue dans la narine gauche pour affaisser l'os ethmoïde - lame de moins d'un millimètre d'épaisseur - séparant le haut des fosses nasales du cerveau proprement dit. Ensuite,  maniant soit une spatule, soit un crochet plus acéré, il fourrageait à l'intérieur pour le réduire à l'état quasiment liquide.

 

     Il suffisait alors de faire pivoter le corps et de soulever la tête - ce qui, comme chez Ramsès II par exemple, pouvait entraîner une fracture des vertèbres cervicales -, pour que le tout s'écoulât par les narines.

 

     Il peaufinait alors le travail en introduisant à l'intérieur de la boîte crânienne, par les mêmes voies, un produit caustique qui finissait de dissoudre ce qui ne l'avait pas encore été.

 

     Dans la vitrine de gauche en entrant dans la salle 15 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, exposé aux côtés de la momie que nous avons vue au début de notre entretien, vous remarquerez peut-être le cuilleron nasal (N 1703) qui précisément servait à injecter les produits d'embaumement dans la cavité crânienne.

 

Momification - Instruments (Louvre - N 1703)

 

     Débarrassée de son contenu encéphalique, la cavité pouvait alors recevoir un liquide résineux bouillant à l'aide du même ustensile : en imprimant à la tête des mouvements répétés dans tous les sens,  l'officiant permettait au produit de tapisser les parois internes. C'est la raison pour laquelle on peut encore constater à la base du crâne des momies analysées par scanner, la présence d'une masse semi-circulaire qui correspond à la solidification, après quelques milliers d'années, des gouttelettes subsistant de cette résine. C'est ce que les scientifiques appellent le "bouclier occipital".

 

Momification - Bouclier occipital crâne Séthi Ier (Bucail

 

 

     Quand, à partir du Moyen âge, se développa un engouement pour obtenir des momies égyptiennes qui se vendaient à prix d'or et dont on se précipitait de fracasser la tête, c'était précisément pour récupérer ce produit résineux noirâtre qui, broyé, servait aux praticiens de l'époque pour "guérir" l'une ou l'autre maladie ou aux peintres pour mélanger avec d'autres pigments.

 

     De là, le nom perse de "Mummia", emprunté par les Arabes pour désigner cette poudre que les pilleurs de tombes exportaient vers l'Europe ; terme qui, par la suite, donna le français "momie" en vue de qualifier les corps embaumés. 

 

 

     A ce stade de notre rendez-vous de ce matin, il me semble opportun de vous faire remarquer un point qui, longtemps, intrigua les historiens : pourquoi, alors que le but était de préserver le corps pour l'éternité, les prêtres embaumeurs détruisirent-ils le cerveau de millions de momies ? 

 

     L'égyptologue français Jean-Claude Goyon estime personnellement trouver la réponse à cette question au paragraphe 8 du Rituel de l'embaumement qui préconise d'oindre la tête avec de l'huile d'oliban, d'abord, avec de l'huile de rattacher la tête et de rattacher le visage, ensuite. Puis, de prononcer les paroles : Ô Osiris N. [N étant ici employé pour le nom du défunt] Tu vas recevoir ta tête à l'intérieur de l'Occident.  (...) Ta tête est revenue à toi, elle ne sera plus séparée de toi et entrera avec toi sans que sa séparation puisse avoir lieu, jamais ! 

 

     Les onguents et les huiles avec lesquels le mort était traité ayant indiscutablement une valeur rituelle - ils permettent sa cohésion -, il est probable que la résine introduite in fine pour tapisser l'intérieur du crâne fût elle aussi considérée comme sacrée. Et à l'instar du mythe osirien dans lequel, après l'assassinat et le découpage du dieu par Seth, tous les morceaux furent retrouvés et sa tête "recollée" par Isis grâce aux baumes et autres substances employées, celle d'un défunt ainsi osirianisé - c'est-à-dire devenu un nouvel Osiris -,  lui permet de recouvrer sa totale intégrité.

 

 

     Au Musée du Caire, une vitrine expose une série d'instruments chirurgicaux utilisés par les embaumeurs.

 

 

Momification - Instruments (Caire)

     

 

     Eviscéré et excérébré, le cadavre était alors desséché par adjonction de natron que le taricheute introduisait dans l'abdomen sous forme de sachets et d'autres qu'il déposait à même le corps  ; sans oublier son exposition un long temps aux rayons du soleil. Je précise, ici aussi, que suite à une approche des plus approximatives qui fut faite au XIXème siècle du  texte grec d'Hérodote - traduction erronée qui a subsisté dans certains ouvrages jusqu'à nos jours ! -,  ce n'était pas par saumure, c'est-à-dire immersion dans un bain de natron liquide, mais bien par salage à sec qu'était pratiquée la dessiccation du corps des défunts ; tout comme celle, d'ailleurs, déjà à cette époque, des poissons.  

 

     Cette étape de déshydratation terminée, le défunt était lavé pour éliminer les résidus de sel sur la peau, oint de manière à apparaître rouge orangé, puis à nouveau à maintes reprises enduit avec onguents et huiles en vue de lui  rendre une certaine souplesse facilitant la dernière phase qui précédait immédiatement l'inhumation : la longue opération, par les prêtres bandagistes, de l'emmaillotage accompagnée de la récitation de formules d'incantation prévues par un usage bien codifié. Il serait alors une vraie momie.

 

     Ainsi rituellement préparé, protégé par les différentes amulettes - près de 150 chez Toutankhamon ! - glissées entre les nombreux niveaux de bandelettes de différents tissus ainsi que, parfois - souvenez-vous notamment d'Iufaa - d'une résille de perles de faïence bleues, le corps de ce nouvel Osiris pouvait être acheminé, à nouveau entouré de sa famille et des pleureuses, vers la tombe qui lui avait été dévolue ... 

 

     Commençaient alors d'autres rites qu'un jour, si l'occasion s'en présente, je vous expliquerai ...

 

 

     Je me dois d'ajouter, mettant ainsi fin à notre rendez-vous de ce dernier samedi de novembre, qu'existaient, toujours selon Hérodote,  trois types de momification distincts inhérents au rang social du défunt et de sa famille puisque tout le personnel d'embaumement était rétribué par des dons en nature : il est vrai que, et ceci corrobore les allégations de l'historien grec, les égyptologues ont retrouvé des momies dont le corps avait à peine été déshydraté et dont les viscères, restés à l'intérieur, étaient décomposés.

 

 

 

 

(Bucaille : 1987, 32 Figg. 2 et 4 ; Dunand/Lichtenberg : 1991, 27-39 ; Goyon/Josset : 1998 : 25-77 ; Goyon : 2004, 11-5 et 66-7 ; Janot : 1996, 245-53)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 00:00

 

     Rassurez-vous, amis lecteurs, il n'est nullement dans mes intentions de reprendre aujourd'hui  le rôle de mon ancien professeur du cours d'art dramatique au Conservatoire que je fréquentai mon adolescence durant pour vous demander de répéter une dizaine de fois et de plus en plus vite la portion du titre ci-dessus mise entre guillemets et donnée à ma présente intervention. 

 

     Si je l'ai choisie, indépendamment des bons (?) souvenirs qu'elle m'évoque, c'est bien évidemment parce qu'elle est en rapport direct avec un des animaux de la vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre devant laquelle nous nous retrouvons ce matin.

 

     Souvenez-vous, parce qu'une dédicace à la déesse Bastet se lisait sur tout le pourtour du socle d'une des statuettes de chats exposées ici, j'avais consacré un des mardis d'octobre à évoquer l'aspect féminin, fécond et maternel de l'animal.

 

     Après avoir en quelque sorte poursuivi l'interruption du congé de Toussaint en introduisant,  les 9 et 16 novembre derniers, les épisodes d'une enquête qu'avaient brillamment menée deux de mes lecteurs pour retrouver des monuments absents de la base de données du site internet du Louvre, j'aimerais maintenant, prenant prétexte de la présence, toujours dans le même bloc vitré disposé devant nous, d'une autre figurine de chat,  épingler son côté plus spécifiquement félin, prédateur ... 

 


 

E 13 245

 

      Cette pièce (E 13245) de 20, 4 cm de long et d'une hauteur de 10 cm , en bois stuqué comme le groupe des quatre de l'arrière-plan, a peut-être en son temps orné le sarcophage d'un chat. Datant également de Basse Epoque, elle attire immédiatement le regard par opposition aux chattes allongées que nous apercevons maintenant de dos, alignées sur notre gauche et que nous avons admirées le mois dernier.

 

Vitrine 3 (Louvreboîte) - Droite

 

      (Un merci tout particulier à la conceptrice du blog Louvreboîte pour l'amabilité et la célérité avec lesquelles, à nouveau, elle a réalisé "sur commande" quelques gros plans du bloc vitré, dont celui ci-dessus.)

 

     En effet, et malgré la réalisation qui peut éventuellement paraître un peu fruste, malgré les quelques fissures qui ont ici et là altéré le bois, malgré aussi l'absence d'oreilles - qui n'est que contemporaine car, à l'antiquité, elles devaient manifestement être rapportées -, la position que l'artiste lui a donnée ne peut prêter à confusion : il ne s'agit plus d'un animal mollement étalé, les mamelles bien en évidence, jouant avec ses chatons nouveau-nés ; il ne s'agit plus d'un félidé fièrement assis sur son postérieur ; il ne s'agit pas plus d'un ex-voto à Bastet dédié.


     Attitude renforcée à la fois par ses pattes tendues vers l'avant et la présence d'yeux incrustés guettant une proie, cette sculpture constitue une représentation particulièrement saisissante d'un chat - peut-être même sauvage - qui semble à l'affût, frémissant, assurément prêt à bondir ...

  

 

     A maintes reprises dans un passé récent, au sein de la rubrique "Décodage de l'image égyptienne", j'ai saisi l'opportunité  d'attirer votre attention, que ce soit à propos de la chasse ou de la pêche dans les fourrés de papyrus, sur toute la symbolique sous-jacente dont ces scènes étaient grosses.

 

     Je n'escompte évidemment pas m'y attarder derechef, sauf pour mettre en évidence, dans le même esprit, la présence de  chats, essentiellement à la XVIIIème dynastie, parmi les peintures de quelque quatre cents hypogées des différentes nécropoles, à l'ouest de Thèbes.

 

     Si certains de ces tombeaux sont plus connus que d'autres, je pense par exemple à ceux d'Amenemhat (Tombe thébaine 53) à l'époque de Thoutmosis III, ou de Kenamon (TT 93) à celle d'Amenhotep II  ou encore de Menna (TT 69) datant quant à lui du règne de Thoutmosis IV ou d'Amenhotep III, l'un d'entre eux, dont à vrai dire on a perdu la localisation exacte même si d'aucuns avancent la TT 146 (??), celui d'un certain Nebamon,  a acquis une aura particulière grâce à l'incontestable talent de l'artiste qui le décora.


 

     Vous vous souvenez certainement, amis lecteurs, à tout le moins je l'espère, du fragment peint E 13101 - rapporté d'Egypte par Frédéric Cailliaud -, à propos duquel nous avions ici même, devant la vitrine 2 derrière nous, longuement disserté au printemps dernier. Lors de notre rencontre du 2 mars, j'avais rapidement cité le ressortissant grec Giovanni d'Athanasi, de mèche avec le consul général britannique au Caire, l'ambitieux et tristement célèbre Henry Salt, pour piller les sépultures thébaines.

 

     C'est précisément cet homme, véritable vandale stipendié par Salt en personne qui, en 1820, utilisant manifestement pioches et scies, arracha plusieurs fragments peints des parois de la chapelle funéraire de Nebamon.

 

     Après moult péripéties, ces petites merveilles appartiennent désormais - ou plutôt, sans préjuger des visées de rapatriement chères à Zahi Hawass qui dirige le Conseil suprême des Antiquités égyptiennes, il serait plus correct que j'indique : appartiennent actuellement -, au British Museum de Londres. Pour le plus grand bonheur des visiteurs, ils viennent d'être restaurés et exposés dans une galerie qui leur est propre.

 

 

     Si dans ces hypogées il était coutumier à l'époque d'y représenter un chat, notamment sous le siège de l'épouse du défunt dans la mesure où, comme nous l'avons vu déjà, l'animal était traditionnellement associé à la notion de maternité, de fécondité, l'image qui fait office de parangon, d'archétype est celle de la scène de chasse dans les marais nilotiques dans laquelle l'agile félidé n'a de cesse de capturer l'un ou l'autre volatile s'ébattant au-dessus d'un fourré de papyrus.

 

Chat - Tombe Nebamon


 

     Contrairement à une obsolète interprétation que l'on lit encore parfois chez certains égyptologues et qui voulait que dans ce type de figuration, l'animal secondât son maître en chassant ou pêchant, ramenant ainsi avec obéissance, lui pourtant si indépendant, les proies qu'il avait pu atteindre, je me dois de préciser que, bien que parfaitement intégré à la vie d'une famille, il n'en est nullement un auxiliaire actif ; et cela, à la grande différence du chien.

 

     Vous aurez tout de suite remarqué, amis lecteurs, qu'ici, le chat est  peint complètement en dehors du fourré végétal, c'est-à-dire symboliquement à la limite du monde sauvage et, surtout, qu'il capture trois oiseaux simultanément, tout comme Nebamon en serre le même nombre dans une main. Le geste n'est  en réalité aucunement représentatif d'une quelconque vérité cynégétique mais ressortit à une symbolique liée cette fois au domaine de l'écriture égyptienne : en effet, il faut savoir que le chiffre trois matérialisait simplement la notion du pluriel.


     Si le motif du chat chassant dans les marais persista de manière sporadique même après la fin du Nouvel Empire, force est de constater qu'à l'époque dite amarnienne, c'est-à-dire sous le règne d'Amenhotep IV/Akhénaton, il fut franchement absent de l'iconographie funéraire au motif, pense l'égyptologue tchèque Jaromir Malek, de son assimilation à certaines divinités désormais proscrites en ces temps bien particuliers.

    

 

     J'indiquais rapidement tout à l'heure la très récente restauration dont ces fragments avaient fait l'objet. Détail non anodin : il fut découvert une feuille d'or insérée dans l'oeil du petit félidé, ce qui donnerait à penser qu'il pourrait être assimilé au grand chat d'Héliopolis, destructeur des forces du mal. Et cela corrobore, si besoin en était encore, l'interprétation qui insiste sur le côté magico-symbolique de semblable scène ; vous m'autoriserez à n'y point revenir !

 

     En revanche, visant à embrasser le plus largement possible les différentes facettes que l'animal présentait aux yeux des Egyptiens, je me propose, mardi prochain, de précisément évoquer ce grand chat d'Héliopolis.

 

 

(Bouvier-Closse : 2003, passim ; Malek : 2006, 66-9 ; Parkinson : 2009, 12)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 00:00

 

     Parmi le mobilier funéraire d'Iufaa, fonctionnaire de cour à la XXVIème dynastie, que les égyptologues tchèques, sous l'égide du Professeur Ladislav Bares, mirent au jour dans la sépulture aménagée aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir, j'avais, souvenez-vous amis lecteurs, épinglé la semaine dernière, les deux coffres contenant chacun, notamment, deux de ses vases, dits canopes, en me et en vous promettant d'aujourd'hui être un peu plus prolixe quant à leur signification.     

 

     Permettez-moi d'entamer cette intervention par quelques brèves notions de philologie.

 

     Le terme canope constitue - et il n'est pas le seul dans son cas ! - le fruit d'une mésinterprétation historique. En effet, il fut créé par un auteur allemand, orientaliste, véritable génie encyclopédique, Athanase Kircher (1601-1680), pour désigner les quatre réceptacles à viscères disposés auprès du cercueil d'un défunt. Par la suite, il fut adopté par les premiers antiquaires européens à qui les pilleurs de tombes venaient les proposer et, enfin, par les égyptologues au demeurant conscients de la confusion initiale mais ne désirant apparemment pas perturber l'usage alors parfaitement avéré.

 

     Confusion initiale car, en fait, Kircher se basa sur un passage de l'Histoire ecclésiastique de Rufin d'Aquilée, auteur chrétien du IVème siècle de notre ère, dans lequel il était question d'un certain Canopus, dieu révéré dans une ville colonisée par les Grecs vers le VIème siècle avant notre ère, située au nord-est d'Alexandrie, sur une branche nilotique du Delta occidental, à laquelle, pour une raison par ailleurs inconnue,  ils avaient donné le nom de Canope, le nautonier de Ménélas, un des héros de la Guerre de Troie qui, lors de son retour au pays, se serait arrêté en cet endroit.

 

     De sorte que dans le petit catalogue qu'il rédigea pour sa propre collection d'antiquités égyptiennes, c'est abusivement que le jésuite allemand employa le terme pour désigner des urnes en pierre surmontées d'une tête humaine, ressemblant fortement à l'image connue de l'Osiris de Canope, un peu pansu, lié au culte de l'eau du Nil, partant, n'ayant strictement aucun rapport avec la conservation des organes abdominaux des trépassés.

 

     Utilisé dans le monde égyptologique, à défaut de ne correspondre à aucune réalité historique, à défaut également de créer un autre vocable de toutes pièces, plus correct mais à faire admettre par la communauté savante, le terme subsista et, à mon sens, ne sera même probablement jamais remplacé par un autre.   

 

 

     Les vases canopes d'Iufaa - puisque c'est bien de lui qu'il s'agit encore aujourd''hui -,  en albâtre, étaient obturés par des bouchons taillés dans le même matériau figurant bizarrement tous quatre, un visage humain, aux yeux et sourcils rehaussés de noir.


 

Iufaa - Vases canopes - (Cat. Prague)

 

     Bizarrement, parce qu'il faut savoir que depuis l'époque ramesside, et plus spécifiquement depuis la XXème dynastie, ces récipients destinés à recevoir les entrailles momifiées des défunts, présentaient des couvercles à l'effigie des génies protecteurs que sont censés être chacun des quatre fils d'Horus l'Ancien parce qu'ils auraient assisté Anubis lors de la momification d'Osiris en lui ouvrant la bouche aux fins d'à nouveau lui permettre de se nourrir : 

 

*  Imset, le seul à avoir conservé une tête humaine, protégeait le foie ; 

*  Hâpi, à tête de babouin, avait la garde des poumons ;

*  Douamoutef, à tête de chien, celle de l'estomac et de la rate ;

*  Qebeshenouf, à tête de faucon, étant pour sa part en charge des intestins.


     Ici, c'est sur la panse des réceptacles que, dans des encadrements d'inscriptions hiéroglyphiques incisées, figurent et le patronyme et l'image des quatre frères adolescents.

Et c'est sous le menton des couvercles qu'ont été inscrits à la peinture noire les noms des déesses protectrices : Isis,  secondant Imset ; Nephthys s'occupant de Hâpi ; Neith accompagnant Douamoutef et Selkis, Qebeshenouf.

 

     Les égyptologues n'ont pas vraiment établi la raison de cette assistance en abyme : pour quel(s) motif(s) ces divinités protégeaient-elles les fils d'Horus qui, pour leur part, jouaient magiquement le même rôle sur les viscères du défunt ? Sauf à penser qu'une comparaison pourrait éventuellement être faite entre la forme des jarres et un ventre de femme ...

 

     Fournissant tout à l'heure une précision chronologique, il serait peut-être maintenant bienvenu, amis lecteurs, sans pour autant vous assommer de dates à répétition, que je brosse rapidement un historique de ces réceptacles qui prirent une aussi grande importance dans les rites funéraires égyptiens.

 

     C'est de la fin de la IVème dynastie, à l'Ancien Empire donc, que proviennent les plus anciens vases canopes qui soient actuellement en notre possession : il s'agit de ceux retrouvés dans le mastaba de Guizeh de la reine Meresânkh III,  une des épouses du pharaon Chéphren. En calcaire, imitant la structure morphologique d'un petit vase tronconique appelé, en égyptien classique, un nemset, ils étaient fermés par des couvercles circulaires légèrement bombés.

 

     Mis à part un signe hiéroglyphique parfois peint signifiant "nécropole", ces premiers canopes sont en général anépigraphes. Et en outre pas nécessairement encore au nombre de quatre ...


     A la Première Période Intermédiaire (P.P.I.) apparaissent des bouchons à tête humaine sur des récipients que l'on commence à mettre sous la protection des fils d'Horus. L'époque étant à la restriction, le cartonnage remplace alors la pierre.  

 

     Si, au Moyen Empire qui suit, l'on en trouve encore d'hémisphériques, très vite, dès la XIIème dynastie en fait, consubstantiellement à l'assimilation, par des inscriptions sur la panse, des viscères aux quatre génies protecteurs, les bouchons à têtes humaines se généralisent et figurent indistinctement le masque funéraire du mort ou les traits attribués aux frères divins, assortis ou non, pour certains d'entre eux, d'une barbe.

 

     Cette représentation persistera jusqu'à la fin de la XIXème dynastie pour laisser place à la symbolique attribuée à chacun d'eux : Hâpi, le singe ; Douamoutef, le chien ; Qebeshenouf, le faucon ; Imset, je l'ai mentionné, restant le seul à conserver un visage d'homme.

 

     Au Nouvel Empire, à la XVIIIème dynastie, les jarres proprement dites seront en majorité confectionnées au tour de potier, alors que les bouchons continueront à être taillés à la main.  A noter également pour cette époque, une systématisation du texte de protection inscrit sur le corps même de l'objet. 

 

     Petit "intermède" à la Troisième Période Intermédiaire (T.P.I.) : à la XXIème dynastie, celle des souverains originaires de Tanis dans le Delta oriental, de nouvelles pratiques funéraires font en sorte que les canopes disparaissent, à tout le moins ceux contenant les entrailles des particuliers dans la mesure où soit, momifiées ou non, elles resteront en place dans l'abdomen, soit elles seront déposées entre ses jambes. Si d'aventure certains subsistent, parce que réalisés en un bloc de pierre plein, ils ne sont plus que factices. D'autres, tout aussi  fictifs, sont à peine évidés et ne renferment le plus souvent que des figurines de cire.

 

     Pour les souverains tanites, toutefois, la tradition des canopes persista. 

 

     Ce n'est qu'à Basse Epoque, sous le règne du pharaon Taharqa de la XXVème dynastie, au début du 7ème siècle avant notre ère, que la "mode" marquée par le retour aux anciennes traditions funéraires les réintroduira  et ce, jusqu'à l'époque ptolémaïque, avec quelques sporadiques variations de forme.

 

     Quant à la XXVIème dynastie qui nous occupe aujourd'hui avec Iufaa,  j'ai déjà maintes fois indiqué que, d'un point de vue artistique, elle se caractérisait par un besoin de revenir aux conceptions du passé - que les historiens nomment Renaissance saïte - avec une prédilection plus spécifique pour le Moyen Empire que le grand égyptologue allemand Dietrich Wildung n'hésite pas à appeler L'âge d'or de l'Egypte : de sorte que tout naturellement seront remis à l'honneur les bouchons à têtes humaines, ceux d'Iufaa en étant une illustration notable.

 

     Dois-je ajouter, dans un semblant d'exhaustivité, que bien évidemment le christianisme, abhorrant, donc rejetant les rites égyptiens à connotations religieuses, fut à l'origine de la disparition de cette tradition ?

 

     

     Après ce rapide tour d'horizon chronologique, permettez-moi de revenir aux vases canopes mis au jour dans la tombe d'Iuffa dont une matière résineuse, désormais carbonisée, comblait encore presque entièrement l'intérieur quand les fouilleurs tchèques en retirèrent les couvercles : cela me permettra de terminer mon intervention d'aujourd'hui en tentant d'expliquer la signification matérielle et religieuse de ces récipients funéraires.

 

      Si, à la fin de la préparation de l'ensevelissement d'un défunt, le coeur et le sexe conservaient leur place dans la momie ; si les reins, inaccessibles aux taricheutes - entendez les prêtres embaumeurs -, restaient eux aussi dans le corps, d'autres organes putrescibles faisaient l'objet d'une extraction et d'un traitement spécifique, puis étaient conservés dans ces urnes aux formes renflées .

 

     Selon les conceptions des Egyptiens de l'Antiquité, les quatre viscères, faisant partie de ce qu'il est convenu d'appeler "l'intérieur-ib" d'un défunt auquel les différents rites funéraires offraient d'accéder au statut de nouvel Osiris, devenaient organes du corps du dieu que les génies protecteurs avaient ensuite pour mission de lui rendre. De sorte que, restitués au trépassé, ses propres entrailles, par le passage magique dans les vases canopes, étaient considérées comme celles d'Osiris.

 

     En les rétrocédant à Iufaa parce qu'elles représentaient un des cinq constituants de son être, les fils d'Horus permettaient ainsi de magiquement lui assurer son intégrité physique pour l'éternité en menant à bien la reconstitution de son corps entamée par le processus de momification.

 

     La seule inconnue qui subsiste dans ce mythe - et elle est de taille : pour quelle(s) raison(s) uniquement ces organes-là, et pas d'autres ?  

 

  

 

 

 

(Bardinet : 1995, 79 ; Dolzani : 1982, passim ;  Laboury : 1990, passim ; Malaise : 1990, 27-8 ;   Reeves : 1995, 119-22 ; Reisner : 1967, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 00:00

 

     Bien que Professeur, à l'instar de Robert Langdon, je ne le fus pas de symbologie. N'ayant pas, toujours comme lui, l'opportunité d'enquêter à Paris, ma "Sophie Neveu" à moi fut, comme je l'ai indiqué mardi dernier, une  fidèle lectrice, par ailleurs conceptrice d'un excellent blog qu'avec l'humour qui la caractérise elle a intitulé Louvreboîte.

 

     Rappelez-vous amis lecteurs, il s'agissait, après avoir reçu de Montoumès une preuve irréfutable, de retrouver, non pas l'assassin du Conservateur Jacques Saunière, mais plus simplement l'emplacement du cercueil d'un certain Pami, Prophète d'Amon de la XXIIème dynastie (soit entre 850 et 825 avant notre ère) que je recherchais depuis une précédente intervention que j'avais faite ici, dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.

 

     L'immense gentillesse de ma "collaboratrice", sa disponibilité à me rendre service dès que je la sollicite, sa perspicacité, mais aussi ses relations au sein même du Musée, firent le reste.  

 

     Après quelques jours, le 19 octobre, elle me contacta.

 

     Parce que, personnellement, je n'avais ni dans mes tablettes ni en mémoire depuis ma dernière visite de quoi concrètement visualiser les affirmations qu'elle avançait, conscient toutefois d'abuser, je lui demandai quelques précisions supplémentaires, ainsi que l'une ou l'autre photo. Et, fébrilement, j'attendis un nouveau courrier, persuadé que j'étais maintenant de l'issue positive de ses investigations et tout en me reprochant de n'avoir pas suffisamment été attentif  à cette salle 15 qu'elle m'affirmait être la "résidence" de notre homme. 

 


Salle 15 - Entrée


 

     Deux jours plus tard, au cours de l'après-midi du jeudi 21, célérité extrême, je reçus le mail qui combla mon attente bien au-delà de toute espérance.

 

     Pami se trouve bien exposé - sans cartel toutefois - dans une vitrine proche de "LA momie", en salle 15 du Département des Antiquités égyptiennes, au rez-de-chaussée de l'aile Sully. C'est, à tout le moins, ce qu'entre autres lui expliqua la personne chargée d'études documentaires qui la reçut avec grande amabilité quand elle alla frapper à la porte de son bureau. 

 

     Et cette vitrine, comme vous le constatez à l'arrière-plan sur le cliché ci-dessus, était bel et bien vide à ma dernière visite, en juin 2009 ! Ma mémoire ne me faisait donc pas défaut : Pami dormait manifestement encore à cette époque-là quelque part au niveau des réserves, en fait, dans les profondeurs des sous-sols.

 

     Mais pour quelles raisons, aujourd'hui, est-il venu anonymement s'installer ici contre ce panneau latéral blanc de la vitrine à droite de celle de la momie, de l'autre côté du pilastre cannelé ?

 

Pami - Salle 15

 

     Soudain, il me souvint d'une affichette apposée sur la porte du fond de la salle que j'avais lue alors un peu trop rapidement : il y était question d'inondation et de préservation de pièces. D'abord, je ne compris pas ce que cela signifiait, ici, précisément. Puis, me renseignant, je fus affranchi.

 

     Longeant la Seine, le Louvre serait évidemment en première ligne parmi les grands monuments sévèrement atteints en cas de débordement, tel celui de 1910, resté mémorable pour beaucoup et qualifié depuis de centennal par les spécialistes. De sorte que depuis huit ans, des moyens désignés sous  l'acronyme PPRI (Plan de Prévention Risques Inondations) ont été mis en oeuvre pour pallier toute velléité des eaux de s'engouffrer à nouveau, aux alentours de 2010 donc, au sein même du Musée.  

 

     Dans un rapport publié sur le Net et intitulé Le Musée du Louvre, gestion globale des risques, Jean-Raoul Enfru, Délégué Sécurité-Sûreté et Contrôle de Gestion, explique que si actuellement une crue atteignait le niveau de 1910, date de référence, certains espaces du musée seraient inondés, dont 8000 m² de réserves et 4700 m² de salles d'exposition. Ce serait également le cas pour l'Auditorium, des espaces d'accueil et des équipements techniques, ajoute-t-il. 

 

     Quant aux oeuvres particulièrement vulnérables, fragiles, entreposées dans les réserves qui, détail à ne pas perdre de vue, se situent sous le niveau du fleuve, nécessité s'impose de leur prévoir un abri en zone non inondable, donc plus élevée.

 

     J'avais bien remarqué, sans vraiment y prendre garde, qu'ici ou là,  de nouvelles vitrines comblaient les espaces vides de différentes salles, voire que certaines avaient été complétées. Mais celle-ci, dans laquelle, apparemment accompagné d'autres si je scrute bien le cliché de ma correspondante, le cercueil de Pami a simplement été déposé, était à l'époque désespérément vide. 


 

    En l'absence de fiche spécifique mentionnant et le numéro d'inventaire et le propriétaire de l'équipement funéraire, comment d'ailleurs aurais-je pu deviner qu'il s'agissait bien du matériel funéraire de ce membre du clergé thébain que nous traquons depuis plusieurs semaines ?

 

     Simplement en déchiffrant parmi les textes hiéroglyphiques inscrits sur le cercueil en bois les quelques signes qui déclinent son identité.

 

     Approchons-nous, voulez-vous ?

 


Pami - Couvercle - Détail poitrine


 

     Observez bien cette portion du couvercle anthropomorphe, à hauteur de la poitrine : vous retrouvez aisément, sur votre gauche, soit à la fin des deux lignes d'inscriptions horizontales, soit terminant la formule d'offrande disposée en colonnes verticales, trois signes identiquement répétés, se lisant de droite vers la gauche : 

 

Pami - Salle 15 - Hiéroglyphes PAMI

 

* pa, le canard pilet en plein vol, ( = signe G 40 dans la liste de Gardiner) ;

 

* mi, la cruche à lait portée dans un filet, (W 19) ; et, à sa gauche,  i, le roseau fleuri (M 17).

 

Suit le déterminatif de l'homme assis m'autorisant à penser qu'il s'agit bien d'un anthroponyme qui, donc, se lit Pami.

 

(Les deux derniers signes horizontaux précisent ici que le défunt fut déclaré Juste de voix, justifié devant le Tribunal d'Osiris lors de la séance de psychostasie - Pesée de l'âme - que vous connaissez bien maintenant puisque, reprise du papyrus de Nesmin, elle chapeaute chacun de mes articles.)

 

   

     Voilà pour Pami ; il ne nous reste plus maintenant qu'à rechercher Pamy : je veux dire simplement que puisque nous avons retrouvé le cercueil E 3863 de Pami, Prophète d'Amon, il nous faut encore déterminer l'emplacement de la stèle C 275 d'un certain Patcheqeb datant, toujours à la même dynastie, de l'an VI du roi Pamy.

 

     Il semblerait que nous ayons malheureusement nettement moins de chance avec ce monument-là, non pas que mon astucieuse enquêtrice nous laissât sur notre faim mais, tout simplement, parce qu'en mauvais état de conservation, lui a précisé son interlocutrice au bureau de documentation après avoir consulté son fichier interne, il n'est tant qu'à présent pas exposé et donc repose quelque part sous nos pieds, dans l'un des entrepôts destinés aux réserves des trésors.

 

 

     Que retenir de cette enquête en deux épisodes ?


     Tout d'abord que j'eus beaucoup de chance d'être épaulé par un premier lecteur, passionné lui aussi, qui mit la main ici sur le Net sur une photographie du cercueil que je recherchais. Ensuite que grâce à son cliché, au sein même de l'établissement, une lectrice assidue me servit d'intermédiaire pour mener les investigations que j'espérais.

 

     Tous, Louvreboîte et Montoumes, auxquels je me dois évidemment d'associer la personne chargée d'études au bureau de documentation du Département des Antiquités égyptiennes, veuillez trouver ici, outre l'expression de mes remerciements les plus appuyés, celle de ma satisfaction d'entériner l'esprit de solidarité animant, grâce notamment au support informatique, des gens qui, la plupart du temps, mais pas toujours, ne se connaissent que virtuellement.     

 

 

     Enfin, regret tout à fait personnel, je retiens aussi de toute cette aventure que les quelque 50000 pièces égyptiennes entreposées dans les réserves du Louvre ne sont malheureusement pas répertoriées dans la base de données de son site internet et donc, pour des amateurs dont je suis, que nulle trace d'elles, rapidement repérable, ne soit à disposition.

 

     Pourtant, dans l'Egypte antique, ne suffisait-il pas de lire ou de prononcer le nom de quelqu'un pour lui assurer une vie éternelle ?

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 00:00

 
     Nous nous étions momentanément quittés, souvenez-vous amis lecteurs, avant les vacances de Toussaint, après avoir, à plusieurs reprises, eu l'opportunité d'ensemble visiter le tombeau d'Iufaa, ce fonctionnaire aulique de la XXVIème dynastie, inhumé dans le cimetière saïte aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir que fouillent, depuis quelques décennies, les membres de l'Institut tchèque d'égyptologie.

 

     Dans la chambre sépulcrale, à quelque 22 mètres sous le sable du désert,  Ladislav Bares, l'inventeur de cette tombe, nous avait permis, le 2 octobre, d'admirer à ses côtés l'imposant sarcophage rectangulaire de calcaire blanc, le samedi 9 suivant, celui, anthropomorphe, en basalte sombre qu'il contenait et enfin, le 16, le troisième cercueil gigogne, en bois cette fois, dans lequel reposait le corps momifié d'Iufaa.

 

     Ce n'est que lors de notre dernier rendez-vous, le 23 octobre, qu'il nous donna quelques indications supplémentaires sur cette momie avant de prendre congé de nous et ce, dans tous les sens de l'expression puisque nous en avions terminé de cette découverte.

 

     Ou presque ...


     Car s'il nous fut possible d'ainsi accompagner les membres de l'équipe de fouilleurs dans un espace aussi restreint (4, 90 x 3, 30 mètres) quasiment entièrement comblé par la présence de l'énorme premier sarcophage de pierre blanche, c'est parce qu'un long et important travail, au demeurant d'un très grand intérêt quant à ses résultats, avait été préalablement réalisé aux fins de dégager tout ce qui encombrait les seuls cinquante centimètres de couloir qui séparaient les quatre parois de la première bière de celles du caveau proprement dit.

 

     On sait, depuis notamment la découverte de l'hypogée du jeune Toutankhamon par Howard Carter au début des années 20 du siècle dernier, combien l'étude du mobilier funéraire participe des interprétations éminemment pointues en égyptologie.

 

     En effet, axe de recherche privilégié - quand, comme ici,  la sépulture est retrouvée intacte ou pratiquement -, l'analyse du viatique dont aimaient s'entourer ceux qui en avaient les moyens en vue de continuer à être favorisés dans leur vie de l'Au-delà, permet d'affiner nos connaissances ressortissant tout à la fois au domaine des pratiques funéraires (quels sont les objets présents et en quelle quantité ?), à celui des techniques de fabrication (quels furent les matériaux employés ?) et aussi, peut-être aux yeux de certains le plus important pour l'histoire des relations humaines, à celui de la position sociale du défunt, tant il est vrai que toutes les pièces déposées là et destinées à l'accompagner pour l'éternité sont fondamentalement révélatrices de son statut au sein de la société de son temps.

 

     C'est donc de ce trousseau funéraire particulièrement riche préalablement exhumé du caveau par les membres de l'équipe tchèque et actuellement exposé au Musée du Caire que j'aimerais, à partir de ce samedi, vous entretenir quelque peu.

 

     L'étroit espace qui entourait le massif sarcophage de calcaire - 50 centimètres de part et d'autres, je l'ai souligné ci-avant -, était, quand les membres de l'équipe voulurent pénétrer dans la relativement petite chambre funéraire, partiellement rempli d'une épaisse couche de sable sur laquelle gisaient des morceaux pilés de briques de boue séchée, ainsi que quelques blocs de calcaire sur lesquels très probablement reposa le couvercle en attendant que soit définitivement refermée la cuve funéraire à la fin de la cérémonie d'inhumation.

 

     Furent aussi retrouvés là un coffre de faïence, des vases en céramique sur la panse desquels était précisé à l'encre noire le nom des huiles sacrées qu'ils avaient contenues ; des amulettes, aussi ; ce que l'humidité ambiante avait  permis de conserver d'un rouleau de papyrus, autant dire quelques lambeaux irrémédiablement indéchiffrables  - (nous sommes, à plus de 20 mètres sous le sol,  au niveau de la nappe phréatique)  ; des poteries originaires de villes telles que Samos, Chios, Lesbos, en Grèce insulaire orientale et de Clazomènes, cité grecque également mais d'Asie mineure ; un vase d'albâtre, un autre en calcaire rose, d'une petite cinquantaine de centimètres de hauteur, présentant une adresse à Anubis ainsi qu'une image de ce dieu ; et ...

 

     Et, une des pièces les plus intéressantes mises au jour, un coffre en forme de naos - naoforme, comme aiment à le définir les égyptologues -, surmonté d'une élégante statue de chien (chacal ?) représentant Anubis couché, semblant indubitablement se faire le gardien du contenu de ce meuble sur lequel, ce matin,  il me siérait d'attirer votre attention.

 

 

Iufaa - Coffre aux canopes (Couverture ouvrage Bares - Abus

 

 

     Vous noterez tout de suite l'état de dégradation de ce monument de bois qui en réalité faisait partie d'une paire dont originellement l'un avait été entreposé le long du côté nord du sarcophage et l'autre, à l'opposé, du côté sud :  tout comme sur le troisième cercueil gigogne, figurations et textes peints en ocre à même une couche de vernis noir ont maintenant partiellement disparu à cause de l'important degré d'humidité que j'évoquais à l'instant.  


     A l'intérieur de chacun des coffres, deux vases d'environ 30 cm de haut.

 

Iufaa - Canopes (Photo Kenneth Garrett)

 

     Les plus fidèles d'entre vous auront remarqué que ce n'est pas la première fois qu'à propos du mobilier funéraire d'Iufaa, au demeurant "simple" haut fonctionnaire de cour, je faisais allusion à celui de Toutankhamon, pharaon de la XVIIIème dynastie : déjà la présence de cercueils emboîtés pour préserver sa momie, trois, comme dans l'hypogée du jeune souverain, m'avait interpellé, même si, je dois à la vérité de  reconnaître que la comparaison ne s'impose absolument pas quant au matériau utilisé et à la facture de réalisation .

 

     Aujourd'hui, ce coffre destiné aux viscères m'invite derechef à évoquer un mobilier funéraire hors du commun. Certes, celui-ci, en bois, n'a aucune prétention à rivaliser avec l'élégance de celui du roi adolescent, ni pour ce qui concerne la matière, de la calcite veinée, ni du point de vue de l'esthétisme de l'ensemble avec, notamment,  les quatre divinités protectrices sculptées en relief embrassant chacune de leurs bras étendus un angle spécifique du monument : Isis au sud-ouest, Nephthys au nord-ouest, Neith au sud-est et Selkis au nord-est.

 

     Mais il appert qu'à bien des niveaux, un parallélisme existe entre les deux inhumations.

 

     Ceci posé, j'aimerais en quelques mots retracer l'évolution de ces réceptacles avant de bientôt vous expliquer de manière détaillée  la signification de la présence de semblables jarres dans les tombeaux égyptiens.

 

     Il faut savoir que, dès le début de la civilisation et de ses pratiques de momification, à Saqqarah, certains viscères des défunts furent enveloppés à part, dans des étoffes, avant d'être posés à même une niche pratiquée à l'angle sud-est du mur sud de la chambre funéraire.

 

     Pour ne pas alourdir mes propos, permettez-moi de n'évoquer que prochainement les raisons de ces gestes thanatopraxiques.

 

     Après cette première étape à l'aube de l'Ancien Empire, des solutions multiples virent le jour à partir de la IIIème dynastie pour la conservation des entrailles : furent par exemple envisagés l'utilisation d'un second sarcophage placé à proximité de celui contenant la momie ; le creusement d'un deuxième caveau ; voire aussi celui d'un deuxième tombeau uniquement prévu pour les abriter ...

 

     A la même époque, les paquets de viscères embaumés furent enfermés dans des coffres en bois ou en pierre placés dans l'alcôve creusée à cet effet ou, notamment à la IVème dynastie, au fond d'un puits sommé d'une dalle.

 

     A la Vème dynastie, l'emploi de coffres se multiplie : ils sont alors souvent déposés près du sarcophage, du côté sud. Mais cela ne signifie nullement que la niche initiale disparaît complètement : les égyptologues en retrouvèrent encore dans des sépultures du Moyen Empire.

 

     C'est précisément à cette époque que, protection supplémentaire, se développe l'usage de prévoir quatre vases pour contenir les paquets d'entrailles momifiées. Dès lors, à partir du moment où, comme nous le verrons bientôt, des bouchons particuliers refermeront ces vases, le format des coffres qui, initialement, n'étaient fabriqués que pour abriter des paquets de viscères, s'agrandit considérablement.

 

     On les retrouvera désormais dans le mobilier funéraire égyptien jusqu'à l'époque gréco-romaine ; raison pour laquelle, aujourd'hui, nous avons pu nous pencher sur celui d'Iufaa, dignitaire de la XXVIème dynastie, et des vases qu'il contenait.

 

     Pour ce qui les concerne, je vous propose un nouveau rendez-vous, le samedi 20 novembre.

 

      Si tant est que la poursuite de ce sujet vous intéresse ...

 

 

 

 

(Bardinet : 1995, 79 ; Bares : non daté, passim ; Posener/ Sauneron/Yoyotte : 1959, 41-2 ; Reeves : 1995, 119-22 ; Rogouline : 1965, 237-54)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 00:00

    

      Le 5 octobre dernier, souvenez-vous, je terminai pratiquement notre rencontre par ces mots :

 

... dans ce même Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, peut-être aurez-vous plus de chance que moi, amis lecteurs, de débusquer, au fil de vos déambulations, le cercueil E 3863 ayant appartenu à un certain Pami, Prophète d'Amon de Karnak, petit-fils d'un vizir s'appelant également Pami et provenant de la sépulture communément appelée des "prêtres de Montou", mise au jour par Auguste Mariette dans le temple de Deir el Bahari, en 1858 ; et, dans le lot des stèles retrouvées par ce même Mariette dans le Sérapéum de Memphis, la C 275 faisant allusion à un roi Pamy ; tous ces personnages ayant vécu à la XXIIème dynastie.

 

     Plus de chance que moi, car, bien que cités par feu l'égyptologue français Jean Yoyotte, les deux monuments ne figurent ni dans les notes qu'au cours de ces vingt dernières années j'ai prises de salle en salle ni dans la base de données du site internet du Louvre, en principe bien plus fiable que moi !

 

     Mais peut-être dans quelque réserve, sous nos pieds ?

     Et seuls, alors, conservateurs, égyptologues patentés et quelques privilégiés ont l'heur de les approcher ...

 

 

     Parmi les commentaires que je reçus dans les jours qui suivirent, celui de Montoumès, créateur sur le Net d'un incontournable Dictionnaire encyclopédique à l'Egypte consacré qui, me prenant  amicalement au mot, effectua sa petite enquête ...

 

 

     Je ne sais trop si, hors les murs du petit village-rue ardennais dans lequel jusqu'à tard dans mon adolescence je passai de superbes juillets et aoûts parce qu'y vivaient tous mes grands-parents et le reste de la fraterie Lejeune - mon père était pratiquement le seul de la famille à avoir quitté les Ardennes pour préférer la ville -, l'expression est connue.

 

     Dans la ferme où l'odeur des cochons le disputait à celle des gâteaux et des tartes que nous concoctait notre grand-mère avec les fruits que nous avions ramassés dans le verger étaient nés 7 garçons et 2 filles ; et dans le village, bien des années plus tard, tous les enfants de mes oncles et tantes. De sorte que quand juin finissait à Liège, je n'avais de cesse d'inviter mes parents à prendre le train - nous n'avions pas de voiture à cette époque ! - qui nous  conduirait vers la campagne, vers le bonheur.

 

      Là, entre autres activités, quand avec certains de mes nombreux cousins nous jouiions à retrouver un objet que l'un ou l'autre avait dissimulé à notre intention, après de parfois longs moments de recherche, fleuraient bon, dans notre babil enfantin, quelques tonitruants "ça brûle ! " dès que l'un de nous approchait de la fameuse cachette.

 

     Ce furent précisément ces mots tant de fois entendus et prononcés voici plus d'un demi-siècle qui me revinrent en mémoire quand je lus les précisions que mon correspondant m'adressait : ça brûlait-il ? Montoumes avait-il eu plus de chance que moi ? Avait-il trouvé Pami ?     

 

        Oui ! Le cliché qu'il m'envoya le prouvait.


 

Cercueil de Pami


 

     Enfin, presque ...

 

     Sur un site - mais bizarrement pas celui du Louvre, - il avait déniché cette photo du cercueil de Pami, Prophète d'Amon à la XXIIème dynastie. Beau début ; excellente première étape.

Malheureusement, le document n'était assorti d'aucune indication de localisation dans le Musée.

 

     Et rien encore pour ce qui concernait la stèle qu'également je recherchais ...

 

     Ne me départissant pas de ma pugnacité mais n'ayant point pour l'instant l'opportunité de me rendre dans la capitale française, je mandai une précieuse lectrice, elle-même conceptrice de cet excellent blog qu'elle a intitulé avec beaucoup d'humour Louvreboîte, de bien vouloir collaborer à cette double quête.

 

     Sur son acceptation, je n'avais aucun doute, pour autant qu'elle fût à Paris, bien évidemment. Mais la photo que je lui envoyai serait-elle suffisante pour lui permettre de  mener à bien ses investigations ?

 

 

     C'est ce que nous apprendrons, mardi prochain, pour pouvoir  éventuellement mettre ici un point final, semblable à ceux que Georges Simenon et Agatha Christie apposaient au terme des enquêtes romanesques que je dévorais quand j'avais pris la décision de ne pas nécessairement aller cueillir myrtilles et airelles ou participer aux jeux de mes cousins, dans ce petit village de nos Ardennes belges, sous le soleil de mes juillets et août d'adolescent ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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25 octobre 2010 1 25 /10 /octobre /2010 23:00

 

     Mais qu'est-ce que l'Agnès de L'Ecole des femmes vient faire dans cette galère ?

 

     Rien d'autre, amis lecteurs, que me souffler, grâce à sa réplique du tout début de la scène 5 de l'acte 2, le titre de mon intervention de ce matin, la dernière avant le congé de Toussaint.

 

   Vous m'accorderez, quand vous en aurez dans quelques instants découvert le sujet, qu'il est particulièrement d'actualité en cette veille de Toussaint !

 

     Ce n'est évidemment pas la raison pour laquelle je l'ai choisi : en revanche, c'est parce qu'il est grave, qu'il va certainement provoquer quelques réactions peu amènes à l'égard des pratiques égyptiennes antiques, voire peut-être du dégoût dans les rangs de celles ou ceux qui militent aux côtés de madame Brigitte Bardot, qu'il m'a plu de convoquer d'emblée la jeune, charmante et bien innocente héroïne de Molière.

 

     En quelque sorte, un peu de soleil, non pas dans l'eau froide, mais dans le natron ...

 

     Ce mois-ci, souvenez-vous, à plusieurs reprises, et notamment dans deux articles consacrés à la déesse Bastet, le 12 et le 19, j'avais approché, sans trop y accorder de détails, la momification dont les chats, à l'extrême fin de l'histoire pharaonique, avaient sur grande échelle fait l'objet.

 

     C'est ce thème délicat que je voudrais aujourd'hui aborder avec vous, aux fins de poursuivre leur évocation commencée le 21 septembre dernier, sans toutefois encore y apposer un point final.

 

     Permettez-moi, en guise de prémices, une petite précision chronologique, certes déjà  indiquée auparavant, mais qu'il est bon à mon sens d'à nouveau rappeler - vingt fois sur le métier ... - :  si la vénération des chats fut un fait avéré depuis la plus haute antiquité sur les rives du Nil, leur embaumement en grand nombre et à destination magico-religieuse n'intervint que très tard dans l'histoire du pays ; et encore, mit-il du temps à se répandre ...

 

     Dès la XXIIème dynastie, c'est-à-dire vers le milieu du 8ème siècle avant notre ère, Bubastis, cette ville de Basse Egypte, à l'est du Delta, dont le temple était voué à la déesse Bastet, tout à la fois  lionne et chatte, devint le principal centre de momification par milliers de petits félidés. L'engouement - la mode ? - prit ensuite une première extension à l'époque saïte, soit à la XXVIème dynastie, deux siècles plus tard. Mais en réalité, ce ne sera qu'à partir de la XXXème et ultime dynastie autochtone, à laquelle succéderont la seconde domination perse, puis l'époque gréco-romaine, que proliféreront les nécropoles de chats dans tout le pays.

 

     Trois sites, parce qu'ils sont les plus importants quant au nombre de momies mises au jour par les archéologues et aussi, vraisemblablement, par les pilleurs de tombes, retiendront notre attention : Bubastis, donc, et le Bubasteion de Saqqarah, déjà précédemment cités, ainsi que le Speos Artemidos de Beni Hassan où, en 1988, en furent retrouvées pas moins de 300 000 ! 

 

     Dans tous ces cimetières, les animaux embaumés le furent de différentes manières : soit ils étaient simplement enveloppés de bandelettes,

 

Chat momifié N 2889 - Salle 19 - Vitrine 8

 

 

comme celle-ci (N 2889) que vous pourrez découvrir tout à l'heure, après notre rendez-vous, dans la vitrine 8 de la salle 19, la dernière de ce parcours thématique du rez-de-chaussée du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ; soit ils étaient placés dans un petit sarcophage en bronze ou en bois auquel avait été donnée la silhouette de l'animal


Sarcophage de chat - E 2531

 

 

comme celui-ci (E 2531), en bronze, dans la même vitrine, salle 19.

 

     Que ce soit ici à Paris, ou au British Museum de Londres, les études qui ont été menées sur les différentes momies de chats en leur possession, notamment au niveau de la dentition, révélèrent incontestablement que les prêtres sacrificateurs choisissaient de très jeunes animaux, voire même des nouveau-nés qu'ils étranglaient ou dont ils tordaient le cou, qu'ils noyaient, aussi parfois, ou dont ils fracassaient le crâne ou fracturaient certains os ou le nez, ou ... ou ...

 

     Des prêtres ? Pour quelles raisons ?, me demandera certainement l'un ou l'autre d'entre vous.

 

     Il faut en réalité savoir qu'aux derniers siècles précédant notre ère, dans les dépendances des temples honorant la déesse Bastet des différents sites évoqués ci-avant, existait un véritable commerce  lucratif entretenu par le personnel sacerdotal, qui consistait à élever des chats par milliers, puis à les sacrifier et enfin à les embaumer dans le but de les vendre aux fidèles qui, se présentant là en très grand nombre, ne désiraient rien tant qu'acquérir semblable ex-voto en vue de le consacrer à la divinité lors de leur pèlerinage, qui pour lui demander une faveur, qui pour la remercier à la suite d'un souhait exaucé ...

 

     Vous aurez aisément compris que ces pratiques nécessitaient non seulement un élevage outrancier de ces petits félidés - élevage que l'on pourrait  même, sans trop d'anachronisme, qualifier d'industriel -, mais aussi leur sacrifice dans des délais très brefs : quatre mois après leur naissance, c'est-à-dire quand estimation était faite qu'ils avaient atteint la taille adéquate pour présenter une momie de belle  facture ou, pour ceux non gardés en vue d'une éventuelle reproduction, entre 9 mois et un an.

 

     Mais, soit qu'il y eût des périodes pendant lesquelles ce fructueux commerce ne fut  que parcimonieusement approvisionné, soit  que les prêtres désirassent rentabiliser au maximum la croyance populaire, l'on a constaté qu'il existe en nos musées des "momies de chats" ne contenant, certaines une tête, d'autres une patte seule ; quand ce n'est pas, comme à Beni-Hassan, la colonne vertébrale et les deux pattes arrière d'une ... grenouille !! ; ou, comme à Saqqarah, découverts par l'égyptologue français Alain Zivie en quantité non négligeable dans la tombe de Maïa, nourrice de Toutankhamon, des emballages zoomorphes remplis de matériaux divers non organiques !! 

 

     A ce sujet, Tifet, artiste de talent et, de surcroît, fidèle lectrice, évoqua même, dans un précédent commentaire, la présence de cailloux et de terre glaise à l'intérieur de ces momies factices ...

 

     Et le Professeur Zivie de conclure : "... le clergé tirant de ce commerce des bénéfices certains, on ne peut écarter l'hypothèse de pratiques frauduleuses."

 

  

     Ce ne sera qu'à l'époque romaine, quand le nouveau dogme chrétien s'imposera peu à peu, que la pratique de ces offrandes animales à la déesse Bastet, jugées barbares, s'étiolera progressivement avant de définitivement cesser.

 

 

 

 

(Charron/Ginsburg : 1989, 20-4 ; Zivie : 2003)  

 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 23:00

 

      Dans une bien compréhensible prise de position respectueuse des conceptions funéraires de l'Egypte ancienne, l'égyptologue tchèque Ladislav Bares nous demanda, samedi dernier, souvenez-vous, de nous retirer avant qu'il ne procède au délicat enlèvement de ce qu'il restait encore d'intact de la parure qui recouvrait la momie d'Iufaa.

    

     Certes, il assortit sa décision d'une invitation à le rejoindre aujourd'hui, tout au fond du caveau funéraire, à 22 mètres sous le sable du cimetière sud-ouest de la nécropole d'Abousir pour mieux apprécier encore les différents sarcophages ; raison pour laquelle je vous retrouve avec plaisir à mes côtés ce matin.

 

     Quand tout fut terminé,

 

Iufaa - Sarco (Photo Martin Frouz - National geo)

 

quand la première cuve de calcaire blanc, avec toutes les précautions d'usage, fut vidée des deux cercueils gigognes qu'elle avait contenus, apparurent enfin complètement les différentes colonnes de hiéroglyphes colorés que les scribes d'il y a deux millénaires et demi, sur commande du  jeune défunt lui-même, voire, s'il n'en avait pas eu le temps, de ses proches, avaient dessinés sur tout le pourtour de la cavité anthropoïde dans l'espoir de le protéger au maximum pour l'Au-delà.

 

     Cette production littéraire magico-religieuse entourant son corps momifié consistait en textes relativement courts, extraits notamment des Formules des Pyramides et autres invocations, mais aussi en petites scènes peintes à l'image des vignettes que l'on peut admirer en tête des chapitres du Livre pour sortir au jour (appelé aussi, mais erronément, Livre des Morts) : plusieurs de ces chapitres - les 26 à 30 B qui tous  demandent que, dans l'empire des morts, soit rendu son coeur au défunt, ainsi que le 72  qui formule la permission qui lui est accordée de pouvoir librement sortir, puis rentrer dans sa tombe à la fin du jour - se retrouvaient d'ailleurs reproduits à divers emplacements sur les cercueils.

 

     Tout ce corpus, qu'il soit sur ou dans le sarcophage en calcaire blanc, sur le couvercle ou le pourtour extérieur du deuxième, en basalte foncé, ou sur la planche recouvrant celui en bois, constituera une incontestable documentation de première main - retrouvée intacte de surcroît ! - permettant aux égyptologues d'appréhender de manière encore plus détaillée les pratiques funéraires inhérentes à cette époque saïto-perse que sont les XXVIème et XXVIIème dynasties.

 

     Il est en effet dans les intentions du Professeur Bares de publier un nouveau volume dans la collection Abusir qui, après celui  qu'il fit paraître en 2008 et  seulement consacré à la description de la situation archéologique et des trouvailles mises au jour dans le tombeau,

 


Iufaa - Couverture Abusir XVII (L. Bares)

 

 

devrait nous dévoiler textes et scènes, peints ou gravés, de la chambre sépulcrale et des différentes enveloppes protectrices d'Iufaa.

 

     L'intéressant de la visite d'aujourd'hui réside évidemment aussi dans le fait que la tombe ayant été complètement dégagée, nous sont beaucoup plus aisément accessibles les motifs "décorant" les  murs intérieurs, ainsi que les différents cercueils gigognes.

 

     Ainsi, cette scène classique de la théorie des porteurs d'offrandes où au-dessus de la case attribuée à chacun d'eux a été gravé le nom du produit qu'ils proposent ;  

 

Iufaa - Porteurs offrandes sur sarco (Photo Martin Frouz)

 

 

ou, tout aussi, récurrente, celle du défunt assis devant la table de son repas funéraire comme déjà nous l'avions vue dans le mastaba d'Akhethetep, salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et, plus récemment, ici en Abousir, dans celui d'Inty ;

 

Iufaa - Scène banquet sur sarco

 

 

ou, nettement plus problématique, plus interpellante dans la mesure où on ne lui connaît aucun parallèle dans un quelconque monument égyptien, celle de ces vaches prétendument "dansantes", aux pattes qui font étrangement penser à l'uraeus, le cobra femelle que l'on trouve fréquemment au front des pharaons et qui, assimilé à l'oeil de Rê, était censé protéger le souverain des ennemis du pays. 

 

Iufaa - Vaches dansantes


 

 

     Après nous être abondamment attardés pour admirer tous ces détails ressortissant au domaine des représentations funéraires, l'égyptologue nous propose de maintenant remonter à la surface pour ensemble converser autour d'une bonne et fraîche bière tchèque ...

 

     La momie d'Iufaa, dans un état de fragilité, voire de décomposition, assez préoccupant, ne fut pas "débandelettée", nous apprend-il, et donc partit telle quelle dans un laboratoire de Giza pour y être analysée aux rayons-X par les membres de l'équipe de l'anthropologue Eugen Strouhal.

 

     Et les radiographies, vous vous en doutez certainement, révélèrent bien des détails intéressants.

 

     Ainsi, les prêtres embaumeurs - (taricheutes, selon le terme employé par les égyptologues) - qui, au VIème siècle avant notre ère, avaient pratiqué la momification, insérèrent-ils entre les épaisseurs des tissus qui ceignaient le cadavre, comme d'ailleurs le voulait la tradition notamment pour les souverains, un certain nombre de ces amulettes prophylactiques en pierres semi-précieuses telles qu'on en trouve au Musée du Louvre, par exemple : entre autres, ici, six yeux oudjat, trois scarabées, deux noeuds d'Isis ...

 

     Les clichés permirent également de constater que doigts et orteils de la momie avaient été gainés d'une feuille d'or pur - la chair des dieux ! -, comme ceux que l'égyptologue français Pierre Montet avait exhumés de certains tombeaux de Tanis, en 1939.

 

      Enfin, sur le sexe avait été posée une mince plaque en cuivre doré.

 

     Après une analyse un peu plus poussée, le Professeur Strouhal put déterminer que notre homme était décédé relativement jeune, entre 25 et 35 ans, probablement vers 30 ans et qu'il avait déjà perdu la plupart de ses dents.


 

     Il serait prévu - Zahi Hawass, le tout puissant patron du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes l'avait promis en 2005, déjà, - qu'Iufaa réintègre sa tombe de manière qu'il soit à nouveau sous la protection des dieux.

 

     Quant à savoir s'il y reposerait en paix, c'est là une tout autre histoire dans la mesure où la sépulture, maintenant complètement sécurisée, devrait être ouverte au public.

 

     Un contact que j'ai récemment eu avec un égyptologue belge qui travaille sous la direction de Miroslav Verner à Prague (I.T.E.) m'a appris, le 29 septembre dernier, que, pour le moment, le site d'Abousir n'était pas ouvert pour les touristes. Le SCA (Supreme Council of Antiquities) a déjà depuis 2005 des plans pour l'ouvrir, mais jusqu'à présent, il ne l'a pas fait.

 

     Et mon correspondant de conclure : "Je crois que cela va durer encore longtemps avant que les touristes puissent visiter les pyramides et les tombes d'Abousir".


     Dans ce cas, peut-on penser que Z. Hawass voudrait ainsi respecter les traditions religieuses égyptiennes antiques pour lesquelles l'inviolabilité d'une tombe était gage d'éternité pour son propriétaire ?

 


     Deux remarques, avant de nous quitter ce matin.

 

     La première pour vous faire prendre conscience, amis lecteurs, que vous fûtes éminemment privilégiés d'ainsi m'accompagner depuis plusieurs mois dans tous ces caveaux nouvellement explorés par les égyptologues tchèques.

 

     La seconde, c'est que, toujours en rapport avec les conceptions égyptiennes que j'évoquais à l'instant, prononcer le nom de tous ces défunts comme nous l'avons maintes et maintes fois fait vous et moi, que ce soient ceux de Rêneferef, d'Oudjahorresnet, de Kaaper, de Fetekti, de Qar, d'Inty et, depuis quelques semaines, celui d'Iufaa, leur assure une vie éternelle, là-bas, dans les magnifiques Champs d'Ialou ...


     Cela compense, à mon sens, l'énorme dérangement que les égyptologues leur ont imposé en pénétrant et en fouillant dans leurs tombeaux. Et ce n'est peut-être déjà pas si mal !

 

    

 

(Bares : 2005 ; Barguet : 1967, 71-6 et 110-1 ; Onderka & alii : 2008, 108 ; Verner : 2002, 192-205)

 

 

     Conscient que les congés scolaires de la Toussaint qui débutent  fin de la semaine prochaine peuvent, comme ce sera mon cas, emmener certains d'entre vous, sur l'une ou l'autre route des vacances, je vous donne rendez-vous, amis lecteurs, le samedi 13 novembre aux fins de poursuivre notre prospection de la tombe d'Iufaa  : car aussi bizarre que cela puisse peut-être vous paraître, il nous reste encore quelques découvertes d'importance à y faire ...

 

     Mais avant cela, n'oubliez pas, mardi 26, notre dernière visite de ce mois d'octobre au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ...

 



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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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