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20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 23:00

 

     Vous espérant fidèles au rendez-vous, frais et "requinqués", comme on dit en Belgique, après de profitables vacances, je vous propose aujourd'hui, amis lecteurs, d'entrer dans le vif du sujet précédemment annoncé : la troisième vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que les Conservateurs, à la différence notoire des deux précédentes que nous avons détaillées tout à loisir une année durant et qui nous ont permis de mieux connaître l'animal en tant que providence de l'homme, - selon le titre que donne l'égyptologue suisse Philippe Germond à un des chapitres de son magnifique Bestiaire -, ont choisi de dédier cette fois aux animaux familiers des Egyptiens de l'Antiquité.

 

 

 

Vitrine 3

 

 

     Dans notre monde contemporain, qui dit animal de compagnie sous-entend presque exclusivement les chiens et les chats, amis de millions d'hommes. Cette acception sied évidemment aux habitants des rives du Nil même si, comme nous le constaterons dans quelques semaines, il convient d'y ajouter les singes.

 

     Aujourd'hui, vous me permettrez d'uniquement considérer ces petits félins que sont les chats, non pas certes parce que sur le chemin de notre retour de vacances en France  nous avons eu l'opportunité de traverser, sous  une pluie battante, Saint-Sauveur-en-Puisaye, dans l'Yonne, la patrie de Colette ou que, amateur d'histoire et de littérature, je ne peux manquer d'ignorer que certains d'entre eux sont devenus les complices de grands personnages célèbres : de  Louis XV à Charles de Gaule en passant par Colbert, Clémenceau, Churchill ou Bill Clinton ; mais aussi de Montaigne à Jean Cocteau, sans oublier Malarmé, Malraux, Georges Sand, Hemingway - qui en eut une trentaine - et Paul Léautaud, quelque trois cents ...

 

     Evoquant les chats dans cette introduction, je ne puis passer sous silence l'oeuvre d'une artiste que j'apprécie énormément parce qu'elle vogue à la frontière du symbolisme et de ce surréalisme que l'on vit quasiment au quotidien en Belgique : il s'agit de Leonor Fini qui n'a cessé de les représenter sous diverses formes d'art.

 

Chats (Leonor Fini)

 

 

     Non, mon choix d'entamer par le chat l'étude des pièces exposées dans cette vitrine résulte tout simplement du fait que je n'ai  point encore eu l'opportunité de précédemment l'évoquer, à la différence du chien et du singe, sur lesquels, néanmoins, je me propose de revenir dans de prochains rendez-vous ...

 

 

     Alors qu'il semblerait qu'aucune représentation de chat ait été découverte dans les grottes ornées européennes datant de la Préhistoire, il appert qu'entre cette époque et la période romaine à laquelle il est introduit chez nous pour, bizarrement, devenir au Moyen Âge, à tout le moins aux yeux de l'Eglise qui le condamnera, un des suppôts de Satan (!!), le petit animal, apprécié, domestiqué, divinisé même fit partie intégrante des mammifères que les Egyptiens en un temps donné momifieront, auxquels ils éléveront des temples et pour lesquels ils aménageront des cimetières aux fins de les inhumer dans des cercueils en bois,  voire en bronze qui peu ou prou épouseront leur silhouette.

 

     Sans certitude aucune en vérité, sans source éthologique définitive quant à ses origines véritables, il est de nos jours communément admis que le chat africain - Felis chaus, selon la terminologie savante - figure parmi les ancêtres potentiels, tout comme d'ailleurs le Felis silvestris libyca.

 

     Pour compliquer les choses, aux chats que nous connaissons actuellement, certains scientifiques veulent voir une origine asiatique, indienne en fait, qui serait issue du chat orné (Felis silvestris ornata). Quoiqu'il en soit, africain ou asiatique, l'animal, d'évolution en mutation, de l'état sauvage à celui de domestiqué, a aujourd'hui donné naissance à plus de trois cents races distinctes.

 

     Ceci posé, je résumerai  en notant simplement, suivant en cela la classification que proposait  le Professeur  Georges Thines, de l'Université de Louvain, qu'à partir du chat sauvage Felis silvestris, trois sous-espèces ont évolué :

 

* Felis silvestris ornata (steppes d'Asie)

* Felis silvestris silvestris (chat sauvage d'Europe centrale)

* Felis silvestris libyca (chat sauvage d'Egypte - ancêtre de notre chat domestique)

 

     C'est donc de ce dernier qu'il va essentiellement être question dès mardi prochain 28 septembre ...

 

 

 

 

(Kesteloot : 1989, 8-9 ; Thines : 13-5)

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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17 septembre 2010 5 17 /09 /septembre /2010 23:00

 

     Ainsi que nous en étions convenus vous et moi, samedi dernier, amis lecteurs, nous allons sous peu, grâce aux fouilles menées par l'Institut tchèque d'égyptologie aux confins sud-ouest du site de la nécropole d'Abousir, nous diriger vers le mastaba d'Iufaa, un haut fonctionnaire palatial de l'époque saïto-perse, au VIème siècle avant notre ère, qui fut tout à la fois directeur du palais et prêtre lecteur.

 

     Mais avant que de conserve nous pénétrions dans son domaine funéraire, je voudrais consacrer mon intervention de ce matin à historiquement préciser ce que les égyptologues entendent par époque saïto-perse.

 

     Comme j'ai  eu récemment l'opportunité de le rappeler, c'est au savant Karl Richard Lepsius (1810-1884) que nous devons la division de l'histoire égyptienne en trois grandes parties auxquelles il a donné les noms, traduits de l'allemand, de : Ancien Empire, Moyen Empire et Nouvel Empire. Si d'aventure il vous intéresse d'avoir des  dates "précises", il suffit de vous reporter au tableau chronologique que j'ai en son temps publié ici.

 

     Vous aurez remarqué que j'ai opté d'assortir le terme précise de guillemets : ce n'est évidemment pas anodin !  Si au fil de vos lectures vous est venue l'idée de comparer les chronologies présentées dans  l'un ou l'autre ouvrage consacré à l'Egypte, vous aurez très vite constaté que des différences, parfois notoires, sont à épingler pour ce qui concerne la date de début et/ou de fin d'une époque, d'une dynastie, d'un règne ... 

 

     Alors que dans leurs cénacles, les égyptologues ne sont jamais parvenus à se mettre d'accord sur ce sujet-là, voici qu'en juin dernier, le magazine Sciences et Avenir fait état de l'établissement, par une équipe de chercheurs internationaux, d'une nouvelle chronologie - définie cette fois comme absolue -, suite à l'étude de divers éléments végétaux mis au jour dans certaines tombes et analysés grâce à la méthode du carbone-14 .

 

     La proposition de dates "affinées" ne va certes pas profondément révolutionner l'histoire, mais il faudra peut-être en tenir compte pour quelques-unes d'entre elles, par exemple celle concernant le début de l'Ancien Empire. C'est ce qu'avec plus de détails que je ne souhaite en donner vous trouverez dans cet article.  

 

     Séparant les trois grandes subdivisions de Lepsius, il a été convenu d'intercaler des périodes appelées "intermédiaires" ; et pour compléter l'ensemble, d'attribuer les noms de Basse Epoque, d'Epoque ptolémaïque et enfin romaine au dernier millénaire de la civilisation égyptienne proprement dite.

 

     Et c'est précisément dans l'acception de Basse Epoque que nous nous trouvons avec l'époque saïto-perse qui constitue aujourd'hui  l'objet de mes propos.

 

     Depuis la relation qu'en avait rédigée le prêtre égyptien Manéthon de Sebennytos au IIIème siècle avant notre ère, les égyptologues ont pris l'habitude, avec parfois quelques nuances, d'adopter son compartimentage quelque peu arbitraire, mais bien confortable, de l'histoire pharaonique en trente dynasties. Dans cette vision commode, la Basse Epoque quant à elle, pour les quelque quatre cents années qui la constituent, recouvre les dernières d'entre elles, soit les dynasties XXV à XXX.


     Et dans cet espace théorique, la XXVIème, que l'on s'accorde généralement à faire débuter en 664 avant notre ère, avec le règne de Psammétique Ier,

 

 

Psammétique Ier

 

et la XXVIIème qui commence en 525, suite à la domination  de Cambyse sur l'Egypte et l'évincement du pharaon en titre, Psammétique III,

 

 

Cambyses II capturing Psamtik III (Sceau persan du VIème s

 

constituent précisément ce qu'il est maintenant convenu de nommer l'époque saïto-perse.

 

     Mais pour quelles raisons exactement ? 

 

     A la XXVème dynastie, celle qui inaugure la Basse Epoque, l'Egypte connaît une période assez problématique de son histoire dans la mesure où, régie par des souverains d'origine koushite - définis il n'y a guère encore d' "éthiopiens" par certains égyptologues -, elle a perdu son indépendance.


     C'est de la ville de Saïs située sur une des branches nilotiques du Delta occidental, lieu de culte de la déesse Neith, devenue chef-lieu du cinquième nome de Basse-Egypte, puis capitale dynastique dont il ne subsiste de nos jours pratiquement aucun vestige, que partiront, avec Psammétique Ier, la résistance aux fins de s'affranchir de la mainmise étrangère, partant, la restauration de l'unité nationale en imposant progressivement la gouvernance saïte sur d'autres villes du Delta, puis sur toute la Basse-Egypte et enfin sur la Haute-Egypte.

 

     S'il y a parmi vous, amis lecteurs, quelques bons connaisseurs de philosophie grecque, ils se souviendront très certainement de ce toponyme dans la mesure où Platon, dans un de ses dialogues intitulé le Timée, affirme (Oeuvres complètes, Pléiade, Gallimard 1950, Tome II, pp. 440-1) que ce sont précisément les prêtres de Saïs qui, lors de son séjour en Egypte, auraient confié les fameux secrets de l'Atlantide à Solon, ce Sage athénien qui, grâce au texte d'une Constitution qu'il rédigea, est définitevement considéré comme le concepteur de la Démocratie.

 

      Et si d'aucuns sont familiers des textes d'Hérodote, ils croiseront, au Livre II de L'Enquête, plusieurs évocations des monuments les plus prestigieux, tant civils que religieux, érigés dans cette ville qu'il avait visitée lors de son séjour en Egypte, vers le milieu du Vème siècle avant notre ère, à la fin de la première domination perse. Témoignage topographique capital que le sien, s'il en est, dans la mesure où, comme je l'ai indiqué ci-avant, tout est maintenant disparu de la magnificence antique.


     A la fin de la première domination perse, ai-je précisé. En effet, comme souvent en histoire, à une période faste succèdent des temps troublés :  Cambyse II,  de la dynastie des Achéménides, roi de Perse, dans le droit fil d'une politique d'expansion au Proche-Orient que son père, Cyrus le Grand, avait déjà initiée : conquête des royaumes mède en 550, lydien en 546 et néo-babylonien en 539, à l'aide d'une flotte de guerre qu'il venait de se faire construire de manière à  plus aisément contrer les défenses égyptiennes, après s'être confronté à elles à Péluse, dans le Delta oriental, rallie Memphis et s'empare manu militari du pharaon saïte Psammétique III, mais aussi de son fils et de quelques hauts dignitaires de la cour. La XXVIème dynastie laissait ainsi la place à celle qu'après Manéthon toujours les égyptologues ont pris coutume d'appeler perse.

 

 

     Les interventions que je vous ai proposées dans les mois précédents à propos des découvertes tchèques en Abousir vous ont assurément permis de comprendre que cette vaste nécropole fut essentiellement, à tout le moins dans la partie nord du site, celle de certains souverains des trois dernières dynasties de l'Ancien Empire dont la plupart des pyramides se résument actuellement à des monceaux de ruines ; ainsi que des hauts fonctionnaires qui, gravitant dans l'entourage royal, obtinrent l'insigne privilège d'aménager là leur propre mastaba, impressionnants pour certains d'entre eux  : c'était évidemment du temps où le pouvoir résidait à Memphis, capitale d'empire. 


     Quand Thèbes devint, bien après Memphis, elle aussi capitale pharaonique, les nécropoles de Saqqarah, Abousir et de toute cette région du nord du pays furent délaissées au profit de la montagne thébaine, avec ses célèbres vallées des Rois, des Reines et des Nobles celant en leur sein nombre d'hypogées presque toujours richement décorés.

 

     Il fallut donc attendre cette époque saïto-perse des XXVIème et XXVIIème dynasties que je viens d'évoquer pour que, les vicissitudes de l'Histoire aidant, le site d'Abousir recouvrât une nouvelle aura, grâce à un cimetière situé au sud des pyramides royales d'Ancien Empire et caractérisé par des tombes-puits, - ce que la littérature égyptologique anglophone nomme "Shaft Tombs".

 

     Le temps est venu à présent, après cette importante mise au point historico-chronologique, de diriger nos pas vers le mastaba d'Iufaa, à quelques mètres au sud de celui d'Oudjahorresnet que nous avions, rappelez-vous, visité au printemps dernier.

 

 

 

Site-d-Abousir.jpg

 

      Sur le dessin de Vladimir Bruna ci-dessus que j'ai photographié à la page 25 du catalogue de l'exposition Discovering the Land on the Nile [Objevovani zeme na Nilu] qui s'est tenue au Narodni Museum de Prague en 2008 pour commémorer le cinquantième anniversaire de la création de l'Institut tchèque d'égyptologie, l'emplacement du tombeau d'Oudjahorresnet porte le numéro 9 ; et celui d'Iufaa, le 10.

 

     J'espère que, munis de cette petite carte du site, vous n'aurez aucune peine, amis lecteurs, à venir me retrouver samedi prochain aux abords de ce nouveau complexe funéraire que nous explorerons ensemble ...

 

 

 

(Perdu : 2003, 3-12)

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 23:00

 

      "Tout passe et tout lasse, les nations, les individus qui les composent, autant en emporte le vent. Il ne reste que la beauté, transmise par les artistes", écrivit jadis Ernest Hemingway dans Les Vertes collines d'Afrique, récit apologétique de captures du koudou kényan.

 

 

     De chasse africaine, aux confins des rives du Nil en vérité, mais aussi de beauté transmise par les artistes, il en fut beaucoup question ici même, souvenez-vous amis lecteurs, depuis le 23 février dernier, en cette salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à chaque fois que je vous y donnai rendez-vous,  derrière ces fenêtres grillagées du rez-de-chaussée de la Cour Carrée, les trois qu'encadrent deux des platanes du quai François Mitterrand, proches de l'entrée du Pont des Arts,

 

Façade extérieure sud complète Cour Carrée

 

pour y admirer maints petits objets, maints bas-reliefs peints que trop souvent les touristes pressés qui parcourent ces lieux délaissent au profit de plus colossales, de plus "représentatives" pièces de ce qu'ils croient être le parangon du véritable art égyptien antique.

 

     - Certes, me rétorquerez-vous, habitués que nous sommes de vos visites de mardi en mardi, si depuis la rentrée 2009 (déjà ?!?!?!), nous avons pénétré dans cet espace, c'était dans la perspective que vous nous y fassiez découvrir les moyens que se donnèrent les Egyptiens pour obtenir leur nourriture.

 

     Vous avez parfaitement raison : les deux précédentes vitrines étaient dédiées à des animaux que,  dans son superbe Bestiaire, l'égyptologue suisse Philippe Germond nomme providence de l'homme.

 

     Ainsi, la première d'entre elles

 

Salle 5 - Vitrine 1

 

faisait-elle référence à l'élevage, que ce soit celui du porc, les 15 et 22 septembre de l'année dernière, celui du veau la semaine suivante ainsi que le 6 octobre, que notamment tenait sur ses frêles épaules un tout jeune moscophore, d'autres bovins également, le 20 du même mois, de singes aussi le 27 et enfin, de chevaux les 10 et 17 novembre.

 

     Et la deuxième, à sa suite,

 

Salle 5 - Vitrine 2

 

m'offrit-elle l'opportunité, au printemps dernier, de vous emmener plus spécifiquement sur les terrains de chasse et de pêche que constituaient les régions palustres du Delta et des rives du Nil : le 16 mars avec le fragment de calcaire peint rapporté par Frédéric Cailliaud ; le 27 avril avec le bas-relief AF 472 ; les 11 et 18 mai avec d'autres reliefs ; les 1er et 8 juin avec des ostraca figurés, sans oublier, le 15 du même mois, la description de quelques instruments nécessaires à ces activités cynégétiques.

 

     Nous avons ensuite, avant de tous nous égailler dans la nature de nos vacances estivales, terminé notre tour d'horizon par d'admirables petits objets de toilette dont la décoration, d'une manière ou d'une autre, évoquait la gent animale : étui à kohol, boîtes à onguents, cuillers à fards, etc.

 

     Et pour l'heure ?

     En toute logique, amis lecteurs, comme vous vous en doutez, je compte à présent me tourner vers la vitrine 3,

 

Vitrines 2 - 3 et 4-copie-1

 

- ou plus exactement, me retourner, puisqu'elle se trouve plus ou moins derrière nous -  : il s'agit d'un petit bloc-vitré mettant pour sa part à l'honneur les animaux familiers favoris des Egyptiens. Ainsi y rencontrerons-nous à la fois des statuettes de chats et de chiens bien sûr, mais aussi, plus bizarrement peut-être à nos yeux d'Européens, des figurines de singes.

 

     Voilà donc ce que je me propose de vous faire découvrir, dès mardi prochain 21 septembre si, d'aventure, vous tente la poursuite ici des pérégrinations égyptologiques en ma compagnie ...   

 

(Germond : 2001, 70)

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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10 septembre 2010 5 10 /09 /septembre /2010 23:00

 

     Et maintenant ?, m'étais-je interrogé dans l'article de mardi dernier, faisant ainsi mien le titre d'une des très célèbres chansons du patrimoine discographique français.

 

     Vous vous doutez aisément, amis lecteurs, qu'aujourd'hui, pour annoncer les interventions des futurs samedis, je pourrais également reprendre la même formulation. Toutefois, pour ne point lasser par redondance inutile, j'ai préféré, d'entrée, avec un titre explicite, vous donner à comprendre ce qui me tient à coeur.

 

 

     Si Gérard de Nerval que nous avons accompagné ces dernières semaines depuis le 24 juillet dans son séjour cairote avait décidé, plutôt que choisir la Syrie comme étape suivante de son Voyage en Orient, d'emboîter le pas à cet officier prussien dont il avait un jour partagé la collation sur la plate-forme de la pyramide de Chéops, il serait peut-être arrivé - c'était à tout le moins la volonté de son commensal - à rejoindre la mission archéologique de Karl Richard Lepsius en Abousir.

 

     Ce Lepsius, j'aime à le souligner, auquel nous devons la division bien établie de l'Histoire pharaonique en Ancien, Moyen et Nouvel Empires ; ce Lepsius dont j'avais par ailleurs rapidement évoqué la présence, souvenez-vous, le 29 mai, en prémices à notre visite de  la tombe de Fetekti, re-découverte, à la fin du XXème siècle, par une équipe d'archéologues de l'Institut tchèque d'égyptologie (I.T.E.) sous la direction de Miroslav Verner.   

 

 

     Ils s'appelaient Oudjahorresnet, Kaaper, Qar ou Inty. Ils avaient vécu les uns à l'Ancien Empire, les autres à la Basse Epoque. Tous, ils avaient un point commun : hauts fonctionnaires ou notables de l'Egypte antique, ils bénéficièrent de la part du souverain de l'insigne privilège de compter leur tombeau sur un site préalablement réservé à certaines des pyramides royales des IVème, Vème et VIème dynasties : la nécropole d'Abousir.

 

     Tous aussi, comme Fetekti, nous furent révélés grâce aux fouilles menées par les égyptologues tchèques qui se sont là succédé les trois dernières décennies du siècle dernier :  je ne vous ferai point aujourd'hui l'affront de supposer que ces quelques semaines de vacances que mon blog m'a et vous a partiellement octroyées auraient déjà effacé de vos mémoires les visites que, de samedi en samedi depuis le 27 mars, nous avons entreprises dans les mastabas respectifs de ces hommes de cour.

 

     Nonobstant, vous me permettrez de rappeler, notamment à ceux qui, parmi vous, se seraient à partir d'aujourd'hui seulement joints à nous, quelques notions historiques et géographiques concernant cette nécropole particulière.

 

 

Abousir

   

     C'est à l'aube des années soixante que les archéologues tchécoslovaques ont officiellement  obtenu du gouvernement égyptien de l'époque cet espace de fouilles en guise de remerciements pour leur participation effective au sauvetage des temples de Nubie menacés d'irrémédiable engloutissement à la suite de la construction du deuxième barrage d'Assouan.

 

     Cette inestimable concession de 17, 5 hectares se situe à quelque 25 kilomètres au sud du Caire actuel, sur la rive gauche du Nil, entre le plateau désertique occidental et la riche parce que fertile vallée alluviale.

 

     Depuis 1991, la partie la plus méridionale de ce vaste chantier de fouilles, - ce qu'il est maintenant convenu de nommer le cimetière sud -, fait l'objet d'une attention plus que minutieuse, - d'un survey comme aiment à le dire les anglophiles.

 

     C'est donc vers ces différents mastabas que nos pas ont convergé depuis ce printemps ; c'est vers de nouveaux dans lesquels je me propose de vous inviter qu'ils se dirigeront aussi cet automne : ensemble, chaque fin de semaine, nous ferons la connaissance d'un haut fonctionnaire de l'Administration royale ou d'un membre du  clergé ...


     Et samedi prochain déjà, un certain Iufaa qui fut à la fois, au VIème siècle avant notre ère, à l'époque saïto-perse,  directeur du palais et prêtre lecteur.

   

     Ensuite, remontant le temps, nous rencontrerons un autre prêtre, Hetepi, dont la tombe datant de la IVème dynastie, soit il y a quelque 4600 ans, peut à bon droit être considérée comme la plus ancienne aujourd'hui mise au jour sur le site.

 

     Un troisième membre de l'incontournable classe sacerdotale égyptienne, Neferinpu, responsable de l'office des morts au XXIVème siècle (Ancien Empire), retiendra pareillement notre attention dans les prochaines semaines, voire même peut-être dans les prochains mois : sa chambre funéraire, -  fait suffisamment rarissime qu'il mérite d'être souligné -, n'a-t-elle pas aussi, à l'instar de celle d'Iufaa, été retrouvée intacte ?

 

     Bref, vous l'aurez deviné, nous avons encore bien des renseignements à apprendre des savants tchèques, bien des tombes dans lesquelles encore déambuler et nous éblouir en leur compagnie ...

 

     C'est ce qu'à la radio pragoise exprimait en substance voici peu le jeune archéologue et égyptologue belge Filip Coppens quand, oeuvrant à leurs côtés, il prédit que la concession d'Abousir peut encore assurer du travail aux fouilleurs pour les 100 ou 150 ans à venir.

 

     Que de pain sur la planche en perspective ! De ce pain qui venait en première position, - (souvenez-vous des traditionnelles formules d'offrandes destinées à assurer la survie post mortem de tout défunt  : nous en avions rencontré un bel exemplaire gravé sur la margelle d'un petit bassin que nous avions un jour traduit ensemble) -,  bientôt suivi par de la bière et mille autres bonnes choses ...

 

     De la bière ?

     "Bon sang, mais c'est bien sûr ! "

     Qui mieux que des Tchèques et des Belges réunis pour avancer, une bonne Pils, Stella ou Jupiler à la main, dans cette enivrante aventure archéologique ?

 

     "Alleye, alleye, une fois", comme il paraît que l'on dit à Bruxelles : je me propose tout de go d'en déguster une en vous fixant rendez-vous ici même au cimetière sud d'Abousir, devant ... d'autres bières, lithiques celles-là, dès samedi prochain, 18 septembre.

 

     A votre santé, amis lecteurs ...

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 23:00

 

     Alors qu'en douceur s'achèvent l'été et les vacances qui traditionnellement s'y associent, alors qu'à l'horizon d'une Belgique toujours à la recherche d'un gouvernement et dont l'éventuelle partition s'invite au-delà de la simple rumeur poignent rentrées scolaire et littéraire, notamment avec l'inévitable roman annuel, le dix-neuvième, de notre énigmatique Amélie Nothomb, rassurez-vous amis lecteurs, je n'escompte nullement vous interpréter du Bécaud, ou plutôt du Pierre Delanoë, mais plus sérieusement vous indiquer ce qu'EgyptoMusée entend bien vous proposer les mardis de cet automne.

 

     Pas de révolution de palais, en réalité ...

 

 

     Nombre d'entre vous l'auront assurément reconnu parmi les remarquables prises de vue que nous ont offertes les caméras de télévision en cet ultime après-midi d'une épreuve cycliste surmédiatisée qui, à cause de la suspicion de dopage qui l'entache maintenant depuis de trop nombreuses années, ne présente plus, à mes yeux à tout le moins, que l'intérêt de nous permettre d'admirer, vu du ciel, l'extraordinaire patrimoine naturel et architectural français. 

 

     Imposant, impressionnant, voire grandiloquent pour d'aucuns, mais éminemment majestueux, il vola, par sa séculaire prestance, la vedette à ceux qui, inlassablement, arpentaient de multiples fois les Champs-Elysées tout proches, fussent-ils rois de la petite reine.

 

     Certes, en des jours plus ensoleillés, l'étincellement du pyramidion qui surmonte l'obélisque de Ramsès II, sur cette place devenue de la Concorde, eût pu lui faire une pointe d'ombre : mais Pharaon avait manifestement dû invoquer son père Rê pour qu'il le laissât, sur le sol parisien, le seul représentant d'une monarchie absolue.   

 

     A l'instar des monuments que recèle l'enceinte d'Amon à Karnak, grâce à la volonté des souverains qui, de Philippe Auguste à Napoléon III, se sont succédé à la tête du royaume et de l'empire, il se construisit de siècle en siècle, s'agrandit, s'embellit et, de résidence royale, devint en 1793 temple de la Beauté, des Muses, des Arts ...

 

 

Louvre vu du ciel (Jean-Louis Schmidt)

 

     Le Palais du Louvre - car c'est bien évidemment de lui qu'il s'agit ici -, ce musée qui constitue l'essence même d'excellents blogs tels que ceux de Louvreboîte et de Louvre-passion, restera, vous ne pouvez en douter une seule seconde, le lieu de rendez-vous pour nos prochaines rencontres. Et plus particulièrement son Département des Antiquités égyptiennes que nous sommes loin, très loin d'avoir complètement visité. Et d'ailleurs, eu égard à la lenteur de nos déambulations, je doute que nous y parvenions vraiment ...

 

     Mais en définitive, peu me chaut : là où fatalement un jour, pour l'une ou l'autre raison, je m'arrêterai, vous aurez tout loisir, amis lecteurs, de reprendre et poursuivre personnellement vos pérégrinations de salle en salle, un autre Ouvreur de chemin, selon la belle formulation égyptienne, en tant que guide à vos côtés ...

 

     Ceci posé, il n'est point encore dans mes intentions de passer la main ; aussi, moderne Thésée, je vous invite, dès ce mardi 14 septembre, à nous retrouver dans la cinquième d'entre elles de manière à reprendre ce fil d'Ariane dont votre présence fidèle, vos commentaires et vos mails personnels m'autorisent, sinon m'invitent, semaine après semaine, à poursuivre le déroulement ...

 

     A mardi, donc.

Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 07:37

 

     Nous voici arrivés amis lecteurs, au terme de notre séjour égyptien en compagnie de Gérard de Nerval. Il va monter dans la cange qui bientôt l'emportera aux confins du Delta oriental,  sur l'antique branche, si peu frayée, par où le Nil descend du Caire à Damiette, de manière à rallier la Syrie aux fins d'y poursuivre son Voyage en Orient ...

 

     Ecoutons-le d'abord nous préciser que sa cange contenait deux chambres, élégamment peintes et dorées à l'intérieur, avec des fenêtres grillées donnant sur le fleuve, et encadrant agréablement le double paysage des rives ; des corbeilles de fleurs, des arabesques compliquées décorent les panneaux ; deux coffres de bois bordent chaque chambre, et permettent, le jour, de s'asseoir les jambes croisées, la nuit, de s'étendre sur des nattes ou sur des coussins. Ordinairement la première chambre sert de divan, la seconde de harem. Le tout se ferme et se cadenasse hermétiquement, sauf le privilège des rats du Nil, dont il faut, quoi qu'on fasse, accepter la société. Les moustiques et autres insectes sont des compagnons moins agréables encore ; mais on évite la nuit leurs baisers perfides au moyen de vastes chemises dont on noue l'ouverture après y être entré comme dans un sac, et qui entourent la tête d'un double voile de gaze sous lequel on respire parfaitement. (...)

 

 

Cange sur le Nil (Collection Linant de Bellefonds - Victoria & Albert Museum - Londres)


 

     En point d'orgue à la relation des quelques mois que le poète a  vécus au Caire, du 7 février au 7 mai 1843, que je vous ai donnée à lire cet été depuis le 24 juillet, sans, vous vous en doutez, aucune volonté d'exhaustivité de ma part, ce sont ses dernières impressions que je vous propose aujourd'hui de découvrir. 

 

     J'ajouterai simplement que l'ouvrage, passionnant, que j'ai relu à votre intention, référencé en note infra-paginale, est disponible en librairie, dans des éditions de poche plus récentes, voire commentées :  il vous est donc loisible, si l'envie maintenant vous en prend, de l'acquérir et d'y poursuivre la lecture qu'ici je n'ai fait qu'entamer.


 

 

     Je quitte avec regret cette vieille cité du Caire, où j'ai retrouvé les dernières traces du génie arabe, et qui n'a pas menti aux idées que je m'en étais formées d'après les récits et les traditions de l'Orient. Je l'avais vue tant de fois dans les rêves de la jeunesse, qu'il me semblait y avoir séjourné dans je ne sais quel temps ; je reconstruisais mon Caire d'autrefois au milieu des quartiers déserts ou des mosquées croulantes ! Il me semblait que j'imprimais les pieds dans la trace de mes pas anciens ; j'allais, je me disais : En détournant ce mur, en passant cette porte, je verrai telle chose ... et la chose était là, ruinée, mais réelle.

 

     N'y pensons plus. Ce Caire-là gît sous la cendre et la poussière ; l'esprit et les progrès modernes en ont triomphé comme la mort. Encore quelques mois, et des rues européennes auront coupé à angles droits la vieille ville poudreuse et muette qui croule en paix sur les pauvres fellahs. Ce qui reluit, ce qui brille, ce qui s'accroît, c'est le quartier des Francs, la ville des Italiens, des Provençaux et des Maltais, l'entrepôt futur de l'Inde anglaise. L'Orient d'autrefois achève d'user ses vieux costumes, ses vieux palais, ses vieilles moeurs, mais il est dans son dernier jour ; il peut dire comme un de ses sultants : "Le sort a décoché sa flèche : c'est fait de moi, je suis passé !"

 

     Ce que le désert protège encore, en l'enfouissant peu à peu dans ses sables, c'est, hors les murs du Caire, la ville des tombeaux, la vallée des califes, qui semble, comme Herculanum, avoir abrité des générations disparues, et dont les palais, les arcades et les colonnes, les marbres précieux, les intérieurs peints et dorés, les enceintes, les dômes et les minarets, multipliés avec folie, n'ont jamais servi qu'à recouvrir des cercueils.

 

     Ce culte de la mort est un trait éternel du caractère de l'Egypte ; il sert du moins à protéger et à transmettre au monde l'éblouissante histoire de son passé.

 

 

 

(Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Tome 1, Paris, Julliard Littérature, 1964, pp. 300-1 et 309)

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27 août 2010 5 27 /08 /août /2010 23:00

 

     Avec cet ultime billet d'août, je laisserai pour l'avant-dernière fois la parole à Gérard de Nerval.


 

Gérard de Nerval

 

     Vous souvenez-vous, amis lecteurs, au printemps dernier, quand après vous avoir présenté le filet hexagonal qui permit aux Egyptiens de l'Antiquité de capturer les oiseaux aquatiques voletant au-dessus des marais nilotiques, j'avais fait une petite incursion dans notre monde contemporain pour insister sur le fait qu'au lac Menzaleh, cette technique restait encore d'actualité ?


     Bien que citant à l'époque quelques exemples contemporains de ce type de capture, j'avais gardé pour la bonne bouche, si je puis m'exprimer ainsi, quelques pages du Voyage en Orient, de Nerval, qui faisaient allusion à cet endroit, non point que le poète en partance pour la Syrie, y eût vu et relaté le travail des pêcheurs, mais simplement pour la description qu'il en a donnée : c'est cet extrait qu'à la suite de ceux que je vous aurai proposés chaque samedi de ces "vacances" que m'a offertes mon blog depuis le 24 juillet, je voudrais aujourd'hui vous donner à lire.


 

 

     Nous avons dépassé à droite le village d'Esbeh, bâti de briques crues, et où l'on distingue les restes d'une antique mosquée et aussi quelques débris d'arches et de tours appartenant à l'ancienne Damiette, détruite par les Arabes à l'époque de saint Louis, comme trop exposée aux surprises. La mer baignait jadis les murs de cette ville, et en est maintenant éloignée d'une lieue. C'est l'espace que gagne à peu près la terre d'Egypte tous les six cents ans. (...)

 

     Ces spectres de villes dépouillées pour un temps de leur linceul poudreux effrayent l'imagination des Arabes, qui attribuent leur construction aux génies. Les savants de l'Europe retrouvent en suivant ces traces, une série de cités bâties au bord de la mer sous telle ou telle dynastie de rois pasteurs, ou de conquérants thébains. C'est par le calcul de cette retraite des eaux de la mer aussi bien que par celui  des diverses couches du Nil empreintes dans le limon, et dont on peut compter les marques en formant des excavations qu'on est parvenu à faire remonter à quarante mille ans l'antiquité du sol de l'Egypte. Ceci s'arrange mal peut-être avec la Genèse ; cependant ces longs siècles consacrés à l'action mutuelle de la terre et des eaux ont pu constituer ce que le livre saint appelle "matière sans forme", l'organisation des êtres étant le seul principe véritable de la création.

 

     Nous avions atteint le bord oriental de la langue de terre où est bâtie Damiette ; le sable où nous marchions luisait par place, et il me semblait voir des flaques d'eau congelées dont nos pieds écrasaient la surface vitreuse ; c'étaient des couches de sel marin. Un rideau de joncs élancés, de ceux peut-être qui fournissaient autrefois le papyrus, nous cachait encore les bords du lac ; nous arrivâmes enfin à un port établi pour les barques des pêcheurs, et de là je crus voir la mer elle-même dans un jour de calme. Seulement des îles lointaines, teintes de rose par le soleil levant, couronnées ça et là de dômes et de minarets, indiquaient un lieu plus paisible, et des barques à voiles latines circulaient par centaines sur la surface unie des eaux.

 

     C'était le lac Menzaleh, l'ancien Maréotis, où Tanis ruinée occupe encore l'île principale, et dont Péluse bornait l'extrémité voisine de la Syrie, Péluse, l'ancienne porte de l'Egypte, où passèrent tour à tour Cambyse, Alexandre et Pompée, ce dernier, comme on sait, pour y trouver la mort.

 

     Je regrettais de ne pouvoir parcourir le riant archipel semé dans les eaux du lac et assister à quelqu'une de ces pêches magnifiques qui fournissent des poissons à l'Egypte entière. Des oiseaux d'espèces variées planent sur cette mer intérieure, nagent près des bords ou se réfugient dans le feuillage des sycomores, des cassiers et des tamarins ; les ruisseaux et les canaux d'irrigation qui traversent partout les rizières offrent des variétés de végétation marécageuses, où les roseaux, les joncs, le nénuphar et sans doute aussi le lotus des anciens émaillent l'eau verdâtre et bruissent du vol d'une quantité d'insectes que poursuivent les oiseaux.

 

     Ainsi s'accomplit cet éternel mouvement de la nature primitive où luttent des esprits féconds et meurtriers.

 

 

 (Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Tome 1, Paris, Julliard Littérature, 1964, pp. 335-7)

 

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20 août 2010 5 20 /08 /août /2010 23:00

 

     De Najac et de Padirac, des bastides de Villeneuve de Rouergue et de Domme, des ruines médiévales  aveyronnaises et des grottes préhistoriques périgourdines, d'Albi et de Sarlat, des topiaires des jardins d'Eyrignac ou de ceux de Terrasson, des méandres du Lot, de la Vézère ou de la Dordogne, je serai à nouveau l'inconditionnel admirateur aoûtien, amis lecteurs, alors que vous lirez ces billets au voyage égyptien de Gérard de Nerval consacrés et, à votre intention, programmés dès la mi-juillet de manière à ne point vous laisser "orphelins" d'égyptologie lors des vacances que mon blog consent à m'offrir cet été.    

 

 

     Nous avons, souvenez-vous, laissé samedi dernier le poète sous un soleil ardent, en compagnie d'un officier prussien s'apprêtant à rejoindre l'expédition de Karl Richard Lepsius, tranquillement terminer cette collation qu'il était à l'époque apparemment de tradition de prendre sur la plate-forme de la pyramide de Chéops.

 

     Avec cette antépénultième intervention, je vous propose de le retrouver prêt à visiter l'intérieur même du tombeau royal ...  

 

 

     Il s'agissait de quitter la plate-forme et de pénétrer dans la pyramide, dont l'entrée se trouve à un tiers environ de sa hauteur. On nous fit descendre cent trente marches par un procédé inverse à celui qui nous les avait fait gravir. Deux des quatre Arabes nous suspendaient par les épaules du haut de chaque assise, et nous livraient aux bras étendus de leurs compagnons. Il y a quelque chose d'assez dangereux dans cette descente, et plus d'un voyageur s'y est rompu le crâne ou les membres. Cependant, nous arrivâmes sans accident à l'entrée de la pyramide.

 

 

Entrée Pyramide Chéops

 

     C'est une sorte de grotte aux parois de marbre, à la voûte triangulaire, surmontée d'une large pierre qui constate, au moyen d'une inscription française, l'ancienne arrivée de nos soldats dans ce monument : c'est la carte de visite de l'armée d'Egypte, sculptée sur un bloc de marbre de seize pieds de largeur. Pendant que je lisais avec respect, l'officier prussien me fit observer une autre légende marquée plus bas en hiéroglyphes, et, chose étrange, tout fraîchement gravée.

 

     Il savait le sens de ces hiéroglyphes modernes inscrits d'après le système de la grammaire de Champollion. "Cela signifie, me dit-il, que l'expédition scientifique envoyée par le roi de Prusse et dirigée par Lepsius, a visité les pyramides de Gizeh, et espère résoudre avec le même bonheur les autres difficultés de sa mission."

 

     Nous avions franchi l'entrée de la grotte : une vingtaine d'Arabes barbus, aux ceintures hérissées de pistolets et de poignards, se dressèrent du sol où ils venaient de faire leur sieste. Un de nos conducteurs, qui semblait diriger les autres, nous dit :

 

     "Voyez comme ils sont terribles ... Regardez leurs pistolets et leurs fusils !


- Est-ce qu'ils veulent nous voler ?


- Au contraire ! Ils sont ici pour vous défendre dans le cas où vous seriez attaqués par les hordes du désert.


- On disait qu'il n'en existait plus depuis l'administration de Mohamed-Ali !


- Oh ! il y a encore bien des méchantes gens, là-bas, derrière les montagnes ... Cependant, au moyen d'une colonnate, vous obtiendrez des braves que vous voyez là d'être défendus contre toute attaque extérieure."

 

     L'officier prussien fit l'inspection des armes, et ne parut pas édifié touchant leur puissance destructive. Il ne s'agissait au fond, pour moi, que de 5 fr. 50 cent., ou d'un thaler et demi pour le Prussien. Nous acceptâmes le marché, en partageant les frais et en faisant observer que nous n'étions pas dupes de la supposition.

 

     "Il arrive souvent, dit le guide, que des tribus ennemies font invasion sur ce point, surtout quand elles y soupçonnent la présence de riches étrangers."


 

     Il est certain que la chose n'est pas impossible et que ce serait une triste situation que de se voir pris et enfermé dans l'intérieur de la grande pyramide. La colonnate (piastre d'Espagne) donnée aux gardiens nous assurait du moins qu'en conscience ils ne pourraient nous faire cette trop facile plaisanterie.

 

     Mais quelle apparence que ces braves gens y eussent songé même un instant ? L'activité de leurs préparatifs, huit torches allumées en un clin d'oeil, l'attention charmante de nous faire précéder de nouveau par les petites filles hydrophores dont j'ai parlé, tout cela, sans doute, était bien rassurant.

 

     Il s'agissait d'abord de courber la tête et le dos, et de poser les pieds adroitement sur deux rainures de marbre qui règnent des deux côtés de cette descente. Entre les deux rainures, il y a une sorte d'abîme aussi large que l'écartement des jambes, et où il s'agit de ne point tomber. On avance donc pas à pas, jetant les pieds de son mieux à droite et à gauche, soutenu un peu, il est vrai, par les mains des porteurs de torches, et l'on descend ainsi toujours courbé en deux pendant environ cent cinquante pas.

 

     A partir de là, le danger de tomber dans l'énorme fissure qu'on se voyait entre les pieds cesse tout à coup et se trouve remplacé par l'inconvénient de passer à plat ventre sous une voûte obstruée en partie par les sables et les cendres. Les Arabes ne nettoient ce passage que moyennant une autre colonnate, accordée d'ordinaire par les gens riches et corpulents.

 

     Quand on a rampé quelque temps sous cette voûte basse, en s'aidant des mains et des genoux, on se relève, à l'entrée d'une nouvelle galerie, qui n'est guère plus haute que la précédente. Au bout de deux cents pas que l'on fait encore en montant, on trouve une sorte de carrefour dont le centre est un vaste puits profond et sombre, autour duquel il faut tourner pour gagner l'escalier qui conduit à la chambre du Roi.

 

     En arrivant là, les Arabes tirent des coups de pistolet et allument des feux de branchages pour effrayer, à ce qu'ils disent, les chauve-souris et les serpents. La salle où l'on est, voûtée en dos d'âne, a dix-sept pieds de longueur et seize de largeur.

 

     En revenant de notre exploration, assez peu satisfaisante, nous dûmes nous reposer à l'entrée de la grotte de marbre, - et nous nous demandions ce que pouvait signifier cette galerie bizarre que nous venions de remonter, avec ces deux rails de marbre séparés par un abîme, aboutissant plus loin à un carrefour au milieu duquel se trouve le puits mystérieux, dont nous n'avions pu voir le fond.

 

 

 

 

(Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Tome 1, Paris, Julliard Littérature, 1964, pp. 289-92)

 

    

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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 23:00

 

     Nous étions, vous et moi, rappelez-vous amis lecteurs, arrivés en compagnie de Gérard de Nerval, samedi dernier, sur la plate-forme de la Grande Pyramide.

 


Au sommet de la pyramide ..

 

 

     Je vous propose ce matin de l'y retrouver ...

 

 

     J'ai peur de devoir admettre que Napoléon lui-même n'a vu les pyramides que de la plaine. Il n'aurait pas, certes, compromis sa dignité jusqu'à se laisser enlever dans les bras de quatre Arabes, comme un simple ballot qui passe de mains en mains, et il se sera borné à répondre d'en bas, par un salut, aux quarante siècles qui, d'après son calcul, le contemplaient à la tête de notre glorieuse armée.

 

  Bonaparte Pyramides


 

     Après avoir parcouru des yeux tout le panorama environnant, et lu attentivement ces inscriptions modernes qui donneront des tortures aux savants de l'avenir, je me préparais à redescendre, lorsqu'un monsieur blond, d'une belle taille, haut en couleur et parfaitement ganté, franchit, comme je l'avais fait peu de temps avant lui, la dernière marche du quadruple escalier, et m'adressa un salut fort compassé, que je méritais en qualité de premier occupant. Je le pris pour un gentleman anglais. Quant à lui, il me reconnut pour Français tout de suite.

 

     Je me repentis aussitôt de l'avoir jugé légèrement. Un Anglais ne m'aurait pas salué, attendu qu'il ne se trouvait sur la plate-forme de la pyramide de Chéops personne qui pût nous présenter l'un à l'autre :

 

     "Monsieur, me dit l'inconnu avec un accent légèrement germanique, je suis heureux de trouver ici quelqu'un de civilisé. Je suis simplement un officier aux gardes de S.M. le roi de Prusse. J'ai obtenu un congé pour aller rejoindre l'expédition de M. Lepsius, et comme elle a passé ici depuis quelques semaines, je suis obligé de me mettre au courant ... en visitant ce qu'elle a dû voir." (...)

 

     "Mais, ajouta-t-il voyant que je me préparais à redescendre, vous savez que l'usage est de faire ici une collation. Ces braves gens qui nous entourent s'attendent à partager nos modestes provisions ... et, si vous avez appétit, je vous offrirai votre part d'un pâté dont un de mes Arabes s'est chargé."

 

     En voyage, on fait vite connaissance, et, en Egypte surtout, au sommet de la grande pyramide, tout Européen devient, pour un autre, un Franck, c'est-à-dire un compatriote ; la carte géographique de notre petite Europe perd, de si loin, ses nuances tranchées ... je fais toujours une exception pour les Anglais, qui séjournent dans une île à part.

 

     La conversation du Prussien me plut beaucoup pendant le repas. Il avait sur lui des lettres donnant  les nouvelles les plus fraîches de l'expédition de M. Lepsius qui, dans ce moment-là, explorait les environs du lac Moeris et les cités souterraines de l'ancien labyrinthe. Les savants berlinois avaient découvert des villes entières cachées sous les sables et bâties de briques ; des Pompéi et des Herculanum souterraines qui n'avaient jamais vu la lumière, et qui remontaient peut-être à l'époque des Troglodytes. Je ne pus m'empêcher de reconnaître que c'était pour les érudits prussiens une noble ambition que d'avoir voulu marcher sur les traces de notre Institut d'Egypte, dont ils ne pourront, du reste, que compléter les admirables travaux.

 

     Le repas sur la pyramide de Chéops est, en effet, forcé pour les touristes, comme celui qui se fait d'ordinaire sur le chapiteau de la colonne de Pompée à Alexandrie. J'étais heureux de rencontrer un compagnon instruit et aimable qui me l'eût rappelé. Les petites Bédouines avaient conservé assez d'eau, dans leurs cruches de terre poreuse, pour nous permettre de nous rafraîchir, et ensuite de faire des grogs au moyen d'un flacon d'eau-de-vie qu'un des Arabes portait à la suite du Prussien.

 

     Cependant, le soleil était devenu trop ardent pour que nous pussions rester longtemps sur la plate-forme. L'air pur et vivifiant que l'on respire à cette hauteur, nous avait permis quelque temps de ne point trop nous en apercevoir.

 

 

A suivre ...

 

 

 (Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Tome 1, Paris, Julliard Littérature, 1964, pp. 287-9)

 

 

     

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 23:00

 

     C'est, souvenez-vous, à un lever de soleil tout empreint de poésie romantique que Gérard de Nerval, résidant pour quelques mois au Caire en 1843, nous avait, vous et moi amis lecteurs, conviés la semaine  dernière.

 

     Aujourd'hui, il nous propose de l'accompagner dans la "grande ascension" ...

 

 

     Quand on a traversé Gizeh, sans trop s'occuper de son école de cavalerie et de ses fours à poulets, sans analyser ses décombres, dont les gros murs sont construits par un art particulier avec des vases de terre superposés et pris dans la maçonnerie, bâtisse plus légère et plus aérée que solide, on a encore devant soi deux lieues de plaines cultivées à parcourir avant d'atteindre les plateaux stériles où sont posées les grandes pyramides, sur la lisière du désert de Libye.

 

Pyramides

     Plus on approche, plus ces colosses diminuent. C'est un effet de perspective qui tient sans doute à ce que leur largeur égale leur élévation. Pourtant, lorsqu'on arrive au pied, dans l'ombre même de ces montagnes faites de main d'homme, on admire et l'on s'épouvante. Ce qu'il faut gravir pour atteindre au faîte de la première pyramide, c'est un escalier dont chaque marche a environ un mètre de haut.

 

     Une tribu d'Arabes s'est chargée de protéger les voyageurs et de les guider dans leur ascension sur la principale pyramide. Dès que ces gens aperçoivent un curieux qui s'achemine vers leur domaine, ils accourent à sa rencontre au grand galop de leurs chevaux, faisant une fantasia toute pacifique et tirant en l'air des coups de pistolet pour indiquer qu'ils sont à son service, tout prêts à le défendre contre les attaques de certains Bédouins pillards qui pourraient par hasard se présenter.

 

     Aujourd'hui cette supposition fait sourire les voyageurs, rassurés d'avance à cet égard ; mais au siècle dernier, ils se trouvaient réellement mis à contribution par une bande de faux brigands qui, après les avoir effrayés et dépouillés, rendaient les armes à la tribu protectrice, laquelle touchait ensuite une forte récompense pour les périls et les blessures d'un simulacre de combat.

 

   On m'a donné quatre hommes pour me guider et me soutenir pendant mon ascension. Je ne comprenais pas trop d'abord comment il était possible de gravir des marches dont la première seule m'arrivait à la hauteur de la poitrine. Mais, en un clin d'oeil, deux des Arabes s'étaient élancés sur cette assise gigantesque, et m'avaient saisi chacun un bras. Les deux autres me poussaient sous les épaules, et tous les quatre, à chaque mouvement de cette manoeuvre, chantaient à l'unisson le verset arabe terminé par ce refrain antique : Eleyson !

 

     Je comptai ainsi deux cent sept marches, et il ne fallut guère plus d'un quart d'heure pour atteindre la plate-forme. Si l'on s'arrête un instant pour reprendre haleine, on voit venir devant soi des petites filles, à peine couvertes d'une chemise de toile bleue, qui, de la marche supérieure à celle que vous gravissez, tendent, à la hauteur de votre bouche, des gargoulettes de terre de Thèbes, dont l'eau glacée vous rafraîchit pour un instant.

 

     Rien n'est plus fantasque que ces jeunes Bédouines grimpant comme des singes avec leurs petits pieds nus, qui connaissent toutes les anfractuosités des énormes pierres superposées. Arrivé à la plate-forme, on leur donne un bakchis, on les embrasse, puis l'on se sent soulevé par les bras des quatre Arabes qui vous portent en triomphe aux quatre points de l'horizon.

 

     La surface de cette pyramide est de cent mètres carrés environ. Des blocs irréguliers indiquent qu'elle ne s'est formée que par la destruction d'une pointe, semblable sans doute à celle de la seconde pyramide, qui s'est conservée intacte et que l'on admire à peu de distance avec son revêtement de granit. Les trois pyramides, de Chéops, de Chéphren et de Mycérinus, étaient également parées de cette enveloppe rougeâtre, qu'on voyait encore au temps d'Hérodote. Elles ont été dégarnies peu à peu, lorsqu'on a eu besoin au Caire de construire les palais des califes et des soudans.

 

Au sommet de la pyramide ..

 

     La vue est fort belle, comme on peut le penser, du haut de cette plate-forme. Le Nil s'étend à l'orient depuis la pointe du Delta jusqu'au-delà de Saccarah, où l'on distingue onze pyramides plus petites que celles de Gizeh. A l'occident, la chaîne des montagnes libyques se développe en marquant les ondulations  d'un horizon poudreux. La forêt de palmiers, qui occupe la place de l'ancienne Memphis, s'étend du côté du midi comme une ombre verdâtre. Le Caire, adossé à la chaîne aride du Mokatam, élève ses dômes et ses minarets à l'entrée du désert de Syrie. Tout cela est trop connu pour prêter longtemps à la description. Mais, en faisant trêve à l'admiration et en parcourant des yeux les pierres de la plate-forme, on y trouve de quoi compenser les excès de l'enthousiasme. Tous les Anglais qui ont risqué cette ascension ont naturellement inscrit leurs noms sur les pierres. Des spéculateurs ont eu l'idée de donner leur adresse au public, et un marchand de cirage de Piccadilly a même fait graver avec soin sur un bloc entier les mérites de sa découverte garantie par l'  "improved patent " de London.

 

     Il est inutile de dire qu'on rencontre là (...) d'autres excentricités transplantées par nos artistes voyageurs comme un contraste à la monotonie des grands souvenirs. 

 

 

(A suivre ...)

 

 

(Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Paris, Julliard Littérature, 1964,  pp. 283-6)

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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