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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 23:00

 

      Dans une bien compréhensible prise de position respectueuse des conceptions funéraires de l'Egypte ancienne, l'égyptologue tchèque Ladislav Bares nous demanda, samedi dernier, souvenez-vous, de nous retirer avant qu'il ne procède au délicat enlèvement de ce qu'il restait encore d'intact de la parure qui recouvrait la momie d'Iufaa.

    

     Certes, il assortit sa décision d'une invitation à le rejoindre aujourd'hui, tout au fond du caveau funéraire, à 22 mètres sous le sable du cimetière sud-ouest de la nécropole d'Abousir pour mieux apprécier encore les différents sarcophages ; raison pour laquelle je vous retrouve avec plaisir à mes côtés ce matin.

 

     Quand tout fut terminé,

 

Iufaa - Sarco (Photo Martin Frouz - National geo)

 

quand la première cuve de calcaire blanc, avec toutes les précautions d'usage, fut vidée des deux cercueils gigognes qu'elle avait contenus, apparurent enfin complètement les différentes colonnes de hiéroglyphes colorés que les scribes d'il y a deux millénaires et demi, sur commande du  jeune défunt lui-même, voire, s'il n'en avait pas eu le temps, de ses proches, avaient dessinés sur tout le pourtour de la cavité anthropoïde dans l'espoir de le protéger au maximum pour l'Au-delà.

 

     Cette production littéraire magico-religieuse entourant son corps momifié consistait en textes relativement courts, extraits notamment des Formules des Pyramides et autres invocations, mais aussi en petites scènes peintes à l'image des vignettes que l'on peut admirer en tête des chapitres du Livre pour sortir au jour (appelé aussi, mais erronément, Livre des Morts) : plusieurs de ces chapitres - les 26 à 30 B qui tous  demandent que, dans l'empire des morts, soit rendu son coeur au défunt, ainsi que le 72  qui formule la permission qui lui est accordée de pouvoir librement sortir, puis rentrer dans sa tombe à la fin du jour - se retrouvaient d'ailleurs reproduits à divers emplacements sur les cercueils.

 

     Tout ce corpus, qu'il soit sur ou dans le sarcophage en calcaire blanc, sur le couvercle ou le pourtour extérieur du deuxième, en basalte foncé, ou sur la planche recouvrant celui en bois, constituera une incontestable documentation de première main - retrouvée intacte de surcroît ! - permettant aux égyptologues d'appréhender de manière encore plus détaillée les pratiques funéraires inhérentes à cette époque saïto-perse que sont les XXVIème et XXVIIème dynasties.

 

     Il est en effet dans les intentions du Professeur Bares de publier un nouveau volume dans la collection Abusir qui, après celui  qu'il fit paraître en 2008 et  seulement consacré à la description de la situation archéologique et des trouvailles mises au jour dans le tombeau,

 


Iufaa - Couverture Abusir XVII (L. Bares)

 

 

devrait nous dévoiler textes et scènes, peints ou gravés, de la chambre sépulcrale et des différentes enveloppes protectrices d'Iufaa.

 

     L'intéressant de la visite d'aujourd'hui réside évidemment aussi dans le fait que la tombe ayant été complètement dégagée, nous sont beaucoup plus aisément accessibles les motifs "décorant" les  murs intérieurs, ainsi que les différents cercueils gigognes.

 

     Ainsi, cette scène classique de la théorie des porteurs d'offrandes où au-dessus de la case attribuée à chacun d'eux a été gravé le nom du produit qu'ils proposent ;  

 

Iufaa - Porteurs offrandes sur sarco (Photo Martin Frouz)

 

 

ou, tout aussi, récurrente, celle du défunt assis devant la table de son repas funéraire comme déjà nous l'avions vue dans le mastaba d'Akhethetep, salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et, plus récemment, ici en Abousir, dans celui d'Inty ;

 

Iufaa - Scène banquet sur sarco

 

 

ou, nettement plus problématique, plus interpellante dans la mesure où on ne lui connaît aucun parallèle dans un quelconque monument égyptien, celle de ces vaches prétendument "dansantes", aux pattes qui font étrangement penser à l'uraeus, le cobra femelle que l'on trouve fréquemment au front des pharaons et qui, assimilé à l'oeil de Rê, était censé protéger le souverain des ennemis du pays. 

 

Iufaa - Vaches dansantes


 

 

     Après nous être abondamment attardés pour admirer tous ces détails ressortissant au domaine des représentations funéraires, l'égyptologue nous propose de maintenant remonter à la surface pour ensemble converser autour d'une bonne et fraîche bière tchèque ...

 

     La momie d'Iufaa, dans un état de fragilité, voire de décomposition, assez préoccupant, ne fut pas "débandelettée", nous apprend-il, et donc partit telle quelle dans un laboratoire de Giza pour y être analysée aux rayons-X par les membres de l'équipe de l'anthropologue Eugen Strouhal.

 

     Et les radiographies, vous vous en doutez certainement, révélèrent bien des détails intéressants.

 

     Ainsi, les prêtres embaumeurs - (taricheutes, selon le terme employé par les égyptologues) - qui, au VIème siècle avant notre ère, avaient pratiqué la momification, insérèrent-ils entre les épaisseurs des tissus qui ceignaient le cadavre, comme d'ailleurs le voulait la tradition notamment pour les souverains, un certain nombre de ces amulettes prophylactiques en pierres semi-précieuses telles qu'on en trouve au Musée du Louvre, par exemple : entre autres, ici, six yeux oudjat, trois scarabées, deux noeuds d'Isis ...

 

     Les clichés permirent également de constater que doigts et orteils de la momie avaient été gainés d'une feuille d'or pur - la chair des dieux ! -, comme ceux que l'égyptologue français Pierre Montet avait exhumés de certains tombeaux de Tanis, en 1939.

 

      Enfin, sur le sexe avait été posée une mince plaque en cuivre doré.

 

     Après une analyse un peu plus poussée, le Professeur Strouhal put déterminer que notre homme était décédé relativement jeune, entre 25 et 35 ans, probablement vers 30 ans et qu'il avait déjà perdu la plupart de ses dents.


 

     Il serait prévu - Zahi Hawass, le tout puissant patron du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes l'avait promis en 2005, déjà, - qu'Iufaa réintègre sa tombe de manière qu'il soit à nouveau sous la protection des dieux.

 

     Quant à savoir s'il y reposerait en paix, c'est là une tout autre histoire dans la mesure où la sépulture, maintenant complètement sécurisée, devrait être ouverte au public.

 

     Un contact que j'ai récemment eu avec un égyptologue belge qui travaille sous la direction de Miroslav Verner à Prague (I.T.E.) m'a appris, le 29 septembre dernier, que, pour le moment, le site d'Abousir n'était pas ouvert pour les touristes. Le SCA (Supreme Council of Antiquities) a déjà depuis 2005 des plans pour l'ouvrir, mais jusqu'à présent, il ne l'a pas fait.

 

     Et mon correspondant de conclure : "Je crois que cela va durer encore longtemps avant que les touristes puissent visiter les pyramides et les tombes d'Abousir".


     Dans ce cas, peut-on penser que Z. Hawass voudrait ainsi respecter les traditions religieuses égyptiennes antiques pour lesquelles l'inviolabilité d'une tombe était gage d'éternité pour son propriétaire ?

 


     Deux remarques, avant de nous quitter ce matin.

 

     La première pour vous faire prendre conscience, amis lecteurs, que vous fûtes éminemment privilégiés d'ainsi m'accompagner depuis plusieurs mois dans tous ces caveaux nouvellement explorés par les égyptologues tchèques.

 

     La seconde, c'est que, toujours en rapport avec les conceptions égyptiennes que j'évoquais à l'instant, prononcer le nom de tous ces défunts comme nous l'avons maintes et maintes fois fait vous et moi, que ce soient ceux de Rêneferef, d'Oudjahorresnet, de Kaaper, de Fetekti, de Qar, d'Inty et, depuis quelques semaines, celui d'Iufaa, leur assure une vie éternelle, là-bas, dans les magnifiques Champs d'Ialou ...


     Cela compense, à mon sens, l'énorme dérangement que les égyptologues leur ont imposé en pénétrant et en fouillant dans leurs tombeaux. Et ce n'est peut-être déjà pas si mal !

 

    

 

(Bares : 2005 ; Barguet : 1967, 71-6 et 110-1 ; Onderka & alii : 2008, 108 ; Verner : 2002, 192-205)

 

 

     Conscient que les congés scolaires de la Toussaint qui débutent  fin de la semaine prochaine peuvent, comme ce sera mon cas, emmener certains d'entre vous, sur l'une ou l'autre route des vacances, je vous donne rendez-vous, amis lecteurs, le samedi 13 novembre aux fins de poursuivre notre prospection de la tombe d'Iufaa  : car aussi bizarre que cela puisse peut-être vous paraître, il nous reste encore quelques découvertes d'importance à y faire ...

 

     Mais avant cela, n'oubliez pas, mardi 26, notre dernière visite de ce mois d'octobre au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ...

 



Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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18 octobre 2010 1 18 /10 /octobre /2010 23:00

 

   La propension qui est mienne à ouvrir volontiers des parenthèses en abyme qui n'en finissent pas de se refermer n'a d'égale que mon irrépressible envie d'essayer d'être le plus complet possible. Nonobstant le fait  que je sois intimement persuadé que l'exhaustivité n'est guère défendable dans une science qui, comme l'égyptologie, ne cesse d'annoncer de nouvelles découvertes, j'essaie, dans la mesure de la documentation dont je dispose, d'embrasser le plus largement qu'il me soit permis les composantes les plus récentes des sujets qu'ici je traite.

 

     C'est la raison pour laquelle, j'aimerais aujourd'hui poursuivre l'intervention entamée mardi dernier, à propos de la déesse Bastet  dont vous pourrez admirer, tout à l'heure quand nous nous quitterons, dans la première vitrine de la salle 19, la dernière du rez-de-chaussée de ce Département, une fort élégante théorie ; et, envisager d'y apposer un point final. 

 

 

Chats (Photo - J. Artigue)

 

 

     (Je profite de l'opportunité qui m'est ici donnée pour grandement remercier Madame Jocelyne Artigue, une de mes lectrices grenobloises, d'avoir eu la bonté de m'envoyer ce cliché et d'avoir sans hésitation aucune accepté que je l'inclue dans le présent article.) 

 

 

     Après avoir à deux reprises ce jour-là, rencontré le terme Bubasteion, une fois à Alexandrie avec la découverte qui fut faite, en ce début d'année 2010, de plusieurs cachettes remplies de centaines de statues de chattes dans les ruines, selon madame Dominique Valbelle, du plus grand temple ptolémaïque connu jusqu'à présent dans cette mégapole de l'Antiquité ; et une deuxième fois à Saqqarah, au sud-est de la pyramide de Téti, où de nombreuses tombes rupestres du Nouvel Empire ont été réutilisées à la Basse Epoque en tant que catacombes réservées à des chats, je vous en avais brièvement expliqué l'origine grecque : la ville de Bubastis, la Per Bast des Egyptiens, la "Maison de la déesse Bastet", chef-lieu du 18ème nome de Basse-Egypte.

 

     Vous l'aurez compris, amis lecteurs, il s'agit  bien de cette nécropole à laquelle faisait allusion Hérodote au chapitre 67 du Livre II de L'Enquête que je vous avais ici donné à lire.

 

     C'est à Bubastis donc, Tell Basta en arabe, l'actuelle Zagazig sur la branche pélusiaque du Nil, dans le Delta oriental, à quelque quatre-vingts kilomètres au nord-est du Caire, qu'entre 1886 et 1889 furent retrouvées, par l'égyptologue suisse Henri Edouard Naville, des tombes dans lesquelles, par milliers, avaient été inhumées des statuettes de chats, essentiellement en bronze mais aussi de très nombreuses momies de ces petits félidés qui, manifestement, servirent d'ex-voto dédiés à la paisible déesse Bastet.

 

     (Puis-je me permettre de conseiller à ceux qui, parmi vous, désireraient en savoir plus concernant Bubastis de consulter cette page du Net, extrêmement complète, qui lui est consacrée ?)


 

     Vous n'êtes évidemment pas sans ignorer que certains animaux furent vénérés dès les premiers temps de l'histoire égyptienne et, bien plus tard, momifiés en grand nombre en tant que supports d'une divinité ou, à tout le moins, en tant qu'intermédiaires entre cette dernière et l'homme . Le chat, pour sa part, devint vite l'incarnation -  l'hypostase vivante, rencontrerez-vous parfois dans les ouvrages spécialisés -,  de cette déesse représentée dès lors soit simplement sous la forme animale, comme les statuettes ci-dessus exposées salle 19, soit - et c'est peut-être plus fréquent - en tant que femme debout, mais alors avec une tête de chat.

 

     Bien qu'aménagés à partir de la vingt-deuxième des trente dynasties, vers le VIIIème siècle avant notre ère donc, les différents cimetières de chats répartis sur le sol égyptien constituent, mis à part les tombeaux des taureaux Apis, au Sérapéum de Saqqarah, et Mnévis, à Héliopolis qui les ont précédés de peu, les plus anciens exemples d'ensevelissement d'animaux en grande quantité actuellement connus.


     Exceptons toutefois la découverte que fit l'égyptologue anglais W. M. Flinders Petrie (1853-1942) dans le cimetière du Moyen Empire à Abydos, en Haute-Egypte, d'une petite tombe surmontée d'une superstructure en forme de pyramide dans la chapelle de laquelle il exhuma 17 squelettes de chats qu'accompagnait une rangée de petits pots qui, selon lui, avaient dû jadis contenir du lait ...

 

     Exceptons également, mais elles n'avaient rien de collectif celles-là, quelques rares tombes du Nouvel Empire dans lesquelles un maître tenait à rendre hommage à son félidé favori : ainsi , par exemple, existe-t-il au Musée du Caire, sous le numéro d'inventaire  JE 30172, un sarcophage provenant d'un hypogée qui n'a jamais été localisé, celui du fils aîné d'Amenhotep III, le prince Thoutmosis, frère du pharaon Amenhotep IV/Akhenaton. 

 

     Découvert en 1892, à Mît Rahineh (Memphis), au sud d'un temple de Ramsès II, ce cercueil en calcaire de 64 centimètres de haut présente une décoration explicite grâce aux textes et à l'iconographie gravés en creux : il s'agit de celui de Ta-Mi(ou)t, littéralement "la chatte", l'animal préféré du jeune souverain, que l'on voit, sur le cliché ci-dessous, assise devant une table d'offrandes, tout comme le serait n'importe quel défunt humain. Derrière elle, la même bête, momifiée cette fois.

 

 

Sarcophage de la chatte du prince Thoutmosis

 

     Sur le couvercle, courent deux inscriptions dédicatoires, à peu de choses près semblables, que le Professeur Dimitri Laboury, de l'Université de Liège, traduit dans son dernier opus, la première par : "Fait sous l'autorité du fils du roi, le chef des prêtres en Haute et Basse-Egypte, le grand des directeurs des artisans, le prêtre sem, Thoutmosis", et la seconde : "fait sous l'autorité du fils aîné du roi, son bien-aimé, le grand des directeurs des artisans, le prêtre sem, Thoutmosis".

    

 

    La plus ancienne évocation de Bastet, Dame de Bubastis, avec les traits d'une chatte se trouve en réalité sur une bague (E 3717) qu'un jour, nous découvrirons ensemble en ce Département, dans la vitrine 7 de la salle 9 ci-après, consacrée à la parure : elle appartint  à un certain Hormès, scribe de la correspondance d'Osorkon II, souverain de la XXIIème dynastie. Au revers du bijou, cette précision : Osorkon-fils-de-Bastet.

 

     Toutefois, il ne faut pas oublier que bien avant cette conception, dès les premières dynasties, je l'ai précédemment souligné, Bastet, qui personnifiait l'oeil du dieu solaire Rê dont elle pouvait exprimer la puissante violence, avait déjà été affublée de traits et de caractéristiques léonins : en ces temps anciens, on l'appelait notamment Sekhmet.

 

     Deux visages, contradictoires, mais en parfaite adéquation avec la notion de dualité caractéristique de la mentalité égyptienne : celui de la lionne redoutable et celui, plus apaisé, de la chatte maternelle.

 

     En tant qu'associée à ce petit animal, Bastet fut généralement considérée comme symbole de fertilité, de maternité : c'est évidemment ce qu'exprime la figurine de bronze, N 3930, aux mamelles bien en évidence, que nous avons pu admirer la semaine dernière.

 

     C'est aussi ce que démontre cette autre, E 11295, en bronze également, de 10, 2 centimètres de long et seulement 5 de hauteur, exposée à gauche de la précédente, ici dans la vitrine 3 devant nous.   


 

E 11295

 

    

     Cette chatte, couchée sur son côté gauche à même un socle hémisphérique posé sur un autre de marbre jaune, pattes étendues, quasiment dans la même position altière que sa voisine, tête dressée et oreilles particulièrement droites, attitude vigilante s'il en est, semble éminemment fière d'allaiter ses deux petits.

 

     Et il en est de même pour celles des deux extrémités de la rangée :

 

* la première (E 3), à gauche, en bronze, de 12 cm de long et de 5, 50 cm de haut figure l'animal s'amusant également avec son chaton


E 3

 

 

et la dernière (E 5586), tout à droite, sur un support de marbre jaune, qui fit partie de la collection Rousset bey : l'ensemble de bronze mesurant 11, 2 cm de haut et 6, 8 de large présente une chatte perchée sur une colonne, accompagnée de ses trois rejetons. 

 

E 5586


 

     Vous remarquerez ici, par parenthèses, nette allusion à ces chapitaux sommitaux que l'on retrouve fréquemment dans l'architecture égyptienne, que la colonne représente une fleur de lotus qui, comme j'ai déjà eu  maintes fois l'opportunité de le souligner, est un symbole de régénérescence pour tout défunt.

 

 

      Il paraît en vérité extrêmement difficile de trancher aux fins de déterminer si des pièces de Basse Epoque telles que celles-ci constituent de simples figurines décoratives ou, plus pragmatiquement, si elles faisaient office d'ex-voto déposés par une jeune maman désireuse par exemple de remercier la déesse Bastet de lui avoir permis une grossesse heureuse ou de lui avoir donné un bel et fort enfant ...

 

     Mais quoi qu'il en fût de leur utilité aux derniers siècles de l'Egypte pharaonique,  et pendant l'époque gréco-romaine, il n'en demeure pas moins qu'aux yeux des artistes qui les créèrent, ces statuettes représentaient indiscutablement un symbole de féminité, un symbole de maternité que mamelles pour les unes et jeux familiaux pour les autres ne peuvent que corroborer : c'est, me semble-t-il, cet aspect essentiellement positif de Bastet qu'il faut garder en mémoire de notre rendez-vous de ce mardi ...

 

 

 

(Laboury : 2010, 59-60 ; Malek :  2006, 51 et 110 ; Quaegebeur : 1989, 28-31 ; Valbelle : 2010, 294 et 392 ; Yoyotte : 1987, 176 ; ID. 1988, 155-77 ; Zivie : 2003)

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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15 octobre 2010 5 15 /10 /octobre /2010 23:00

 

     A nouveau, le moment nous sembla particulier, lourd, pesant, sombre même ; à nouveau, accord tacite, nous retenions tous notre souffle ; à nouveau, à 22 mètres de profondeur sous les sables du désert, dans le cimetière saïto-perse situé aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir que, depuis bien des années maintenant, fouillaient inlassablement les membres de l'Institut tchèque d'égyptologie que dirigeait Miroslav Verner, nous étions, vous et moi, les hôtes plus que privilégiés de Ladislav Barès et de son équipe.

 

     Samedi dernier, souvenez-vous, dans un vacarme que l'exiguïté des lieux avait rendu plus retentissant encore, chaînes et poulies avaient soulevé le lourd couvercle de basalte sombre qui chapeautait le deuxième sarcophage que contenait l'immense bière de calcaire blanc de la chambre sépulcrale d'Iufaa.

 

     Et, tout de suite, dans les yeux de l'égyptologue maître des travaux, se lut, si pas l'abattement, à tout le moins une perceptible déconvenue ... Aucun d'entre nous n'osa se faufiler pour s'approcher de la cuve, aucun n'osa poser de question, sauf d'un oeil scrutateur, respectant ainsi le silence qui avait suivi l'ahan général motivé par l'effort de permettre au couvercle de lentement glisser sur les poutres transversales.

 

     Et pourtant ...

 

     Une nouvelle surprise était bien au rendez-vous. Dans la cavité de pierre reposait, non pas immédiatement le corps du défunt comme tous  nous l'attendions, mais ce qui avait dû être une troisième enveloppe protectrice : un cercueil anthropoïde, le second, en bois de sycomore cette fois, de 1, 84 mètre de long et 48 centimètres de large, recouvert de motifs de stuc peint en ocre jaune.

 

     Ou plutôt, pour être plus précis encore, ce que l'humidité ambiante qui s'était malicieusement infiltrée jusque là depuis deux mille cinq cents ans avait permis d'en conserver : avec la précaution dont ils étaient pourtant coutumiers, les hommes de Ladislav Bares tentèrent de soulever quelque peu le couvercle manifestement fendu sur toute sa longueur. Il ne lui fallut que quelques menues secondes pour qu'il se démantèle quasi complètement, s'effritant et ne laissant que des morceaux épars entre les doigts des ouvriers, décontenancés, dépités.

 

     Fort heureusement avait été prise la sage précaution de préalablement retranscrire, puis de photographier les trois colonnes de hiéroglyphes peints en noir au centre de la longue et fragile planche en bois : là, en effet, se lisaient notamment le nom d'Iufaa et son titre d'Administrateur du Palais, ainsi que la mention d'Ankhtisi (ou Ankhtes), sa mère.

 

     Les fragments pourris dégagés, quelle ne fut pas la surprise de constater que ce troisième - et je peux maintenant ajouter : ultime écrin -,  à l'instar de ceux du même nombre mis au jour jadis dans l'hypogée de Toutankhamon, contenait enfin la momie tant espérée, d'apparence assez hiératique à cause du natron dans lequel l'ensemble avait été plongé originellement en vue d'une dessiccation optimale.

 

     Le visage mis à part, dissimulé sous un masque mortuaire en stuc doré, le corps était entièrement recouvert d'un linceul.

 

 

Iufaa - Momie dans sarcophage - (Catalogue Expo. Prague)

 

       Oh, évidemment, par n'importe quel linceul !

 

     Sur les bandelettes qui emmaillotaient Iuffa avait été déposée une superbe résille d'innombrables perles tubulaires de faïence bleue disposées en losanges  ; résille en bien piteux état aussi, je vous l'accorde, mais néanmoins encore suffisamment éloquente quant à la magnificence avec laquelle ce haut fonctionnaire palatial et prêtre lecteur, avait tenu à se faire inhumer. Certes, la splendeur n'atteignait en rien celle des trois sarcophages gigognes recouverts d'or du jeune fils d'Akhenaton : d'or, ici, il n'y avait point ! Point encore, à tout le moins ...

 

     Mais il demeure que l'ensemble de ces enveloppes funéraires successives, qu'elles soient de pierre ou de bois, constituait, pour un fonctionnaire royal, une bien belle preuve de statut social privilégié.

 

     De l'entrelacs des perles bleues allongées se détachèrent ça et là quelques figurations : les quatre fils d'Horus que, traditionnellement, l'on rencontre en guise de bouchon sur les vases canopes destinés à conserver les viscères d'un défunt et, au-dessus, sur la poitrine, Nout, la déesse du Ciel, ailes éployées.  

 

  

    Iufaa - Garniture de momie (Photo - M. Barta)

 

     Mais ce qui retint une nouvelle fois l'attention émerveillée de tous, ce fut un imposant collier Ousekh, - que j'ai pris la liberté de reproduire ci-dessus au départ d'un cliché de Miroslav Barta que publie M. Verner dans son remarquable ouvrage consacré à Abousir (voir référence infra-paginale) -, pectoral  de toute beauté, constitué de plusieurs rangs de fines perles de faïence multicolores et, lui aussi, malheureusement détérioré par le temps. 

 

 

      Ce sera après notre départ souhaité du caveau, dans quelques instants, qu'interviendra la délicate opération consistant à retirer du dessus de la momie d'Iufaa résille et collier qui la recouvrent encore ; les membres de l'équipe de l'Institut tchèque d'égyptologie désirant, mus par un ultime respect du défunt dans la plus pure conception antique, rester seuls en présence de la momie.

 

     Alors, et alors seulement, pourrons-nous contempler l'intérieur - vide - de l'imposant sarcophage de calcaire blanc qui avait pendant plus de deux millénaires et demi réussi à abriter les cercueils gigognes d'Iufaa.

 

     Il nous est proposé de nous retrouver ici même, samedi prochain  23 octobre, pour une dernière visite privée de la sépulture ...

 

     Qu'en pensez-vous ? Personnellement, je me suis empressé de déjà notifier mon accord, partant, ma présence.

 

     Et vous ?     

 

 

 

(Bares : 2005 ; Verner : 2002, 192-205)

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 23:00

 

     Il me semble l'heure venue à présent, après vous avoir proposé, le 21 septembre, une première introduction sur le sujet en retraçant les origines possibles de ces petits félins, puis, le mardi suivant,  vous avoir donné à lire des textes d'auteurs anciens à propos de l'amour que leur vouaient les Egyptiens, et enfin, la semaine dernière, vous avoir entraînés dans quelques arcanes patronymiques, d'entamer véritablement l'évocation des figurines de chat que nous présente la vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

Vitrine 3 - Devant

 

  (Un merci tout particulier à la conceptrice du blog Louvreboîte pour l'amabilité et la célérité avec lesquelles, à nouveau, elle a réalisé "sur commande"quelques gros plans de ce bloc vitré.)


 

      Il ne relève évidemment pas du hasard que, parmi ceux qu'elle mit à ma disposition, j'aie d'emblée choisi ce cliché car je voudrais dès aujourd'hui, amis lecteurs, prendre prétexte des quatre pièces de l'avant-plan, et plus spécifiquement, dans un premier temps, de la pénultième, en partant de la gauche, inscrite dans l'inventaire sous le numéro N 3930,

 

N 3930

 

simplement parce que sur son socle court une invocation à Bastet pour, dans la suite logique de ma précédente intervention consacrée à l'onomastique, quelque peu évoquer cette déesse.

 

     De sauvage, puis domestique qu'il fut au point de départ, le chat devint vite aussi, en Egypte antique, un animal sacré, révéré : c'est sur cet aspect particulier qu'il m'agréerait ce matin d'attirer votre attention. 

 

 

 

     ... des fouilles de sauvetage à Alexandrie, zone archéologique,  également sous la responsabilité de Mohamed, (...) ont révélé l'existence, jouxtant le site de Kom el-Dikka, du plus grand temple ptolémaïque connu jusqu'à présent dans cette mégapole de l'Antiquité : un "Bubasteion", sanctuaire de la déesse Bastet, dans lequel plusieurs cachettes remplies de centaines de statues de chattes allaitant viennent d'être mises au jour.


     C'est dans le trente-huitième et  ultime chapitre de ses mémoires publiées en avril dernier que l'égyptologue française Dominique Valbelle, évoquant le travail de Mohamed Abd el-Maksoud, un de ses anciens et brillants étudiants à l'Université Charles-de-Gaulle-Lille III, devenu Directeur des Antiquités pharaoniques de Basse-Egypte et du Sinaï, fait allusion à une récente et importante découverte relayée par la presse scientifique et le journal Le Monde, dans son édition du 19 janvier 2010 : il y est stipulé que quelque 600 statues d'époque grecque, de toutes tailles et de toutes factures, dont plusieurs à l'image de Bastet, la déesse de la joie et de la maternité, au visage de chat

 

 

Bastet - Alexandrie (Journal Le Monde)

ont ainsi été mises au jour par une mission de fouilles égyptienne dirigée par M. Abd el-Maksoud dans les ruines d'un temple datant du IIIème siècle avant notre ère, attribué à la reine Bérénice, épouse de Ptolémée III Evergète.

 

 

Temple Alexandrie

 

 

     Vous aurez très certainement remarqué, amis lecteurs, que dans son texte, madame Valbelle emploie un terme particulier pour désigner le sanctuaire nouvellement découvert à Alexandrie : Bubasteion.

Qu'entend-elle exactement par là ?

 

     En fait, dans le landerneau égyptologique, la connotation est flagrante : il s'agit d'une désignation tardive d'un promontoire formé par une falaise, à Saqqarah, au sud-est de la pyramide de Téti, dans laquelle, de nombreux tombeaux rupestres du Nouvel Empire ont été réutilisés à la Basse Epoque en tant que catacombes réservées à des chats.


 

Falaise du Bubasteion

 

       Réutiliser constitue bien le verbe approprié. Car il faut en effet prendre conscience, au risque de mener la vie dure à bien des idées reçues, que ce n'est qu'à l'extrême fin de l'histoire égyptienne proprement dite, à savoir dans la seconde moitié du premier millénaire avant notre ère, que la coutume s'imposa, essentiellement dans un esprit cultuel, de momifier, puis d'enterrer ces adorables félidés.

 

     Ainsi, exemple caractéristique de remploi : la tombe de Maïa, la nourrice du bébé Toutankhaton, pas encore Toutankhamon, dans laquelle une équipe de la Mission archéologique française du Bubasteion (MAFB) dirigée par l'égyptologue grenoblois Alain Zivie constata, en 2001, après les avoir complètement dégagées jusqu'au niveau du sol, que les trois chambres de l'appartement funéraire offraient de très nombreux  petits coffres et sarcophages en bois renfermant des chats momifiés. 

 

     N'attendez pas de moi, amis lecteurs, d'être peu ou prou renseignés sur la quantité de momies  félines que le Bubasteion a pu contenir : le dénombrement se révèle tout à fait impossible pour diverses raisons dont la première relève des nombreux dommages que le site a subis depuis l'époque gréco-romaine : naturels, avec tout à la fois les infiltrations d'eau et les incendies, mais aussi - et ce ne sont probablement pas les moindres - humains, avec les  pillages successifs dont il fut l'objet. Auxquels il n'est pas négligeable d'ajouter, pour le XIXème siècle, l'exportation de momies vers l'Europe, essentiellement la Grande-Bretagne où, finement broyées, elles servirent d'engrais pour amender les terres cultivables : Messieurs les Anglais, broyez les premiers !

 

     Ceci posé, me rétorquerez-vous, le terme Bubasteion dont fait usage madame Valbelle n'est toujours pas plus explicité !

 

     Patience, Patience, j'y viens ...

 

     Parce qu'en très grande quantité, les sépultures de chats de Saqqarah firent, à leurs inventeurs, immédiatement penser à celles, connues déjà, de la nécropole d'une cité située au nord-est du Caire actuel, dans le Delta oriental, au confluent de deux branches du Nil ; cité qui avait été à l'Antiquité chef-lieu d'un nome de Basse-Egypte, le dix-huitième et, historiquement plus important, la capitale du pays à la XXIIème dynastie, parce que fief de la famille des rois libyens Osorkon qui occupèrent un temps le trône d'Egypte. 

 

     Le nom que les Egyptiens lui donnèrent, Per Bast, devint Bubastis pour les Grecs ; Per Bast, j'oublierais presque de le souligner, signifiant "Maison de la déesse Bastet". 


     A partir de ce toponyme dérivé du nom d'une divinité-chat choisi pour désigner un cimetière où furent là aussi enterrés des milliers et des milliers de félins, en quelque sorte sacralisés par procuration, comme l'expliquait A. Zivie à des collègues pragois en 2000,  les Grecs créèrent  le terme Bubasteion.

 

     Voilà donc début de réponse à votre questionnement, amis lecteurs, mais il convient à présent de quelque peu préciser ces notions.

 

     Que diriez-vous, pour une seconde intervention, de nous retrouver ici, devant la vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à la même heure, samedi prochain ?    

 

 

 

 

(Valbelle : 2010, 294 et 392 ; Zivie : 2000, 173-92 ; ID. 2003 )

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 23:00

 

     Un assourdissant silence s'était emparé du caveau funéraire.  

     Tous étaient frappés.

     On surprit même Zahi Hawass en personne se taisant ... Le chapeau rivé, les mains dans les poches de son jeans bleu foncé, il pensait. Probablement à ce que, dans quelques instants, tonitruant, il révélerait à la presse.

 

     Seuls bientôt rompraient notre silence le cliquetis des chaînes et le grincement des poulies qui, une fois encore, seraient sollicitées pour soulever un pesant couvercle.

 

     A la surface, là-haut, à quelque vingt-deux mètres au-dessus de nous, dans le cimetière saïte aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir, s'entendait l'excitation manifeste chez chacun des journalistes de la presse internationale invités à couvrir l'événement par le tout (trop ?) puissant patron du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes.

 

     Mais à notre niveau, le temps semblait s'être figé : nous venions d'assister, souvenez-vous, à la fin du dégagement de tout ce qui, dans l'impressionnant sarcophage de calcaire blanc, recouvrait une nouvelle merveille : un deuxième cercueil - gigogne - , anthropomorphe et en  basalte vert foncé, destiné à protéger la momie d'Iufaa. Car contrairement à ce que nous croyions de prime abord, ce n'était pas elle qui nous était apparue dès le déblaiement des gravats, mais bien une merveille de l'art funéraire de Basse Epoque.

 

 

Iufaa - Sarcophage (Photo Kenneth Garrett - National Geogra


     Invités que nous sommes une fois encore ce samedi à poursuivre notre découverte du tombeau retrouvé intact de ce haut fonctionnaire palatial du temps des derniers souverains de la XXVIème dynastie - nous sommes ici au milieu du VIème siècle avant notre ère -, nous ne savons ce qu'il faut admirer le plus : sont-ce les colonnes de magnifiques hiéroglyphes colorés qui courent de haut en bas sur les parois  internes de la cavité anthropoïde du premier sarcophage rectangulaire de calcaire blanc, textes dont on n'aperçoit pas la fin ? Ou, dans ce même décor, les figures de quelques divinités du panthéon égyptien : Rê-Horakhty, Sekhmet, Bastet, Ouadjet et le peu connu Tutu, le Tithoès des Grecs, représenté en tant que dieu sphinx et qui n'apparut précisément qu'en ces temps-là ?

 

     Ou encore, merveille des merveilles, le deuxième sarcophage d'Iufaa, de 2, 20  mètres de long et 90 centimètres de large ? Le visage encadré par une perruque tripartite et le menton orné de la barbe recourbée caractéristique des défunts devenus un nouvel Osiris, il paraît opposer au monde des morts et des lamentations un sourire d'une sérénité confondante, si certain qu'il semble être d'accéder au Bel horizon, si apaisé d'avoir été reconnu Juste de voix par le Tribunal osirien.

 

     Ou enfin, - et c'est peut-être ce qu'en premier nous sauta aux yeux -, l'abondance, mais aussi l'excellence des hiéroglyphes de l'imposant couvercle recouvrant la cuve dans laquelle nous verrons sous peu la momie :  en effet, autour de la représentation d'un grand scarabée magnifiquement gravé en creux - figuration du verbe Kheper, qui signifiait tout à la fois,  "être", "devenir", "venir à l'existence" et évoquait de la sorte le principe de l'éternel retour, celui de la régénération dans l'Au-delà qu'espérait tout défunt -, répondaient à celles du pourtour des dizaines et des dizaines de colonnes de signes finement incisés dans la pierre sombre ; formules manifestement à nouveau religieuses que l'on pourrait définir de prophylactiques dans la mesure où, là aussi, les prières étaient prévues pour lui assurer un confortable avenir dans l'Au-delà.

 

     Caractéristique d'une conception funéraire de l'époque saïto-perse, cette profusion hiéroglyphique - cette surcharge regretteront assurément certains - avait ici pour conséquence de ne laisser vierges d'inscriptions que le visage, les deux pans de la perruque et une partie du cou modelés sur le couvercle : tout ce qui avait pu être décemment utilisé pour recevoir les formules protectrices l'avait été.

 

     Remarquable découverte, précieuse manne évidemment pour ceux des égyptologues qui plus spécifiquement plébiscitent l'épigraphie. Du travail de traduction en perspective, certes, mais surtout, et c'est là inestimable, une base de réflexions, de conclusions quant aux conceptions funéraires de cette époque bien particulière, charnière même, de l'histoire du pays.

   

 

     Le trouble manifeste qui nous anime aujourd'hui, vous et moi, devant tant de savoir-faire, tant de finesse, tant de délicatesse d'exécution chez des artistes d'il y a quelque deux mille cinq cents ans, nous a fait oublier la plus élémentaire des politesses sociales en semblable circonstance : Ladislav Bares et son équipe souhaiteraient en effet que nous nous reculions, que nous ne nous attardions par outre mesure au bord des cercueils de manière à permettre à tous ceux qui, comme nous, participent de ce privilège d'être présents dans la chambre sépulcrale, d'avoir un instant aussi visuellement accès à la beauté antique.

 

     Une deuxième raison, plus immédiatement pratique en réalité, motive la bien compréhensible requête de nos amphitryons tchèques : quand tous nous nous serons avidement rassasiés de tant d'élégance, ils désireraient retirer le couvercle du deuxième sarcophage pour enfin accéder à la momie d'Iufaa.

 

     Comme pour le premier, des moyens techniquement plus sophistiqués que ceux qu'indubitablement avait dû employer le personnel égyptien  du VIème siècle avant notre ère en vue de procéder à l'opération exactement inverse furent convoqués.

 

 

Iufaa

 

      (Document trouvé ici sur le Net) 

 

     La manoeuvre, aussi délicate que celle qui consista à  précédemment retirer la première dalle, se révéla toutefois moins problématique : aucune résistance ne fut opposée aux ouvriers par la présence d'une quelconque matière "soudant" ensemble couvercle et cuve proprement dite.

 

     Toutefois, une nouvelle surprise fut au rendez-vous : Iufaa n'ayant manifestement pas lésiné sur sa protection post mortem, dans cette deuxième enveloppe de pierre reposait, non pas son corps momifié que tous  nous attendions, mais une troisième bière : un cercueil à nouveau anthropoïde, mais en bois cette fois, de 1, 84 mètre de long et 48 centimètres de large, ou plutôt, apparemment, ce que l'humidité ambiante depuis plus de deux millénaires avait permis d'en conserver ...

   

     Un instant, un instant seulement, gênés peut-être, mais heureux d'avoir la chance de fouiller un tombeau inviolé, les archéologues avaient oublié que l'homme n'est pas toujours le seul responsable de déprédations irrémédiables : la Nature, aussi, se rappelle volontiers à leur souvenir. Et dans cette nécropole d'Abousir, plutôt deux fois qu'une ! La déception, alors, n'eut d'égale que l'espérance de tout retrouver parfaitement intact qui avait accompagné les différentes étapes de leur fouille. 

 

      Perceptiblement, la déconvenue, naturelle en la circonstance, se lisait sur le visage de l'équipe : dans quel état les éléments de la dernière (?) protection mortuaire d'Iufaa nous apparaîtraient-ils ?  Et sa momie, par la suite ?

 

     Nous n'osions à nouveau approcher pour nous pencher au-dessus de la cuve, pour embrasser d'un regard ce qu'elle nous réservait.

 

     Et pourtant ...

 

 

 

 

(Bares : 2005 ;  Verner : 2002, 192-205)

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 23:00

 

MIOU ...   MIOU   ...   MIOU ...

 


    Rassurez-vous, amis lecteurs, après ces quelques premières interventions en guise d'introduction à notre découverte de la vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, les derniers mardis de septembre, ni le canard du bandeau ci-dessus qui vous salue à chacune de vos visites ni votre serviteur ne se sont transformés en chat pour vous accueillir avec quelques miaulements  ...

 


 

     Comme à tout ce qui constituait leur environnement, les Egyptiens ont  donné un nom générique pour désigner ces petits félins qui, au fil des siècles, après avoir été des prédateurs appréciés - notamment pour éliminer rats et souris qui goulûment s'invitaient dans les réserves et les greniers -, allaient devenir un de leurs compagnons privilégiés.

 

     Ce n'est qu'à la XIème dynastie qu'apparaissent timidement  dans l'art égyptien les premières représentations de chats dans un environnement humain, notamment sur un fragment de relief mural mis au jour dans un tombeau de Coptos, actuellement exposé au Petrie Museum de Londres où l'animal est tapi sous un siège, préfigurant ce qui, un demi-millénaire plus tard, plus précisément à partir du règne de Thoutmosis III (milieu du XVème siècle avant notre ère), deviendra un topos de l'art funéraire : un chat assis sous le fauteuil d'une dame, le chien étant quant à lui représenté sous celui de l'homme.

 

     Toutefois, dès la fin de l'Ancien Empire, le signe du chat existait déjà dans le corpus hiéroglyphique : en effet, il figure sur un autre bloc brisé qui, selon toute vraisemblance, proviendrait du temple funéraire de Pepy II, à Saqqarah, conservé au Metropolitan Museum of Art de New York, sous le numéro d'inventaire 15.3.1708. Répétée trois fois, la gravure de l'animal assis sur ses pattes postérieures, précédée du hiéroglyphe de la corbeille et suivie de celui du croisement de routes, se lit : Seigneur de la ville aux chats.  

 

      Quoi qu'il en soit, dès qu'il est évoqué, le petit félidé se présente sous un seul et unique vocable, manifestement en rapport phonétique avec son miaulement caractéristique : miou (miit, au féminin).

 


N 3910

 

 

      A l'instar du groupe de chats assis (N 3910) en bois d'acacia que nous pouvons déjà admirer dans cette vitrine ici devant nous, le terme égyptien désignant l'animal s'écrivait avec quatre signes hiéroglyphiques ; trois représentaient les sons, ci-dessous, de gauche à droite :

 

* mi, la cruche à lait portée dans un filet, correspondant à W 19 dans la liste de Gardiner ;

 

* i, le roseau fleuri (M 17) ;

 

* ou, la pelote de corde (V 1) 

 


 

W19M17V1

 

auxquels on ajoutait le dessin du chat (E 13 de la même liste), en guise de déterminatif  :


E13


 

 

 

 

     L'ensemble se lisait donc, comme vous l'avez évidemment compris d'emblée : miou.    


 

Miou

 

 

     Cette charmante onomatopée traversa les siècles pour se familiariser à nos oreilles sous la forme d'un agréable miaou que, parfois, balbutient les bambins en bas âge, désignant ainsi leur compagnon de jeu ; sans oublier l'emprunt plaisant que s'autorisèrent des compositeurs comme  Gioacchino R ossini dans son célèbre duo des chats (interprétation à ne pas bouder, ici, sur un plateau de la télévision espagnole par Monserrat Caballé et Concha Velasco) et Maurice Ravel dans L'Enfant et les sortilèges, dont le livret, s'en souvient-on ?, fut composé par Colette en personne.

 

     Aussi bizarre que cela puisse paraître si l'on compare avec nos habitudes contemporaines mais surtout avec ce que les Egyptiens prirent coutume d'instaurer vis-à-vis des chiens pour lesquels quatre-vingt cinq noms différents ont été recensés, il n'existe qu'une seule occurrence qui nous donne à connaître le nom propre personnel d'un chat : inscrite au-dessus de la tête de l'animal représenté aux côtés d'un couple recevant une offrande de lotus, elle se trouve dans la nécropole d'El-Khokha, au sud-est du site de Deir el-Bahari, dans la tombe d'un certain Puyemrê, (TT 39), second Prophète d'Amon sous les règnes d'Hatchepsout et de Thoutmosis III réunis ; Nedjem, le nom sous lequel le matou est désormais passé à la postérité, signifiant "doux," "agréable"...


 

     Ceci posé, la désignation pa miou, c'est-à-dire "le chat" en langue égyptienne, deviendra, à l'instar des noms de famille actuels parmi lesquels on peut rencontrer des Lechien ou Lechat ou Lelièvre, etc., un fréquent anthroponyme à partir du 8ème siècle avant notre ère. De sorte que des "Pamiou" de divers rangs sociaux, d'ailleurs souvent abréviés en "Pami" , "Pamy" ou "Pimay" sont fréquents à Thèbes comme à Memphis dès la fin de la Troisième Période intermédiaire et  jusqu'au terme de l'époque gréco-romaine.


 

     Aussi, dans ce même Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, peut-être aurez-vous, amis lecteurs, plus de chance que moi de débusquer, au fil de vos déambulations, le cercueil E 3863 ayant appartenu à un certain Pami, prophète d'Amon de Karnak, petit-fils d'un vizir s'appelant également Pami et provenant de la sépulture communément appelée des "prêtres de Montou", mise au jour par Auguste Mariette dans le temple de Deir el Bahari, en 1858 ; et, dans le lot des stèles retrouvées par ce même Mariette dans le Sérapéum de Memphis, la C 275 faisant allusion à un roi Pamy ; tous ces personnages ayant vécu à la XXIIème dynastie.

 

     Plus de chance que moi, car, bien que cités par feu l'égyptologue français Jean Yoyotte, les deux monuments ne figurent ni dans les notes qu'au cours de ces vingt dernières années j'ai prises de salle en salle ni dans la base de données du site internet du Louvre, en principe bien plus fiable que moi !

 

     Mais peut-être dans quelque réserve, sous nos pieds ?

      Et seuls, alors, conservateurs, égyptologues patentés et quelques privilégiés ont l'heur de les approcher ...

 

     Dommage ...

     Mais quand on garde à l'esprit que seules quelque 5500 pièces égyptiennes sont exposées sur les 50000 dont dispose le Louvre ...

 

     Sait-on jamais, un jour, à Lens ?  Ou à Abou Dabi ?  

 

 

 

(Bouvier-Close : 2003, 16-18 et 33-34 ; Malek : 2006 ; Mekhitarian : 1989, 11-12 ; Yoyotte : 1988, 155-77)

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 23:00

 

     Lentement, désespérémment lentement, le reste des gravats qui encombraient la partie inférieure de la porte fut déblayé. L'instant décisif était arrivé. Les mains tremblantes, je pratiquai une petite ouverture dans le coin supérieur gauche. J'y introduisis une tige de fer qui ne rencontra que le vide. Puis je plaçai une bougie devant l'ouverture, pour m'assurer qu'il n'y avait pas d'émanations dangereuses, élargis le trou - et regardai.

 

     Anxieux, lord Carnarvon, lady Evelyn et Callender se tenaient près de moi. D'abord, je ne vis rien ; l'air chaud qui s'échappait de la chambre faisait clignoter la flamme de la bougie. Puis, à mesure que mes yeux s'accoutumaient à l'obscurité, des formes se dessinèrent lentement : d'étranges animaux, des statues, et, partout le scintillement de l'or. 

 

     Pendant quelques secondes  - qui durent sembler une éternité à mes compagnons - je restai muet de stupeur.  Et, lorsque lord Carnarvon demanda enfin : "Vous voyez quelque chose ?", je ne pus que répondre : "Oui, des merveilles !"

 

     Alors, j'élargis encore l'ouverture pour que nous puissions voir tous les deux.

 

Howard Carter

 

 

 

     Après avoir de nombreuses fois au cours de leur exploration du site d'Abousir vérifié la triste efficience des profanateurs de nécropoles, quelle ne fut pas l'heureux étonnement des archéologues tchèques s'intéressant au complexe funéraire d'Iufaa devant lequel, souvenez-vous amis lecteurs, je vous avais à nouveau fixé rendez-vous, de constater - là réside la surprise que je vous annonçais samedi dernier, vous vous en étiez très probablement doutés -,  que la chambre sépulcrale de cet administrateur palatial qu'ils atteignirent en 1998 se présentait apparemment sans trace de pillage.

 

     Même si l'égyptologue tchèque Miroslav Barta avance qu'il s'agit de la première chambre funéraire découverte intacte depuis celle de l'hypogée de Toutankhamon par Howard Carter, en 1923, il semblerait qu'il faille remonter moins loin dans le passé pour rencontrer une autre sépulture, d'époque saïte de surcroît,  donc fort semblable à celle-ci, également inviolée :  il s'agit de celle d'un certain Imentefnakht mise au jour en 1941 par Zaky Y. Saad, à Saqqarah, au sud de la pyramide d'Ouserkaf.

 

     Que ce soit l'une ou l'autre, peu importe me semble-t-il, et ne doit en cette matière être prise en bonne considération, archéologiquement parlant,  que l' "exceptionnalité" de l'événement. 

(J'en suis conscient, amis lecteurs, le terme n'existe pas, je l'ai forgé de toute pièce parce qu'il correspondait parfaitement à mon attente : pourquoi pas un Petit Richard après le Petit Robert ???)

 

     Nonobstant, ils n'entonnèrent pas démesurément le péan de la victoire dans la mesure où, certes épargnée par les pillards, la sépulture avait subi quelques dégradations manifestes inhérentes à l'humidité parce que creusée au niveau des eaux phréatiques. 


     Mais comment, in situ, les membres de l'équipe de fouilles tchèque arrivèrent-ils à cette conviction de  tombe non profanée ?

 

     Reprenons chronologiquement, voulez-vous, et avec force détails, les étapes de leurs travaux.

 

     Souvenez-vous, je vous avais expliqué que tout au fond du large puits principal du complexe funéraire, ils avaient rencontré, creusée à 22 mètres en dessous du niveau du sol désertique du cimetière saïte de la nécropole d'Abousir, orientée d'est en ouest, la chambre sépulcrale d'Iufaa, relativement petite puisqu'elle ne mesurait que 4, 90 mètres de long et 3, 30 de large et qui avait indubitablement été agencée pour évoquer la forme générale d'un sarcophage géant, aux extrémités relevées et au couvercle, le plafond de la pièce en réalité, voûté, bombé.

 

Iufaa - Chambre sépulcrale (Reconstitution 3D - Photo Nati

 

     Manifestement, elle avait été réalisée après l'inhumation du défunt dans la mesure où sa propre bière présentait les dimensions non négligeables de 3, 80 mètres de longueur et 2, 30 de largeur ; ce qui, si vous calculez comme moi, ne laissait de chaque côté de ses parois qu'un espace d'une cinquantaine de centimètres de large, sur lequel j'aurai un prochain samedi bien des choses à révéler. Impossible donc dans un environnement aussi restreint de se mouvoir aisément pour introduire un monument funéraire d'un tel volume. 

 

     Les murs de la chambre, en calcaire de qualité très inégale, étaient entièrement recouverts, la voûte mise à part, de textes hiéroglyphiques ressortissant au domaine religieux aux fins d'assurer au défunt un avenir post mortem le plus protecteur qui soit. Les égyptologues constatèrent très vite que, dans l'ensemble légèrement gravés, certains passages, notamment sur le mur ouest, n'avaient bizarrement pas été traités et étaient restés à l'état d'ébauche, c'est-à-dire préparés à la peinture rouge, - la couleur de l'esquisse chez les scribes égyptiens, alors que dans notre monde contemporain, elle serait plutôt celle de la correction d'un travail.

 

     Quant à la raison de cette différence, elle doit probablement être inhérente au fait qu'Iufaa décéda relativement jeune : en effet, les scientifiques qui ont analysé les ossements de sa momie estiment qu'il ne vécut qu'une petite trentaine d'années, voire tout au plus 35 ... De sorte que ceux qui avaient  entamé l'élaboration de sa maison d'éternité n'eurent manifestement pas le temps d'en terminer la "décoration" avant les funérailles.

 

 

     Dans cet espace exigu reposait un sarcophage rectangulaire constitué de deux imposants blocs de calcaire blanc. Tout de suite, c'est avec bonheur que Ladislav Bares qui dirigeait l'équipe de fouilles de l'Institut tchèque d'égyptologie nota que les parois externes de la cuve étaient couvertes de signes hiéroglyphiques et de scènes figurées, tout comme les murs de la petite chambre d'ailleurs, mais moins profondément incisés pour les textes et en quantité plus limitée pour les figurations : aux épigraphistes l'importante tâche d'à présent traduire tout ce corpus dont Iufaa, administrateur du palais d'Amasis, le pénultième souverain de cette XXVIème dynastie qui bientôt s'éteindrait sous les coups de butoir de la soldatesque perse de Cambyse II, avait cru bon de préventivement s'entourer.

 

     Pour l'heure, il ne restait plus qu'à ouvrir le sarcophage pour accéder à sa momie ...

 

     Est-il vraiment besoin d'insister ? Soulever cet énorme couvercle nécessita une énergie hors du commun : différents crics, mécaniques et hydrauliques, furent notamment requis.

Il ne pesait pas moins de 24 tonnes à lui seul ! 

 

     Toutefois, au préalable, il fallut briser le plâtre qui le scellait encore à la cuve proprement dite. Progressivement, des coins de bois furent encastrés les uns après les autres dans le minuscule espace que le descellement dégageait jusqu'à ce que, dans l'interstice devenu suffisamment large, il fut possible d'insérer des blocs de bois. Le procédé fut ainsi maintes fois renouvelé sur tout le pourtour, de manière que l'énorme dalle soit enfin surélevée d'environ un mètre. C'est alors seulement que dans l'espace libéré ainsi obtenu furent introduites quatre considérables poutres de bois de 7, 50 m de long et de 31 centimètres de section sur lesquelles, grâce à deux crics mécaniques, le lourd couvercle de calcaire blanc fut poussé jusqu'à une plate-forme de pierre et de sable aménagée à cet effet au-delà du mur nord de la tombe.

 

 

     Avez-vous été attentifs à mes propos, amis lecteurs ? Briser le plâtre qui scellait encore le couvercle à la cuve, ai-je ci-avant énoncé. Qu'est-ce que cela signifie exactement pour vous ?

 

- Un énorme travail de précision pour ne pas abîmer le monument.

 

- Certainement, Monsieur, je n'en disconviens pas. Mais encore ?

 

- ...

 

- Oui, Madame ... Vous me dites ?

Ne craignez pas de vous exprimer devant tous nos amis ici réunis. Parlez un peu plus fort, voulez-vous ?


- S'il fallut dessouder couvercle et cuve, cela signifie peut-être que le sarcophage n'a jamais été  profané par des pilleurs de tombes.

 

- Et pourquoi : peut-être, Madame ?

Vous avez parfaitement raison : le monument funéraire fut bien retrouvé intact par les archéologues !


      Vous souvenez-vous que, tout à l'heure, nous nous étions interrogés sur la raison pour laquelle, pratiquement dès le départ, ils avaient été persuadés d'entrer dans une tombe inviolée ?

Parmi les différentes propositions de réponses que bientôt nous rencontrerons, vous venez d'en donner une, Madame, et de taille.

 

     

     L'immense bloc de calcaire d'un mètre d'épaisseur dégagé, apparut l'intérieur de la cuve du sarcophage proprement dit : il suffit alors aux archéologues tchèques de se pencher au-dessus de cet espace anthropomorphe d'1, 40 mètre de haut pour enfin admirer la momie d'Iufaa.

 

     Que nenni !! Rappelez-vous la semaine dernière : avec les membres de l'équipe tchèque qui nous avaient exceptionnellement admis à leurs côtés, nous avions constaté, après avoir admiré les premiers centimètres de textes hiéroglyphiques peints de couleurs noire, rouge, bleue, brune, verte et jaune et remarquablement conservés décorant la partie supérieure de la paroi interne de l'imposante cavité   

 

 

Sarcophages d'Iufaa

 

que nécessité s'imposait de préalablement dégager les gravats de briques crues partiellement concassées qui encombraient l'intérieur avant de pouvoir saluer le corps momifié d'Iufaa.

 

     Il était patent que l'interrogation se lisait dans les yeux des fouilleurs : pourquoi de semblables déchets avaient-ils été là déposés ? Car d'évidence, leur présence n'était manifestement pas le produit du hasard. Ils eussent été retrouvés sur la voûte de la chambre funéraire que cela eût pu être explicable : un quelconque éboulement dans le puits. Mais ici, sous le lourd couvercle de 24 tonnes ?  Pour symboliser une inhumation à même le sol ?  Ou, plus pragmatiquement, dans l'unique volonté d'absorber l'importante humidité des lieux sachant que rien n'était plus espéré, dans les conceptions funéraires égyptiennes, que la protection maximale d'un défunt ?

 

     Quoi qu'il en soit de la réponse à apporter à ces interrogations,  les membres de l'équipe de Ladislav Bares n'eurent de cesse de dégager tous ces débris. ... pour en découvrir d'autres, en dessous : il s'agissait cette fois de tessons de poteries rouges.

 

     Là, l'intention était claire.

 

     Vous souvenez-vous, amis lecteurs, de cette intervention d'avril dernier dans laquelle j'avais évoqué les moyens, magico-religieux, auxquels recouraient les prêtres ritualistes pour  protéger les trépassés des éventuels ennemis de l'Egypte ? Dans le même ordre d'idée, à ces statuettes de prisonniers mains liées derrière le dos que je vous avais alors présentées, je me dois aujourd'hui d'ajouter le rite récurrent du "bris des vases rouges".

 

     Mais de quoi s'agit-il au juste ?

 

     D'après les recherches  menées par l'égyptologue français Georges Posener sur certains fragments exposés à Berlin et sur des céramiques mises au jour dans une forteresse datant de la XIIème dynastie, à Mirgissa, près de la deuxième cataracte du Nil (actuelle frontière égypto-soudanaise), il appert que certaines pièces de vaisselle comme des bols, des écuelles et des petits vases essentiellement de teinte rouge sur lesquels étaient notés les noms des peuples hostiles aux terres nilotiques pouvaient être ainsi  systématiquement brisés et inhumés avec un défunt.

 

     Deux points sont ici à épingler : d'abord la couleur rouge qui, dans la riche symbolique égyptienne, fait prioritairement allusion aux déserts frontaliers et, subséquemment, aux ennemis du pays toujours susceptibes d'entraver un parcours vers l'Au-delà.

 

      Ensuite, l'inscription : lors de nos rencontres, j'ai souvent attiré votre attention sur le fait que l'écriture égyptienne détenait une puissance créatrice telle que noter le nom d'un individu suffisait à le faire exister et, inversement, que le  biffer ou, comme c'est ici le cas, le briser, signifiait le faire disparaître ou, à tout le moins, annihiler ses pouvoirs maléfiques.  

 

     Ce fut donc assurément un geste à connotation prophylactique que celui qui constitua de disposer des tessons de céramique rouge dans le sarcophage d'Iufaa.

 

     Quand les membres de l'équipe de fouilleurs tchèques eurent enfin terminé ce  long travail de dégagement, ce fut une nouvelle surprise qui les - qui nous attendit : lentement, au fur et à mesure de l'opération, sous nos yeux à tous apparaissaient une nouvelle merveille ...  

 

     Plus personne ne disait mot ... Je pense même avoir entrevu l'un ou l'autre essuyer une larme furtive ...

 

     Encore tout ébaubi par ce que nous venions de découvrir ensemble, l'esprit un peu confus par tant de splendeur, j'entendis nettement, rompant un silence qui me sembla démesurément long, comme s'approchant doucement de nous depuis le dessus du puits central du complexe funéraire, les dernières paroles d'une chanson de Brel :  

 

     Mais il est tard, Monsieur, il faut que je rentre chez moi ...

 

     Gravissant tel un automate les marches de l'immense escalier aménagé dans le puits parallèle, j'eus encore la force de me répéter : ne pas oublier, ne pas oublier, ne pas ...


     En me réveillant le lendemain matin, sur l'autocollant apposé la veille contre le miroir de la salle de bains de mon hôtel au Caire, je reconnus mon écriture : "Ne pas oublier de  mentionner notre rendez-vous du samedi 9 octobre prochain" ...

 


 

(Bares : 2005 ; Carter : 1978, 65-6 ; Jambon : 2009, 1-26 ; Posener : 1940 et 1966 : 277-87 ;  Saad : 1942, 382-91 ; Verner : 2002, 192-205)

  

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 23:00

 

Ils prennent en songeant les nobles attitudes

Des grands sphinx allongés au fond des solitudes ...

 

 

 Charles BAUDELAIRE  

Les Chats

 

 (Les Fleurs du Mal)

 

 

     Plaisante parce qu'au final plus anecdotique que véritablement historique ou rébarbative parce que trop littéraire, trop pédagogique ?

 

     En réalité, je ne sais comment, amis lecteurs, vous allez apprécier mon intervention de ce mardi. Car avant de détailler ensemble lors d'une prochaine visite les figurines de chats que le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre propose dans la vitrine 3 de l'actuelle salle 5, j'ai pensé intéressant aujourd'hui de vous donner à (re)découvrir la manière dont de grands auteurs antiques, grecs et romains, pas nécessairement réputés s'être fortement intéressés à la gent féline, percevaient l'amour que les Egyptiens vouèrent à leurs chats : certains pour s'en gausser, d'autres se voulant plus didactiques.

 

 

Hérodote

 

 

     A tout seigneur, tout honneur, leur précurseur à tous, je songe bien évidemment à Hérodote d'Halicarnasse, cet écrivain grec du Vème siècle avant notre ère, considéré universellement comme le Père de l'Histoire, qui nous explique que :

 

... lorsqu'un incendie éclate, ces bêtes se comportent de la façon la plus extraordinaire : tandis que les Egyptiens font la chaîne autour des flammes pour veiller sur leurs chats, sans se soucier d'éteindre l'incendie, ceux-ci se glissent entre les hommes ou bondissent par-dessus leurs têtes pour se jeter dans le feu. Pareils événements sont un grand deuil pour les Egyptiens. 

 

     Enfin, dans la maison où un chat vient à mourir de sa belle mort, tous les habitants se rasent les sourcils seulement ; s'il s'agit d'un chien, ils se rasent la tête et le corps tout entier.

 

     On emporte les chats morts dans des bâtiments consacrés, à Bubastis, où on les embaume avant de leur donner une sépulture.

 

 

(Hérodote, L'Enquête, Livre II, chapitres 66 - 67)


 

 

     Dans un deuxième temps, celui qui après Hérodote, et malgré les réserves que l'on peut poser à propos de la véracité de certains faits relatés par ces deux chroniqueurs, constitue la meilleure source grecque de renseignements sur l'histoire et surtout les moeurs des Egyptiens, historien grec du Ier siècle avant notre ère, Diodore de Sicile :

 

      On regardera sans doute comme un article difficile à croire et à comprendre ce qui concerne les animaux sacrés de l'Égypte. Car les Égyptiens respectent jusqu'à l'adoration plusieurs animaux, non seulement pendant leur vie mais encore après leur mort, comme les chats, les ichneumons, les chiens, les éperviers et certains oiseaux nommés dans leur langue ibis, les loups mêmes, les crocodiles et plusieurs autres. Après avoir donné un détail abrégé de cette superstition, nous tâcherons d'en expliquer les causes. Premièrement, on consacre un champ dont le revenu est destiné pour la nourriture et pour les autres soins qu'on prend de chaque espèce de ces animaux. Outre cela, les Égyptiens rendent leurs vœux à certains dieux pour leurs enfants échappés de quelques maladies et alors ils se font couper les cheveux et en donnent le poids en or et en argent aux gardiens des animaux sacrés.  (...)

 

     Pour les chats et les ichneumons, on pétrit du pain dans du lait et on le leur donne avec quelques morceaux de poisson du Nil, en les attirant par cette espèce de sifflement dont on se sert pour flatter les animaux. Il en est de même de tous les autres à qui l'on présente les viandes qui leur conviennent. Non seulement ces officiers ne se font pas une peine et une honte de ce ministère, mais ils s'en glorifient comme s'ils étaient employés aux plus saintes cérémonies de la religion. Ils ne paraissent jamais dans les villes ou à la campagne qu'avec des marques particulières qui les distinguent et qui indiquent même de quels animaux ils sont gardiens. D'aussi loin qu'on les aperçoit tout le monde se prosterne devant eux.

 

     Quand il est mort quelqu'un de ces animaux, ils l'enveloppent dans un linceul en pleurant et en se frappant la poitrine et ils le portent à ceux qui ont soin de les saler, ils les embaument ensuite avec de l'huile de cèdre et d'autres parfums les plus odoriférants et les plus propres à conserver longtemps les corps, et ils les déposent enfin dans des coffres sacrés.

 

     Si quelqu'un tue exprès un de ces animaux, il lui en coûte la vie, mais il y a une distinction pour les chats et pour les ichneumons. C'est qu'un homme qui en aurait tué un, soit exprès, soit par mégarde, est saisi par le peuple qui se jette sur lui, qui lui fait souffrir toute sorte de maux et le massacre ordinairement sans aucune forme de procès. Ainsi ceux qui rencontrent un de ces animaux sans vie se mettent à se lamenter de toute leur force, en protestant qu'ils l'ont trouvé mort.

    

     Cette superstition est tellement enracinée dans l'âme de ces peuples et leur vénération pour ces animaux est si forte, qu'au temps où le roi Ptolémée aspirait à se faire déclarer ami et allié du peuple romain et que les Égyptiens avaient toute sorte d'égards pour ceux qui venaient d'Italie, afin d'éloigner tout prétexte de mécontentement et de guerre de la part de la république qu'ils appréhendaient, un Romain qui avait tué un chat fut assommé par le peuple qui se jeta dans sa maison sans pouvoir être arrêté ni par l'intérêt de l'Etat, ni par les remontrances des officiers du roi, ni par les protestations que faisait le Romain même de n'avoir tué le chat que par mégarde. Je n'allègue point ce fait sur le rapport d'autrui et j'en ai été témoin moi‑même dans mon séjour en Égypte.


 

(Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Tome I, Livre I, 2ème section, chapitre 31 : Des animaux sacrés de l'Égypte.) 

 

 

 

     Après ces deux "incontournables" qu'à vrai dire vous lirez un peu partout ici sur le Net mais que, décemment, je ne pouvais passer sous silence, écoutons à présent Polyen, un écrivain macédonien du IIème siècle de notre ère qui, à Rome, devint rétheur et avocat sous le règne de Marc-Aurèle : là, il écrivit un recueil de ruses de guerre qu'il dédia notamment à l'empereur philosophe, et dont voici un extrait :

 
     Cambyse assiégeait Péluse. Les Égyptiens lui résistaient vigoureusement, lui fermaient les entrées de l'Égypte, et lui opposaient des catapultes et d'autres machines, au moyen desquelles ils lançaient sur ses troupes des traits, des pierres et du feu. Cambyse prit de tous les animaux que les Égyptiens adoraient, comme chiens, brebis, chats, ibis, et les plaça au-devant de ses troupes. Les Égyptiens cessèrent de tirer, de peur de blesser quelqu'un de ces animaux sacrés, et Cambyse ayant pris Péluse, pénétra de cette sorte dans le centre de l'Égypte.

 

 

(Polyen, Stratagèmes, Livre VII, chapitre 9)

 

 

 

     Plus critique, Cicéron, l'homme politique et orateur romain du Ier siècle avant notre ère que l'on ne s'attend pas nécessairement à retrouver ici, stigmatise les moeurs égyptiennes :

 

     C'est ainsi que les Égyptiens, imbus de vaines et de ridicules superstitions, s'exposeraient plutôt aux supplices les plus rigoureux que de blesser un ibis, un aspic, un chat, un chien, un crocodile : jusque-là même que si quelque accident de cette espèce leur était arrivé par hasard, ils sont prêts à expier leur faute par quelle peine on voudra.

 

 

(Cicéron, Tusculanes, Livre V, chapitre 27)

 

 

 

     Quant à Plutarque, biographe et moraliste grec né au milieu du Ier sièle de notre ère et décédé au début du  IIème, avec lequel je terminerai cet éventail d'appréciations, évoquant le sistre, cet instrument de musique étroitement associé à la déesse Isis et au sommet duquel est généralement ciselé un chat à face humaine, il  rappelle que :

 

     Le chat représente la lune, à cause de la variété de son pelage, de son activité pendant la nuit et de sa fécondité. On dit en effet que cet animal fait d'abord un petit, puis deux, puis trois, puis quatre, puis cinq, et ainsi jusqu'à sept à la fois, de sorte qu'en tout il va jusqu'à vingt-huit, nombre égal à celui des jours de la lune. Ceci d'ailleurs ne peut bien être qu'une fable. Mais il paraît toutefois que dans les yeux du chat, les prunelles s'emplissent et se dilatent à la pleine lune, tandis qu'elles se contractent au décours de cet astre. Quant à la figure humaine donnée au chat, elle indique l'intelligence et la raison qui président aux phases de  la lune.

 

 

(Plutarque, Isis et Osiris, chapitre 63)  

 

 

 

     Indépendamment des rééditions modernes de ces ouvrages antiques que l'on trouve dans les bibliothèques,  celle de notre ville ou la nôtre, il existe, ici sur le Net, deux sites, d'origine belge, où ils sont consultables :

 

* un émanant de l'Université de Louvain-la-Neuve ;

 

* et celui, excellent, de Philippe Remacle.

 

     Grâce à eux, je vous souhaite d'éventuellement poursuivre la lecture d'auteurs anciens qu'ici je n'ai fait qu'esquisser ...

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 06:50

 

       C'est avec une impatience certaine que ce matin, je vous attendais, amis lecteurs, comme nous en étions convenus samedi dernier, ici, aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir où, au printemps, nous avions déjà visité la tombe de l'époque saïto-perse d'une certain Oudjahorresnet, membre de cette classe de hauts fonctionnaires qui servirent à la fois Amasis et Psammétique III, ultimes souverains de la XXVIème dynastie et Cambyse II, conquérant achéménide à l'origine de la XXVIIème.

 

     Aujourd'hui, c'est à quelques mètres de cette sépulture que je vous propose de m'accompagner aux fins de nous pencher sur celle d'un autre membre de la même élite intellectuelle et sacerdotale memphite, un certain Iufaa, qui embrassa les fonctions d'administrateur du palais et de prêtre lecteur.


 

Iufaa - Mastaba

 

 

     Posons-le sans ambages : le pillage est, pour ainsi dire, le jumeau, que dis-je, le frère siamois démoniaque ou encore le Mister Hyde schizophrénique de la splendeur pharaonique, écrit Pascal Vernus dans son remarquable Dictionnaire amoureux de l'Egypte pharaonique.

 

     Peut-être plus qu'aucune autre civilisation antique du bassin méditerranéen, l'Egypte fut la proie de spoliateurs de tout poil que les tombes, on le comprend aisément, intéressaient au premier chef : en effet, si une des raisons évidentes de cet état de fait résida,  pour la majorité d'entre elles, dans l'éloignement recherché, l'autre, également non négligeable, prit sa source au sein même des conceptions religieuses qui voulaient que tout défunt plus ou moins aisé bénéficiât, l'accompagnant pour l'éternité, d'un mobilier et d'un matériel funéraires qui ne pouvaient - l'homme est malheureusement ainsi fait ! - qu'attirer la convoitise des plus cupides, renseignés qu'ils étaient, dans bon nombre de cas, par les gardiens de nécropoles, généreusement stipendiés pour l'occasion. Quand ce n'était pas celui-là même qui avait agencé la tombe et qui, d'évidence, connaissait toutes les particularités de sa conception, qui, appât du gain aidant, se muait en profanateur avisé ... 

 

     C'est donc avec cet a priori que les archéologues tchèques, sous la direction de Ladislav Bares, commencèrent, lors de la campagne de fouilles du printemps 1995, à dégager la superstructure de ce tombeau qui devait, trois années plus tard, les amener à soulever, 22 mètres en dessous, le lourd couvercle du sarcophage d'Iuffa.


     Première surprise, de taille : ce haut dignitaire de cour avait tenu à se faire construire un mur d'enceinte en briques crues à l'instar de celui que l'on pouvait admirer à quelques centaines de mètres de là, autour du complexe funéraire du pharaon Djeser, de l'Ancien Empire, plus de 2200 ans auparavant.


Iufaa - Mur briques crues

 


     En outre, des stèles de calcaire massif d'environ trois mètres de hauteur avaient été scellées dans chacun de ces quatre murs : plusieurs fragments de ces monuments ont en effet été retrouvés ça et là sur le sol.


     De campagnes en campagnes, de petits pas en petits pas, les égyptologues tchèques poursuivirent leurs investigations et arrivèrent au niveau d'un puits qu'au vu de ses dimensions, - 13 mètres sur 13, bien plus large que celui d'Oudjahorresnet tout proche - , ils jugèrent être le principal du complexe funéraire. Par quelques détails, ils comprirent sans trop y prêter attention - le fait était tellement banal, je l'ai souligné d'emblée -, qu'ils n'étaient nullement les premiers à pénétrer dans la tombe : il était en effet évident qu'arrivés approximativement à 1, 50 m du plafond voûté sous lequel reposait l'énorme sarcophage d'Iufaa, des pillards avaient manifestement pris la décision de rebrousser chemin soit rebutés ou épuisés par un travail de dégagement dont ils ne voyaient pas le terme, soit pris de panique d'être eux-mêmes ensevelis par un éboulement de  la couche d'argile meuble et fragile - (ce qu'il est actuellement convenu d'appeler d'un terme arabe : tafla ) - dans laquelle ils creusaient, soit dérangés par la présence d'un gardien de la nécropole, intègre celui-là, qui les aurait forcés à fuir ...


      Rebutés car, il était fréquent que, pour annihiler le zèle démultiplié des voleurs, les concepteurs prévoient le creusement de plusieurs puits annexes à la descenderie centrale, ne menant en réalité nulle part, mais en relation directe avec elle, et remplis de sable qui, au fur et à mesure que les pillards pensaient définitivement dégager le puits principal, se déversait et sans cesse le comblait à nouveau : c'est ce qu'avec l'humour qu'on lui connaît, le Professeur Vernus appelle "le tombeau des Danaïdes".


     Puis, un jour de 1998, trois ans après le début de leurs fouilles, les Tchèques arrivèrent enfin à la petite chambre sépulcrale proprement dite, aménagée à quelque 22 mètres sous le niveau du désert : réalisée en blocs de calcaire de qualités visiblement différentes, elle avait été conçue pour suggérer la forme d'un énorme sarcophage, comme le montre la représentation en 3 D ci-dessous. 

 

Iufaa - Reconstitution tombe en 3D (Photo NG)


          Au centre de ce cliché, vous apercevez le large puits principal au fond duquel, donc, reposait le sarcophage d'Iufaa. En outre, ce qu'il nous montre aussi d'intéressant, ce sont d'une part, le toit à deux pans en béton armé protégeant la chambre que les Tchèques ont élevé, renforçant le puits par la même occasion et, d'autre part, sur la droite, le puits Sud dans lequel ils ont aménagé un escalier en bois destiné aux touristes qui, comme nous bientôt, descendront au fond du caveau dans la mesure où tout y a été sécurisé à notre intention.   


     L'indéniable étroitesse de la chambre funéraire donne à penser qu'elle aurait été construite autour de l'énorme bière : en effet, seuls 50 centimètres séparent les parois de cette dernière des murs de la pièce elle-même.

    

     Sur ces murs intérieurs, mais aussi sur le pourtour interne du sarcophage de  calcaire, Iufaa avait pris soin de faire inscrire - protection supplémentaire dans le but avéré de favoriser son passage vers l'Au-delà et, consécutivement, d'assurer sa survie post mortem -,  des extraits de textes ancestraux comme les chapitres 26 à 32, ainsi que le 72 du Livre pour sortir au jour (ce que d'aucuns persistent erronément à appeler "Livre des Morts"), des adresses hymniques au soleil, des formules de ce que l'on nomme Textes des Pyramides et Textes des Sarcophages, des prières ...

 

Iufaa - Peintures (Photo M. Barta)

 

 

     Une seconde surprise, plus stupéfiante encore, en vérité tout à fait exceptionnelle, attendait les égyptologues tchèques à ce niveau de leurs investigations ...


 

     Et nous étonnera tout autant samedi prochain quand, à leur suite, nous pénétrerons plus avant, vous et moi amis lecteurs, dans la chambre funéraire d'Iufaa ...

 

 

(Bares : 2005 ; Verner : 2003, 192-205 ; Vernus : 2009, 757 sqq.

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 23:00

 

     Vous espérant fidèles au rendez-vous, frais et "requinqués", comme on dit en Belgique, après de profitables vacances, je vous propose aujourd'hui, amis lecteurs, d'entrer dans le vif du sujet précédemment annoncé : la troisième vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que les Conservateurs, à la différence notoire des deux précédentes que nous avons détaillées tout à loisir une année durant et qui nous ont permis de mieux connaître l'animal en tant que providence de l'homme, - selon le titre que donne l'égyptologue suisse Philippe Germond à un des chapitres de son magnifique Bestiaire -, ont choisi de dédier cette fois aux animaux familiers des Egyptiens de l'Antiquité.

 

 

 

Vitrine 3

 

 

     Dans notre monde contemporain, qui dit animal de compagnie sous-entend presque exclusivement les chiens et les chats, amis de millions d'hommes. Cette acception sied évidemment aux habitants des rives du Nil même si, comme nous le constaterons dans quelques semaines, il convient d'y ajouter les singes.

 

     Aujourd'hui, vous me permettrez d'uniquement considérer ces petits félins que sont les chats, non pas certes parce que sur le chemin de notre retour de vacances en France  nous avons eu l'opportunité de traverser, sous  une pluie battante, Saint-Sauveur-en-Puisaye, dans l'Yonne, la patrie de Colette ou que, amateur d'histoire et de littérature, je ne peux manquer d'ignorer que certains d'entre eux sont devenus les complices de grands personnages célèbres : de  Louis XV à Charles de Gaule en passant par Colbert, Clémenceau, Churchill ou Bill Clinton ; mais aussi de Montaigne à Jean Cocteau, sans oublier Malarmé, Malraux, Georges Sand, Hemingway - qui en eut une trentaine - et Paul Léautaud, quelque trois cents ...

 

     Evoquant les chats dans cette introduction, je ne puis passer sous silence l'oeuvre d'une artiste que j'apprécie énormément parce qu'elle vogue à la frontière du symbolisme et de ce surréalisme que l'on vit quasiment au quotidien en Belgique : il s'agit de Leonor Fini qui n'a cessé de les représenter sous diverses formes d'art.

 

Chats (Leonor Fini)

 

 

     Non, mon choix d'entamer par le chat l'étude des pièces exposées dans cette vitrine résulte tout simplement du fait que je n'ai  point encore eu l'opportunité de précédemment l'évoquer, à la différence du chien et du singe, sur lesquels, néanmoins, je me propose de revenir dans de prochains rendez-vous ...

 

 

     Alors qu'il semblerait qu'aucune représentation de chat ait été découverte dans les grottes ornées européennes datant de la Préhistoire, il appert qu'entre cette époque et la période romaine à laquelle il est introduit chez nous pour, bizarrement, devenir au Moyen Âge, à tout le moins aux yeux de l'Eglise qui le condamnera, un des suppôts de Satan (!!), le petit animal, apprécié, domestiqué, divinisé même fit partie intégrante des mammifères que les Egyptiens en un temps donné momifieront, auxquels ils éléveront des temples et pour lesquels ils aménageront des cimetières aux fins de les inhumer dans des cercueils en bois,  voire en bronze qui peu ou prou épouseront leur silhouette.

 

     Sans certitude aucune en vérité, sans source éthologique définitive quant à ses origines véritables, il est de nos jours communément admis que le chat africain - Felis chaus, selon la terminologie savante - figure parmi les ancêtres potentiels, tout comme d'ailleurs le Felis silvestris libyca.

 

     Pour compliquer les choses, aux chats que nous connaissons actuellement, certains scientifiques veulent voir une origine asiatique, indienne en fait, qui serait issue du chat orné (Felis silvestris ornata). Quoiqu'il en soit, africain ou asiatique, l'animal, d'évolution en mutation, de l'état sauvage à celui de domestiqué, a aujourd'hui donné naissance à plus de trois cents races distinctes.

 

     Ceci posé, je résumerai  en notant simplement, suivant en cela la classification que proposait  le Professeur  Georges Thines, de l'Université de Louvain, qu'à partir du chat sauvage Felis silvestris, trois sous-espèces ont évolué :

 

* Felis silvestris ornata (steppes d'Asie)

* Felis silvestris silvestris (chat sauvage d'Europe centrale)

* Felis silvestris libyca (chat sauvage d'Egypte - ancêtre de notre chat domestique)

 

     C'est donc de ce dernier qu'il va essentiellement être question dès mardi prochain 28 septembre ...

 

 

 

 

(Kesteloot : 1989, 8-9 ; Thines : 13-5)

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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