Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 23:00

 

 

     C'est, souvenez-vous amis lecteurs, au terme de l'analyse du premier des deux ostraca exposés dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que nous nous sommes séparés la semaine dernière, tout en nous promettant de nous retrouver aujourd'hui matin pour nous pencher sur le second d'entre eux, sachant que les autres initialement placés à leurs côtés ont maintenant rejoint le pupitre-vitrine de la salle 28, au premier étage.

 

 

E 14 341

 

 

      A l'instar de celui que nous avons découvert mardi, cet éclat de calcaire (E 14 341) de 5, 50 cm de hauteur et de 8, 20 cm de long, datant de la XIXème ou de la XXème dynastie, soit entre les 13ème et 11ème siècles avant notre ère, provient lui aussi du village des artisans de Deir el-Médineh : il représente, peinte en noir, une scène de chasse dans laquelle un bouquetin aux cornes imposantes est saisi au col par un chien.

 

 

      Compagnons omni-présents tout à la fois du guerrier, des militaires, mais aussi du chasseur, les chiens furent  dès la fin de la préhistoire domestiqués dans le but de participer à des exploits cynégétiques dans lesquels leur habileté à pister, leur célérité à poursuivre et rabattre le gibier ne manquèrent pas d'être appréciées, à l'époque néolithique déjà, par les populations nilotiques dont, souvenez-vous, chasse et pêche constituaient, comme le prouve à l'envi le thème de cette vitrine, les activités cardinales en matière de recherche de nourriture.

    Sur la présence du chien en tant qu'animal de compagnie, vous me permettrez aujourd'hui de ne pas m'étendre, préférant l'envisager quand, dans un proche avenir, nous nous tournerons vers la vitrine 3, ici derrière nous, qui précisément est consacrée à ces bêtes que l'homme apprivoisa pour garder près de lui.

    De sorte qu'en étroit rapport avec notre ostracon, je me cantonnerai ce matin, après en avoir déterminé les origines, à simplement évoquer le chien en tant qu'animal utilitaire, auxiliaire du chasseur.


    Archéologiquement parlant, les égyptologues semblent s'accorder sur le fait que ce serait déjà au Nagada I, (± 4250 avant notre ère), - du nom d'un des très rares ensembles urbains d'époque pré-dynastique mis au jour
en Haute-Egypte -, que le chien serait associé à une scène de chasse :  en effet, c'est de cette époque, dite aussi "amratienne" - du nom, cette fois, d'un site de Moyenne-Egypte actuellement appelé el-Amrah - , que date une coupe exposée au Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou sur laquelle l'on distingue un personnage muni d'un arc et de flèches, maintenant en laisse quatre lévriers à oreilles levées et queue enroulée.

    Il faut en effet savoir qu'aux niveaux ostéologique et biologique, les zoologistes pensent que tous les chiens africains dériveraient d'un type de canidé (Canis lupaster - "Ounesh", en égyptien), très proche à la fois du chacal et du loup.

    Tant dans leurs représentations sur les murs des chapelles des mastabas de l'Ancien Empire que dans la dénomination qu'ils leur attribuaient, les Anciens confondirent fréquemment les trois animaux, en réalité fort proches les uns des autres.

    Partant de la constatation qu'il n'existe aucune sous-espèce de loup en Afrique, Louis Chaix, du Département d'Archéozoologie du Museum d'Histoire naturelle de Genève, suggère que les chiens y seraient déjà arrivés en partie domestiqués, probablement en provenance du Proche-Orient ou la Péninsule arabique où vivaient des loups le plus souvent de petite taille ; et ce, dès l'époque néolithique, il y a 9 ou 8000 ans : des ossements datables de ces temps lointains ont en effet été découverts dans le désert égyptien occidental, mais aussi sur des sites nubiens, comme à el-Kadada, d'approximativement 7000 ans.

 

     Ce furent donc ces chiens lévriers qui, dès l'aube de la civilisation égyptienne, furent les accompagnants, si pas les principaux "héros" des activités cynégétiques.

 

     Selon les données fournies par la Fédération cynologique internationale basée à Thuin, en Belgique, deux typologies essentielles de canidés sont décelables dans les peintures, les reliefs ou tout autre forme d'art égyptien : soit la race appelée "Lévrier des Pharaons", caractérisée par un poil court roux/fauve plus ou moins soutenu, des oreilles lévées et une queue très souvent enroulée, ce qui sous-tend déjà un signe de domestication ; soit celle dénommée "Sloughi", également caractérisée par un type levretté, un poil court, mais dont les oreilles sont tombantes.

 

     Et quand on exploite "statistiquement" la documentation égyptienne, l'on se rend très vite compte que c'est le Lévrier des Pharaons que l'on retrouve presque exclusivement représenté dans les chapelles funéraires des mastabas de l'Ancien Empire ; que les deux types cohabitent au Moyen Empire et qu'en revanche, c'est la race sloughi qui majoritairement domine au Nouvel Empire. Ce qui, une fois encore, peut faciliter la détermination de l'origine chronologique d'un fragment inconnu sur lequel figurerait un chien.

    Je citais ci-avant les mastabas de l'Ancien Empire : peut-être certains d'entre vous, amis lecteurs, auront-ils "croisé" ces lévriers lors d'une visite à Meïdoum, chez Nefermaât ou Metchen (IVème dynastie) ; ou à Saqqarah, dans ceux de Mererouka (VIème dynastie) ou de
Ptahhotep (Vème dynastie) comme reproduit ci-dessous (merci à Thierry, d'OsirisNet)


 

Lévriers - Mastaba de Ptahhotep.jpg

    Vraisemblablement en conséquence directe d'apports relationnels avec les pays asiatiques frontaliers, le Moyen Empire voit s'installer la race des lévriers à oreilles tombantes qui, à part égale comme je viens de le signaler, participent avec ceux à oreilles dressées à des scènes de chasse, mais aussi accompagnent des militaires dans un exploit guerrier ou, plus quotidiennement, des policiers-chasseurs patrouillant sur les pistes et dans les carrières du désert, notamment au Ouadi Hammamat.

    De cette même époque date un titre qui n'apparaît que dans des documents administratifs et quelques inscriptions rupestres se situant entre les XIème et XIIIème dynasties : celui de maître-chiens qui, en égyptien classique, s'écrit avec le déterminatif du lévrier, facilement identifiable grâce à ses hautes pattes, son corps élancé, son museau pointu, ses oreilles droites et sa queue enroulée  Levrier.png

 

     Ce signifiant iconique qui dans l'écriture égyptienne termine tous les termes ayant rapport avec le chien ("tchesem") se retrouve donc dans l'appellation de simple maître-chiens, mais aussi dans celle de son chef  hiérarchique et que les égyptologues traduisent volontiers par "brigadier". Ce titre supérieur est quant à lui attesté soit sur l'une ou l'autre stèle d'Abydos, mais surtout sur une statue en granite d'un certain Montouhotep, brigadier de maîtres-chiens à la XIIème dynastie, conservée au Museo archeologico de Venise, sous le numéro d'inventaire 63.

 

     Tous ces documents, qu'ils soient administratifs, consignés sur des stèles ou sur cette ronde-bosse de Venise nous apprennent que la fonction s'apparentait, à tout le moins sur le terrain, à celle des policiers-chasseurs que j'évoquais tout à l'heure.

 

     Il faut également savoir, et c'est loin d'être négligeable, que ces hommes et leurs lévriers pouvaient seconder le corps des militaires qui, en Nubie, au niveau des forteresses cantonnées au sud de la première cataracte, visaient à maintenir l'ordre aux marges du pays ; sans oublier une mission logistique : chasser un gibier qui approvisionnerait en nourriture immédiate les soldats eux-mêmes.

 

     Au Nouvel Empire, on ne rencontre plus, dans les scènes cynégétiques des hypogées, tels ceux d'Ouser (TT 21 - Règne de Thoutmosis Ier) ou de Rekhmirê (TT 100 - Règne de Thoutmosis III - Amenhotep II), que le sloughi, le lévrier à oreilles rabattues.

    Enfin, vous étonnerai-je si je termine en ajoutant qu'à Deir le-Médineh, ces chiens de chasse sont très fréquemment représentés sur les ostraca figurés qui furent jadis exhumés par Bernard Bruyère ?

    Tels bien évidemment celui qui nous occupait aujourd'hui, mais aussi l'éclat de calcaire E 14366 qui, voici quelques années seulement comme je vous l'indiquais mardi dernier, fit partie de ceux transférés en salle 28 du premier étage de ce Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

    Pour ceux d'entre vous qui, après le conseil prodigué lors de ma  précédente intervention, n'auraient pas eu le courage de monter les voir dans le meuble vitré disposé devant une des fenêtres surplombant la Cour Carrée, je consens, par pure gentillesse, à présenter ici une photographie de cette scène nous donnant à  admirer trois de ces lévriers s'attaquant sauvagement à une hyène en fuite, horrifiée, furieuse, le poil démesurément hérissé ...

 

 

E 14 366 (salle 28)

 

 

 

 

(Andreu : 2001, 3-6 ; EAD. : 2002, 183 ; Brixhe : 1992, passim ; Chaix : 1989 : 36-9)

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
commenter cet article
4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 23:00

 

 

      Quand nous avons ensemble, samedi dernier, pénétré dans la tombe de Fetekti avec l'égyptologue tchèque Miroslav Barta comme guide, je vous avais expliqué, amis lecteurs, que l'endroit avait fort heureusement déjà fait l'objet d'une étude réalisée au XIXème siècle par Karl Richard Lepsius, notamment à propos des murs de la cour intérieure qu'il avait excavée et des peintures ressortissant au domaine de ce qu'il est habituellement convenu d'appeler "scènes de la vie quotidienne" qu'il y avait découvertes et relevées.

 

     Parmi elles, une célèbre représentation d'un marché de plein air auquel, comme promis en nous quittant, je voudrais aujourd'hui consacrer mon intervention.

 

 

Fetekti--2--Scene-de-marche--Lepsius-.jpg

 

 

 

       Célèbre dans la mesure où la présence de semblable manifestation populaire dans un contexte funéraire se révèle en définitive particulièrement peu fréquente et, à tout le moins à l'Ancien Empire, se résume à deux  tombes exhumées à Abousir : celle de Ptahshepses, que j'avais évoquée dans un article du 27 mars dernier et dans laquelle on peut voir, selon la légende hiéroglyphique, un homme troquant vraisemblablement un pain contre des oignons ; et dans celle de Fetekti que nous allons détailler ce matin. Mais aussi à quelques-unes situées à Saqqarah : celles de Kagemni, dans laquelle des marchands proposent onguents et parfums quand d'autres personnages échangent différents types de vases ; de Tepemankh : un fragment représentant l'étal d'un poissonnier est d'ailleurs exposé au Département des Antiquités égyptiennes des Musées royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, à Bruxelles - ; d'Ankhmahor, par ailleurs connu pour une scène de circoncision ; de deux frères, Niankhkhnoum et Khnoumhotep et, bien sûr, dans le mastaba de Ti que je vous ai si souvent conseillé de virtuellement visiter grâce à l'excellent site d'OsirisNet.


 

     Vous aurez évidemment remarqué les deux verbes que j'ai employés pour définir ces relations commerciales : troquer et échanger. Il faut en effet  savoir qu'à cette époque lointaine, c'est par ce moyen que dans toute société s'obtenaient les marchandises convoitées : l'un pouvait exhiber une paire de sandales qu'il avait confectionnées contre quelques légumes cultivés dans le jardin d'un autre ; ou une villageoise marchandait quelque ustensile de cuisine fabriqué par son époux contre un bijou, ou un vêtement ...

 

     En parallèle à ces scènes peintes, la lecture d'une abondante documentation papyrologique confirme parfaitement que les produits d'utilité courante ou autres que l'on désirait se procurer pouvaient être obtenus grâce à l'un quelconque objet que l'on possédait en plusieurs exemplaires, voire même, dans certains cas, dont on acceptait de se priver. Et vraisemblablement, comme  à l'occasion de nos actuelles brocantes dominicales, il était avéré que le superflu de l'un constituait souvent le nécessaire d'un autre. 

 

     Un point me semble en outre intéressant à épingler : que ce soit dans certains textes de transactions ou sur les représentations pariétales d'un tombeau et même au niveau des légendes hiéroglyphiques qui les accompagnent, rien, pratiquement jamais, ne nous renseigne sur le qui est qui ?, sur le qui fait quoi ? ; rien ne vient en fait différencier un vendeur d'un acheteur. Ce qui signifie bien qu'en de semblables marchés de campagne ou citadins se pratiquaient des activités commerciales sur base du simple troc.

 

     Le souci de vérité historique m'oblige à toutefois ajouter que même s'il fallut attendre les rapports marchands plus larges, notamment à Basse Epoque avec les Perses et les Grecs, pour voir apparaître une véritable monnaie frappée à l'effigie d'un souverain ou d'un tout autre symbole, les Egyptiens utilisèrent, et ce dès l'Ancien Empire, des mesures de denrées quotidiennes - les céréales ou l'huile, par exemple,-, en guise de système d'évaluation.

 

     Et même, vous vous en doutez probablement beaucoup moins, des unités pondérales : en effet, un petit anneau d'argent appelé shâti dans les textes, d'environ 7,5 grammes servit ainsi d'unité monétaire pendant au moins deux millénaires ; secondé qu'il fut également par le deben, un "poids" d'approximativement 90 grammes, et qui correspondait donc à 12 shâtis.

 

     Un jour, j'aurai probablement l'opportunité de plus spécifiquement m'étendre sur ces notions de "monnaie" égyptienne  ... Mais pour l'heure, revenons sur le marché grouillant de monde - probablement en bordure du Nil -,  que nous donne à voir la tombe de Fetekti.

 

     Ou plutôt, que donnait à voir. Car ce fut là une des déconvenues des égyptologues tchèques qui redécouvrirent le mastaba en 1991, après un siècle et demi d'oubli complet : bon nombre des peintures reproduites dans les Denkmäler de Lepsius n'existaient plus ! Les pluies torrentielles qui chaque année s'engouffraient dans ce vallon avaient irrémédiablement détruit l'oeuvre des "scribes des contours égyptiens".

 

     Il faudra donc nous contenter de la planche 96 ci-dessus reprise du tome II de la somme de Karl  Richard Lepsius pour ensemble déambuler sur un marché égyptien antique.

 

     Les différentes activités marchandes figurées ici se déroulent sur trois registres horizontaux se subdivisant  chacun en deux évocations distinctes : bien que celles du niveau supérieur soient déjà en partie effacées à l'époque de Lepsius,

 

Fetekti---Scene-de-marche---Registre-superieur--Lepsius-.jpg

 

 

vous distinguez, à gauche, un homme debout qui vraisemblablement tend une pièce de tissu à un autre assis.

 

     Je souligne "vraisemblablement" dans la mesure où les égyptologues ne sont pas tous d'accord avec cette vision des choses ; pour ma part, j'ai opté pour celle de Miroslav Barta, qui me paraît être, dans son analyse de l'ensemble des panneaux décoratifs, celui qui est le plus proche des textes qui les accompagnent, ... quand bien évidemment ils ont été préservés.

 

     Selon lui, seuls deux exemples proposant semblable transaction d'un produit textile, seraient actuellement connus. S'interrogeant sur la raison pour laquelle l'un d'eux se trouve précisément dans ce mastaba-ci, il poursuit en rappelant que Fetekti dirigeait un atelier de  fabrication textile  au service de la Cour et que cette pièce de tissu pourrait constituer une récompense qui lui aurait été accordée.    

 

     Pour la petite histoire, j'ai en revanche lu dans un ouvrage qu'ici l'homme debout tendrait plutôt une planche à l'autre ! Mais comme aucune légende hiéroglyphique permettant de préciser l'événement n'a été conservée au-dessus du tableau, le débat reste pour vous ouvert, amis lecteurs, quant à votre propre interprétation ...

 

      Ceci posé, si M. Barta est dans le vrai, cela incline à penser, dans un premier temps, qu'il ne s'agirait alors nullement d'une scène de marché ; ensuite, que nous aurions là avec le personnage assis un "portrait" du défunt lui-même.

 


     Au registre médian, nettement moins endommagé,

 

Fetekti---Scene-de-marche---Registre-median--Lepsius-.jpg

 

la scène de droite relate un échange entre deux hommes mêmement vêtus d'un pagne : celui de gauche, debout, tenant des sandales dans une main, propose toutefois de l'autre un collier de perles à celui assis devant son panier de gâteaux : ayant déjà agrippé le bijou qui semblerait l'intéresser, il présente une de ses pâtisseries.  

 

      Les textes hiéroglyphiques apparents qui encadrent  le début de l'échange fournissent à la fois l'une ou l'autre précision - ainsi apprenons-nous que l'homme debout se prénomme Iounek -, mais surtout restituent les propos de chacun : Vois, mon gâteau est suave, dit l'un ; Vois, mes sandales sont solides, rétorque l'autre.

 

     La scène de gauche, quant à elle, nous donne à comprendre deux transactions qui se déroulent en même temps :  tout en éviscérant un des poissons de son panier, l'homme assis discute avec une jeune femme à robe longue et cheveux courts portant un caisson sur l'épaule. Trop de hiéroglyphes ont disparu sur la droite pour que nous puissions encore reconstituer les dialogues : la dame offre-t-elle le contenu de son fardeau ? Sont-ils en train de négocier le prix des poissons alors qu'elle n'a rien à proposer en échange ? 

Ici aussi, les avis divergent chez les commentateurs ...

 

     Tout proche, une autre dame, à cheveux longs cette fois, essaie, selon les inscriptions, de troquer deux bols nemset, contre un vase mesekhet. Faut-il comprendre, par l'attitude de l'homme assis qui maintient son récipient sur le sol alors que la chalande lui tend les siens, que la proposition ne lui paraît pas recevable, partant, que l'échange sera difficile ?

 

         

    Au registre inférieur, incontestablement la partie la moins déteriorée de l'ensemble de ces peintures murales,

 

Fetekti---Scene-de-marche---Registre-inferieur--Lepsius-.jpg

 

 

nous voyons, à droite, un producteur installé avec son imposant panier d'osier apparemment rempli de légumes dont on peut distinguer, du côté des deux hommes qui s'approchent, la partie supérieure de jeunes oignons : le premier des acheteurs potentiels, celui qui porte un sac en bandoulière, se présente avec un collier à  échanger, tandis que le second tient en mains deux types distincts d'éventails (ou de chasse-mouches).

 

     Vois cette parure, vois ce beau bijou, vois ces éventails, précisent les textes.

     Laisse-moi voir, répond le paysan en s'emparant du collier, et donne-moi ton prix.

 

 

     A gauche de cette scène, deux autres, comme au registre médian, se déroulent en parallèle : la première, plus difficile à analyser parce qu'abîmée au niveau d'une grande partie de la légende hiéroglyphique, nous montre deux hommes dont un seul tient quelque chose dans chacune de ses mains : peut-être des hameçons dans la droite et un papyrus qu'il brandit dans la gauche? 

 

     Tout à côté, une jeune dame en robe longue, cheveux courts et caisson sur l'épaule - serait-ce la même personne qu'au registre médian ? -,  dont le nom, Minmeret, est cette fois inscrit juste devant les jambes, discute avec un autre poissonnier assis près de son éventaire. Il semblerait, d'après la portion de texte traduisible, qu'elle juge le prix demandé excessif et en appellerait à un certain Ibi, superviseur du marché, afin qu'il tranche leur différend.

 

     Quoiqu'il en soit exactement des analyses que l'on peut - ou ne peut exactement -  déterminer, il n'en demeure pas moins que ces quelques "prises de vues" d'un marché égyptien antique réalisées par un ou plusieurs artistes de l'Ancien Empire, et que Lepsius a eu la bonne idée d'enregistrer dans ses dessins,  restituent parfaitement une ambiance, une réalité sociale qu'en Egypte comme ailleurs nous pouvons encore en partie retrouver à notre époque ...

 

     J'ai même eu, un instant, l'impression d'entendre une voix chaude qui me fredonnait :

 

     J'ai hâte au point du jour de trouver sur mes pas ce monde émerveillé qui rit et qui s'interpelle le matin au marché :

     Voici pour cent francs du thym de la garrigue, un peu de safran et un kilo de figues.
     Voulez-vous, pas vrai, un beau plateau de pêches ou bien d'abricots ?
     Voici l'estragon et la belle échalote, le joli poisson de la Marie-Charlotte.
     Voulez-vous, pas vrai, un bouquet de lavande ou bien quelques oeillets ? ...

 

 

 

Pas vous ??


 

 

(Allam : 2008, 133-4 ; Barta : 2005 ³; Menu : 2008, 129 ; Montet : 1925, 319-26 ; Peters-Destéract : 2005, 109)

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
commenter cet article
3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 17:01

 

 

     Le 24 octobre dernier, dans le cadre de l'évocation du (trop court) séjour estival que nous fîmes, mon épouse et moi, dans ce merveilleux musée à ciel ouvert que constitue la ville de Prague, j'avais publié un article à propos de l'horloge astronomique.

 




 

      Tout récement, Pierre Lagarde, astronome amateur canadien a commenté un point bien particulier des explications qu'alors je vous avais fournies : à savoir la petite étoile dorée située au bas du cliché ci-dessus.

 

     Ma réponse de non spécialiste en la matière ne me convenant pas vraiment, j'en appelle à l'aide ceux qui, parmi vous, amis lecteurs, auraient en astronomie des connaissances bien plus pointues que les miennes.

(Quel bel euphémisme ! Je n'en ai aucune ...)

 

     Merci à ceux d'entre vous qui aimeraient engager ici débat avec Pierre Lagarde.

Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
commenter cet article
31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 23:00

 

 

     Voici quinze jours déjà que nous nous sommes quittés, vous et moi amis lecteurs, après l'évocation des différents reliefs que le Conservateur de cette salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre avait cru bon d'exposer dans la vitrine 2 consacrée à la chasse et à la pêche, qui nous occupe maintenant chaque mardi depuis le 23 février.

 

     Parce que tous les précédents monuments rencontrés étaient en calcaire, il me semblait opportun de poursuivre ce matin et mardi prochain en nous attardant quelque peu sur d'autres de ce même matériau, à savoir : des ostraca figurés.

 

       Dans la découverte qu'ensemble nous avions faite du premier présentoir  vitré de cette même salle, plusieurs mardis successifs à partir du 8 septembre 2009, j'avais déjà  pour vous ici expliqué ce qu'était un ostracon en Egypte antique, sans oublier de mentionner l'origine grecque de ce terme repris par les égyptologues pour définir ces éclats de calcaire : vous me permettrez donc de ne plus y revenir.


 

     La première pièce sur laquelle je voudrais attirer votre attention, (E 14 307), provient du village des artisans de Deir el-Médineh,  dont j'ai très souvent eu l'occasion de vous entretenir, notamment le 25 avril 2009, ainsi que les 2 et 9 mai qui ont suivi ; mais aussi, tout dernièrement, en dressant un portrait de l'égyptologue tchécoslovaque, Jaroslav Cerny. 

 

 

 

E-14-307.jpg

 

     
     D'une hauteur de 10, 8 cm pour une longueur de 11, 5 cm et une épaisseur de 2, 7 cm, cet éclat de calcaire
y fut mis au jour en 1929 par Bernard Bruyère ; et ce, dans une couche ramesside des ruines des chapelles votives situées au nord du site. Il fut dévolu au Musée du Louvre lors du partage des fouilles qui eut lieu cinq ans plus tard.

    Nonobstant les restrictions alimentaires que j'avais déjà énoncées le 3 juin 2008 à propos de certains tabous frappant certains poissons à cetains moments de l'année et pour certaines catégories sociales égyptiennes uniquement, tous étaient pratiquement comestibles, qu'ils fussent du Nil, des canaux, des marais ou des lacs ;  et, dès lors, constituaient un apport nutritionnel inestimable pour la population : c'est la raison pour laquelle nous les avons retrouvés à maintes reprises dans cette vitrine exécutés avec une minutie de traits distinctifs absolument confondante.


     A Deir el-Médineh précisément, en quantité distribués à la communauté des artisans qui les consommaient de diverses manières, ils constituèrent tout naturellement le sujet de nombreuses figurations sur leurs ostraca.

    Les sept poissons différents ici dessinés sont  parfaitement identifiables par les connaisseurs, même si  certains égyptologues, comme Madame Christiane Desroches Noblecourt, épinglent les traits quelque peu hâtifs, voire maladroits de quelques-uns d'entre eux. 

 

     Sont donc aisément reconnaissables, de haut en bas, et de droite à gauche un lépidote (Barbus bynni) blanc argenté, ainsi qu'un labès (Labéo niloticus forskal), de couleur verdâtre rehaussée de rose au niveau des nageoires ;  une tilapia nilotica rose et bleue suivie d'un grisâtre mormyre du Nil, à longue nageoire dorsale caractéristique, poisson sacré d'Oxyrhinque, donc souvent momifié, qui,  souvenez-vous, selon les récits mytholologiques, avala le sexe d'Osiris après le dépeçage de son corps par son frère Seth.

 

     Remarquez que l'artiste a ici rendu la finesse des écailles par un quadrillage serré de lignes diagonales entrecroisées. 

 

      En dessous, un mulet au corps allongé et à la tête effilée - à propos duquel nous avons récemment appris à mieux connaître le mets paraît-il délicat, la boutargue, dont il est à l'origine, précède un grand latès, perche du Nil censée incarner la déesse Neith. 

 

     Enfin,  reconnaissable à sa nageoire dorsale graisseuse et, surtout, à ce que les ichtyologistes appellent un bouclier céphalique,  un synodontis schall termine ce petit inventaire.

 

 

     Avant de vous convier à me rejoindre mardi prochain, devant cette même vitrine, aux fins d'y  découvrir le second éclat de calcaire qui y est présenté, je voudrais simplement  indiquer que ces deux pièces sont les seules qui subsistent sur les quatre qui pourtant y furent originellement déposées.

 

 

     Lors d'une intervention datant du 20 octobre de l'année dernière à propos des ostraca du premier présentoir vitré de cette salle, j'avais déjà attiré votre attention, amis lecteurs, sur le fait que certains d'entre eux pourtant exposés là depuis la restructuration du département avait apparemment "disparu".

 

     Vous vous doutez bien, je présume, que ne sévit pas en ces lieux  le clône d'un quelconque Belphégor qui  systématiquement convoiterait ces petits monuments ...

 

     En réalité, la dernière fois que j'ai sillonné les salles égyptiennes, en juin 2009 exactement, j'ai  "retrouvé mes pierres" à l'étage supérieur, en salle 28, dans une ancienne et très belle table-vitrine disposée devant une des fenêtres donnant sur la Cour Carrée du Louvre.

 

Salle-28---Table-vitrine-1.JPG


 

     De sorte que si tout à coup l'envie vous prend de monter admirer ceux ici "manquants", ainsi que de nombreux autres tout aussi représentatifs de l'adresse des artistes de Deir el-Médineh, vous savez ce qu'il vous reste maintenant à faire ...

 

 

 


(
Andreu : 2002, 100 ; Desroches Noblecourt/Vercoutter : 1981, 256)

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
commenter cet article
28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 23:00

 

 

 

     C'est au bord du puits funéraire du mastaba de Kaaper dans lequel, malheureusement, nous n'avons pas pu descendre pour des raisons de sécurité évidentes que, vous et moi amis lecteurs, nous nous sommes quittés  samedi dernier, sans toutefois oublier de nous donner rendez-vous ce matin en vue de poursuivre nos allées et venues archéologico-touristiques dans cette partie du cimetière de l'Ancien Empire situé à l'extrémité de la nécropole d'Abousir.

 

Abousir sud - Plan

 

 

     La tombe qui, aujourd'hui, retiendra notre attention, - emplacement n° 2 sur le plan ci-dessus -, fut, comme la précédente, l'objet des soins de l'équipe des égyptologues tchèques sous la direction du Professeur Verner dès 1991. C'est à Miroslav Barta qu'à nouveau nous devons, notamment dans la publication consacrée au cimetière sud que j'ai précédemment mentionnée, les résultats complets de cette nouvelle fouille. 

 

      Nouvelle fouille, certes, mais absolument pas nouvelle découverte !

 

     Située quelque peu plus au nord de l'ensemble des autres tombes, sur la pente d'un vallon descendant vers le Nil, celle de Fetekti (ou Fetekta, selon certains égyptologues étrangers), vraisemblablement prêtre à Abousir à la fin de la Vème dynastie, fut en effet mise au jour, au milieu du XIXème siècle déjà, par l'égyptologue allemand Karl Richard Lepsius (1810-1884), lors d'une expédition pour le compte de Frédéric IV de Prusse ; à tout le moins, l'entrée et sa cour intérieure à colonnes.

    

     Après ce début de fouilles menées par l'équipe de Lepsius, l'emplacement même de la tombe fut  complètement oublié pendant un siècle et demi jusqu'à ce que, en 1991 donc, les archéologues tchèques en redécouvrent le chemin et s'y intéressent à nouveau.

 

     Cette nouvelle investigation permit de constater que le mastaba réalisé en briques de boue avait été agencé exactement de la même manière que d'autres dans les environs immédiats, à savoir : l'espace intérieur à ciel ouvert que j'évoquais à l'instant, jadis magnifiquement décoré, et la traditionnelle chapelle - ici en fait, un étroit corridor - destinée au culte funéraire que la famille et les amis du défunt lui rendaient périodiquement, dans laquelle ils mirent au jour des peintures pariétales inédites qui venaient donc accroître le corpus déjà connu grâce à Lepsius.

 

     Les Tchèques relevèrent également l'existence, sur le mur ouest de la chapelle, de deux fausses-portes permettant le passage entre le monde des morts et celui des vivants .

(Si vous ne l'avez déjà fait la semaine dernière, je vous invite à peut-être relire l'article de la rubrique "Décodage de l'image égyptienne" du 21 octobre 2008 que j'avais précisément consacré à la stèle fausse-porte.)

 

    En outre, à l'ouest de la chapelle, ils exhumèrent l'entrée de deux puits au bas desquels, à environ 10 mètres de profondeur, ils aboutirent dans deux chambres sépulcrales : incontestablement, le mastaba de Fetekti constituait un tombeau commun. Et ce que donc laissait supposer la présence des deux fausses-portes fut confirmé par celle des deux chambres funéraires.

 

     L'étude des panneaux permit de déterminer que la stèle-porte située au sud était prévue pour le culte de Fetekti, officiellement propriétaire des lieux, tandis que celle au nord appartenait à un mystérieux Meti dont il n'a pas encore été possible de définir la personnalité ni la relation qui existait entre les deux hommes.

 

     En revanche, non seulement des inscriptions dans sa tombe, mais aussi notamment des archives le concernant retrouvées dans le temple de Neferirkarê-Kakaï, - (qu'ici j'avais déjà mentionnées) -, nous fournissent quelques détails sur la  carrière professionnelle de Fetekti : prêtre, serviteur du dieu, il appert qu'il aurait eu pour tâche de prendre soin d'une partie de l'inventaire de ce temple funéraire à la mort du souverain ; ce qui, dans la hiérarchie des fonctionnaires palatiaux, représente un rang relativement élevé.

 

      A cela, il me faut ajouter, pour être complet, que certains titres laissent supposer qu'il avait également pour fonction de diriger les ateliers des tisserands royaux, c'est-à-dire ceux qui confectionnaient des vêtements de haute qualité pour le souverain et les siens. Si j'osais une comparaison quelque peu anachronique, j'indiquerais que Fetekti était en quelque sorte à son époque, le  Edouard Vermeulen, Fournisseur breveté de la Cour de Belgique ...

 

 

     Une analyse anthropologique des restes humains retrouvés dans la chambre principale a toutefois déterminé qu'il serait décédé entre 30 et 40 ans. Dispersé tout autour de ce que fut le corps du défunt : son viatique pour l'au-delà se résumant à quelques tessons de poterie, vraisemblablement des ustensiles de vaisselle.

Il semblerait donc que cette tombe fut comme tant d'autres la proie des pillards.

    

     Mais aussi, malheureusement, celle du temps ou, plus spécifiquement, des conditions climatiques  : très vite en effet, les fouilleurs se rendirent compte que là où se trouvait le tombeau, à cause des eaux accumulées lors des pluies torrentielles que subissait annuellement le plateau désertique, un ruissellement vers le bas de la Vallée du Nil avait considérablement entamé le monument et, en premier lieu, la décoration de la cour d'entrée et de ses piliers.

 

     Constatant l'irrémédiable disparition de certaines des peintures que Lepsius avait tant admirées, et reproduites, les égyptologues n'avaient plus d'autre choix que celui de se reporter aux documents du XIXème siècle.

 

     En effet, dans une magistrale étude en douze volumes sur l'ensemble des nécropoles de la région memphite, publiés entre 1849 et 1859, et de nos jours librement téléchargeables sur le Net,  les Denkmäler aus Aegypten und Aethiopien,


Lepsius---Volumes-des-Denkmaler-copie-1.jpg

 

 

le savant allemand, à propos de la sépulture de Fetekti, avait relevé l'ensemble des peintures de cette cour,  ressortissant au domaine de ce qu'il est habituellement convenu d'appeler "scènes de la vie quotidienne" : notamment l'assemblage et le transport du matériel dont se devait de disposer tout défunt ; la travail de la vigne et la manière dont le vin était produit ; un atelier de menuiserie ; la traditionnelle et si symbolique chasse au gibier sauvage dans le désert, etc. 

 

     Et parmi elles, j'épinglerai plus particulièrement, parce que relativement peu fréquente dans un contexte funéraire, anciennement sur plusieurs registres des faces sud et ouest d'un pilier de la cour ouverte, une très intéressante figuration d'un marché populaire de plein air où visiblement se côtoyaient artisans, paysans et pêcheurs : c'est elle que j'escompte vous présenter samedi prochain, amis lecteurs, si d'aventure persiste en vous  l'envie de visiter plus avant le tombeau de Fetekti en ma compagnie ...

 

 

 

(Barta : 2005 ³ )

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
commenter cet article
24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 23:00

 

 

     Comme annoncé mardi dernier, après avoir très succinctement évoqué un des fragments de calcaire (E 17459) exposés dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'aimerais aujourd'hui, amis lecteurs, rappeler quelques notions concernant la technique égyptienne du relief dans le creux tout en la replaçant dans un contexte historique.  

 

 

E-17-459.jpg

 

    

     Certes, ici et là, au travers de plusieurs articles personnels, mais aussi en commentaire à un  billet  rédigé par mon ami Jean-Claude Vincent, en mars dernier, j'ai déjà eu l'occasion de faire quelques brèves allusions à ce procédé de gravure ; certes, j'y avais même consacré une partie d'une vieille intervention plus générale datant d'avril 2008. Mais aux fins de rassembler toutes ces indications éparses, j'ai cru bon, au sein de la rubrique "Décodage de l'image", de vous proposer une synthèse quelque peu plus étoffée sur ce sujet ressortissant au domaine de la gravure.


 

     D'emblée, vous me permettrez de rectifier un propos chronologique erroné que l'on trouve un peu partout sur le Net, puisqu'il est bien connu que beaucoup reprennent  ce qu'ils y ont lu sans nullement vérifier leurs sources : cette technique qui consiste à créer du relief en creusant une surface en profondeur, ne constitue en rien une création de l'époque amarnienne, c'est-à-dire de cette partie de la XVIIIème dynastie, au Nouvel Empire, caractérisée par une volonté d'entre autres modifier certains aspects de l'art égtyptien, inhérente à Amenhotep IV/Akhénaton. Tout au plus, et pour des raisons que je mentionnerai par la suite, puis-je indiquer que le relief dans le creux connut à ce moment-là une extension relativement importante qui d'ailleurs se poursuivit sous les Ramsès aux XIXème et XXème dynasties.

 

     En réalité, et l'égyptologue français Pierre Lacau (1873-1963) l'a parfaitement démontré, les deux méthodes  - bas-relief et relief en creux -, caractéristiques du décor que l’on peut tout aussi bien admirer sur une petite pièce, comme celle exposée ici devant nous dans cette vitrine, que sur l’immense surface du mur d'un temple ou d'une chapelle royale, ont coexisté depuis au moins la fin de l’Ancien Empire jusqu’aux ultimes soubresauts de l’histoire du pays ; et ce, à toutes ses périodes artistiques.

 

     Elles ne furent toutefois jamais le fait du choix arbitraire d'un artiste ; elles ne furent jamais employées au hasard : en règle générale, la gravure en relief servit au décor intérieur des bâtiments, tandis que celle en creux au décor extérieur.

 

     J'allais presque oublier : quelques précisions techniques, s'apparentant à un semblant de définition, seraient assurément, ici et maintenant, bienvenues.

 

     S'opposant en quelque sorte à la gravure en bas-relief pour laquelle l'artiste a pris soin d'évider son bloc de pierre initial de manière qu'en ressorte nettement la figuration qu'il désire mettre en évidence grâce à cette légère saillie, celle du relief dans le creux consiste à retirer du champ, sur à peine quelques petits centimètres d'épaisseur, les formes qui figureront la scène.

 

     Un procédé relevant du même esprit, se prêtant d'ailleurs à intimes combinaisons avec le précédent, consiste à graver un sillon tout autour de la forme que l'on désire, et qui se situe alors sur le même plan que le bloc de pierre proprement dit ; ce qui donne, comme sur le fragment ci-dessus, un dessin qui n'est finalement  qu'une silhouette cernée par des traits creux plus ou moins larges.


     Une raison, toute simple à l’évidence, dès l'Ancien Empire, motiva l’artiste quant à la méthode à  utiliser ; une raison inhérente à l’environnement auquel l’oeuvre était destinée : une gravure en creux, exposée en plein air, donc aux rayons du soleil égyptien, à l’intense éclat du jour favorisant les jeux d’ombre et de lumière, apparaissait avec bien plus de netteté qu’un relief de faible épaisseur. D’autant plus que l'incision pouvait entamer la pierre jusqu’à 2, 5 cm de profondeur.


     Tout au contraire, un bas-relief, à l'intérieur d'un bâtiment dans lequel la clarté est pratiquement inexistante, à  tout le moins considérablement réduite, se détachait de manière plus évidente que le creux.


     Ces assertions, ressortissant en fait au simple domaine de la physique, ont tout naturellement amené les artistes à élever le procédé en convention. C’est ainsi que la présence d'un relief en creux dans un temple, par exemple, signifie que la scène doit être considérée comme se déroulant au dehors. Inversement, l’emploi de la technique du bas-relief impose que l’on comprenne que les événements figurés se passent à l’intérieur. Et il n’est absolument pas rare que pour un même monument, on retrouve mêlés les deux types de gravure : ce qui lui confère une lecture d’autant plus pointue.

 

     En outre, quand d'aventure un fragment sans origine connue est exposé dans un musée, ou "miraculeusement" se retrouve sur le marché de l'art, l'on peut, grâce à ces conventions que je viens d'évoquer, déterminer avec plus ou moins de certitude, et selon le type de scène, si l'oeuvre provient de l'extérieur ou de l'intérieur d'un monument ; ce qui permet assurément de faire avancer les recherches quant à sa provenance.


     J'ai tout à l'heure épinglé le fait que déjà utilisé à l’Ancien Empire, le relief dans le creux connut un développement particulièrement notoire au Nouvel Empire, et plus précisément à l’époque d'Akhénaton. Il faut en effet savoir que ce pharaon, en l'an 4 de son règne, mit au point une nouvelle technique de construction des édifices qu'il dédia à l'Aton,  le disque solaire qu'il avait grandement contribué à élever au rang de divinité : l'emploi de blocs de grès de taille réduite (52, 5 cm de long en moyenne, c'est-à-dire l'équivalent d'une coudée égyptienne, pour 26, 25 cm de large - une demi-coudée, donc -, et 22, 50 cm de hauteur) que les égyptologues sont maintenant convenus d'appeler d'un terme d'origine arabe "talatat", et dont la particularité, outre leur maniabilité - quelque 55 kilogrammes en moyenne -,  réside dans le fait que les scènes peintes qui y figurent ont préalablement été gravées en creux.

 

 

Talatat.jpg

 

 

     Sur cette représentation en abyme - photo que j'ai réalisée à partir de la page 39 de l'ouvrage de Robert Vergnieux référencé  dans la bibliographie ci-dessous,  -, vous reconnaîtrez, en creux sur une talatat, la construction d'un mur avec ces blocs très facilement transportables par tout un chacun.

 

 

      L'ingénieur et égyptologue français qui a entrepris et poursuit d'ailleurs toujours actuellement l'étude la plus approfondie qui soit à propos des talatats - ne vient-il pas de mettre en place, tout dernièrement,  le projet "ATON-3D" aux fins d'étudier, par la reconstitution informatique en trois dimensions des monuments construits sur décisions royales, la politique architecturale du souverain ? -, explique le choix délibéré et systématique du relief dans le creux en mettant l'accent sur deux raisons qui, en définitive, procèdent d'une même unité idéologique : dans la mesure où c'est le disque solaire qui est considéré  comme le dieu unique par Akhénaton, ce dernier résolut de ne plus envisager de toitures dans les nouveaux temples qu'il lui consacrait de manière que la divinité puisse s'y manifester directement en les illuminant de sa généreuse présence quotidienne. 

 

     Cette décision architecturale prise par Pharaon, associée à la volonté d'imposer aux artistes la technique du relief dans le creux, permit aux scènes figurant sur les murs ainsi décorés d'être considérées comme se déroulant à l'extérieur et, en outre, d'être nettement plus "lisibles" grâce aux effets ombrés qui se jouaient sur les pierres en raison de la lumière du soleil.

 

 

     Sans nulle prétention à l'exhaustivité, mais tout en me basant sur la seule chronologie, j'ajouterai qu'après le court épisode amarnien, le bas-relief "traditionnel" reprit, avec Horemheb et Sethi Ier, ses lettres de noblesse. Ce ne fut qu'au temps des Ramsès, avec, à tout seigneur tout honneur, le deuxième du nom, le grand Ramsès II, que la technique du relief dans le creux revint en force.

 

     D'aucuns, c'était notamment le cas de feu l'égyptologue français Jean Yoyotte, voulurent à nouveau y voir une raison essentiellement idéologique : Pharaon ne portait-il pas un nom très clairement en faveur du soleil, presque programmatique : Ra mes sou, c'est-à-dire Ra, l'a mis au monde ? Et, dès lors, après avoir stylistiquement tant emprunté à Akhénaton, pourrait-on aussi admettre que Ramsès II présentait quelques dispositions à accréditer les idées atoniennes de son illustre prédécesseur.

 

     Le parfois très controversé égyptologue belge Claude Vandersleyen (1927), à propos des vastes pans de murs des monuments de ce souverain  traités en relief dans le creux, notamment pour relater la célèbre bataille contre les Hittites, à Qadesh, estime qu'avoir plébiscité cette technique notamment pour détacher, dans ces scènes épiques, la figuration prestigieuse de Pharaon, permettait plus de liberté dans l'épaisseur du relief, la variabilité du creux exprimant avec plus de nuances la rondeur des corps et la profondeur de l'espace.

 

     L'époque ramesside terminée, si la Troisième Période intermédiaire qui suivit préféra la seule technique du bas-relief, nombre de monuments d'époques ptolémaïque, puis romaine utiliseront les deux types de gravure : c'est probablement ce que certains d'entre vous, amis lecteurs, auront pu constater en déambulant dans les temples d'Edfou, de Kom Ombo, d'Esna ou de Philae, entre autres ... 

 

 

 

(Laboury : 2010, 144-50 ; ID. 390, note 168 ; Lacau : 1967, 39-40 ; Vandersleyen : 1979, 16-38 ; Vergnieux : 1997, 35-79)

 

21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 23:00

 

 

     Samedi dernier, donc, au terme d'une rapide évocation des quelques découvertes qui se sont succédé durant l'ultime décennie du XXème siècle dans la nécropole d'Abousir, concession de fouilles accordée par le Gouvernement égyptien aux archéologues tchèques au tout début des années 1960, en guise de reconnaissance officielle et de remerciement appuyé pour leur participation au sauvetage des temples de Nubie, je vous invitais, amis lecteurs, à aujourd'hui pénétrer ensemble dans le mastaba de Kaaper à la suite de l'égyptologue Miroslav Barta

 


Barta - Ouvrage - Tombes d'Abousir sud

 

 

qui en a étudié toutes les composantes dans un ouvrage, publié en anglais en 2001, consacré aux fouilles du cimetière sud d'Abousir précisément menées entre 1991 et 1993, ainsi qu'aux résultats obtenus tant dans les domaines  de l'archéologie, de leur architecture et de leur décoration que dans celui de l'étude taphonomique, démographique et pathologique des corps exhumés.  

 

 

     La superstructure rectangulaire du tombeau de Kaaper qui avait dû atteindre 42 mètres de longueur, 20 de large et très probablement 5 de hauteur, fut construite en calcaire originaire des carrières de Toura, sur la rive opposée du Nil, proches du Caire actuel. La façade était initialement décorée de portraits du défunt.

     La chapelle funéraire en forme de L, située dans la partie sud-est de la tombe, contenait les vestiges d'une fausse-porte devant laquelle une table d'offrandes en granit rouge avait été scellée dans le sol. Le traditionnel serdab destiné à abriter une statue de Kaaper était lui aussi présent.

     Ces quelques détails doivent à l'évidence vous rappeler la chapelle du mastaba d'Akhethetep qu'ensemble, à l'automne 2008, nous avions visitée dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. Si tel n'était pas le cas et si, d'aventure, vous désiriez quelques explications supplémentaires à son propos, mais aussi sur la stèle fausse-porte, la table d'offrandes ou le serdab, puis-je me permettre de vous suggérer d'éventuellement relire ces différents articles ?
 

 

     C'est aux fins de sauver ce qui peut encore l'être de ce monument que les archéologues tchèques s'y intéressèrent dès 1991 : il faut savoir qu'il avait une longue histoire derrière lui ...

    Vous n'êtes certainement pas sans ignorer qu'avec parfois la complicité des gardiens de nécropoles, à peine parfois quelques jours après l'inhumation, les voleurs n'avaient aucun scrupule à pénétrer dans les sépultures
à la recherche des trésors qu'ils savaient s'y trouver, nonobstant le fait qu'elles avaient pourtant été aménagées de manière telle que leurs propriétaires soient en droit d'espérer que jamais elles ne seraient violées, et d'ainsi pouvoir bénéficier du repos éternel pour leur vie dans l'Au-delà. Des minutes de procès célèbres, notamment à l'époque ramesside, ont en effet été mises au jour par les égyptologues, qui mentionnent avec force détails les profanations et les dégradations qui ont ainsi été commises à la "Maison d'éternité" des plus grands, ou des hauts-fonctionnaires du royaume susceptibles eux aussi, par leur équipement post-mortem, d'attiser de nombreuses convoitises.

    Cette pratique perdura à divers degrés d'importance tout au long des siècles : ainsi les bâtisseurs du Caire, au début de l'histoire arabe de l'Egypte, ne se privèrent pas de démanteler des monuments proches - je pense par exemple aux pyramides - aux fins d'édifier ou d'agrémenter ce qui allait devenir la capitale du pays.

    Il y eut aussi, ne nous voilons pas la face, toutes les déprédations perpétrées par des "fouilleurs" du XIXème siècle à la solde de consuls véreux qui arrondissaient leurs fins de mois en vendant  à certains musées du monde entier des fragments pariétaux de temples ou de tombeaux : rappelez-vous, entre autres, celui du fourré de papyrus peint ramené par le Nantais Frédéric Cailliaud, que nous avons pu admirer dernièrement dans la vitrine 2 de la salle 5 du même Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, et auquel j'ai pris plaisir à consacrer plusieurs interventions successives. 

     Dans la nécropole d'Abousir, le mastaba de Kaaper fut de ceux-là ; et, comme je l'ai ci-avant mentionné, dès la plus haute Antiquité. Mais c'est assurément à l'époque contemporaine, au cours du dernier siècle plus précisément, que son histoire connut quelques rebondissements, au point que Miroslav Barta, dans un article qu'il lui consacra en 2005, n'hésite pas à écrire que : "during the last 100 years, this monument was discovered and lost several times."

 

     En effet, il fut très tôt l'objet de pillages qui eurent pour conséquence d'exporter un certain nombre de blocs de calcaire présentant de fins reliefs, provenant de la chapelle du culte, dans de grands musées des Etats-Unis.

    

     Le mastaba fut ensuite quelque peu "oublié" jusqu'à ce qu'en 1959 l'égyptologue américain Henry George Fischer (1923-2006), Conservateur en chef des Antiquités égyptiennes du Metropolitan Museum of Art de New York, le remit à l'honneur en publiant une étude dont le point de départ était constitué de photographies émanant d'archives de Saqqarah : bien que proposant, notamment, des clichés de murs détruits d'une chapelle indubitablement mise à mal par des pillards, Fischer parvint à en décrire quelques détails de la décoration initiale et, surtout, à en identifier son propriétaire, Kaaper, grâce à des recherches  parallèles qu'il mena dans les collections égyptiennes américaines. Mais, et sans plus de précision, il situait la tombe "somewhere on the Saqqara necropolis".

    Trente ans plus tard, en 1989, une équipe d'archéologues égyptiens la retrouva officiellement - pour la troisième fois de son histoire ! -, sur le site d'Abousir et se rendit compte de l'énormité des dégâts occasionnés aux cours des siècles par les bien peu scrupuleux "visiteurs" qui s'y étaient introduits.

    Ce que confirma l'expédition de l'Institut Tchécoslovaque d'Egyptologie sous la direction de Miroslav Verner, au cours d'une reconnaissance de la région en 1991 : elle en fit aussitôt le premier projet de sauvetage
par investigations électro-magnétiques dans cette partie du cimetière, conscients qu'étaient les membres de l'équipe que la reconstitution de l'aspect premier du décor intérieur de la tombe - emplacement n° 1, sur le plan ci-dessous -, serait un énorme défi à relever.


 

Abousir-sud---Plan.jpg


     Et c'en fut effectivement un ! Et qui dura plusieurs années. Et qui apporta, malgré le piètre état de conservation, bien des renseignements nouveaux sur le défunt, son épouse, sa famille ...

     Mais qui aussi, par la même occasion, offrit aux égyptologues la triste opportunité d'évaluer les pertes, considérables. En effet, souvenez-vous, j'ai ci-avant signalé les photos  d'archives qu'avait publiées H.G. Fischer dans son étude de 1959 : plusieurs d'entre elles permirent évidemment d'établir des comparaisons avec ce qui subsiste encore in situ.

     Ainsi, sur le mur est, à l'entrée de la chapelle funéraire, figurait jadis une scène classique dans laquelle des pêcheurs capturaient différentes sortes de poissons à l'aide d'un filet - un peu comme celles que nous avons déjà rencontrées dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. La précision de la réalisation était telle, sur les clichés qui montraient l'intégralité de la scène, qu'il fut extrêmement aisé aux ichtyologistes de définir les espèces représentées. Dans la chapelle de Kaaper, ce registre a aujourd'hui entièrement disparu ! Certes, nous savons qu'un bloc se trouve exposé au Metropolitan Museum de New York ; ce qui constitue déjà une espèce de consolation. Mais force est de constater qu'il ne nous donne à voir qu'une infime portion de l'ensemble qui existait originellement.

     Les autres blocs ? Ils ne font pas partie d'autres collections muséales. Et Miroslav Barta d'avancer l'hypothèse, tout à fait plausible évidemment, qu'ils appartiendraient désormais à un collectionneur privé.

     Peut-être qu'un jour, espérons-le, réapparaîtront-ils "miraculeusement"sur le marché  des antiquités ... 

     La minutie des travaux de restauration menés par l'équipe tchécoslovaque permit de constater, avec un véritable soulagement, que tout n'était pas irrémédiablement perdu. Ainsi, sur le même mur est, a échappé aux voleurs la classique scène qu'il est convenu d'appeler le "repas funéraire" : Kaaper et Tjenteti, son épouse à ses côtés, sont assis devant une table garnie de pains et d'autres offrandes alimentaires.

     Ce tableau constitue le seul élément de décoration de la chapelle funéraire qui soit resté pratiquement intact ; pratiquement parce que, depuis, ce sont les sels cristallins qui commencent à l'endommager.

 

     Irrémédiablement perdues aussi donc, les autres scènes pariétales de cette chapelle : ainsi, sur le mur nord, les égyptologues auraient dû pouvoir rencontrer le défunt que son épouse enlaçait au niveau des épaules, même si, déjà, et les photos d'archives le prouvent, leurs deux visages avaient été jadis détachés de l'ensemble.

    Au-dessus de leurs têtes, une inscription hiéroglyphique très intéressante. Malgré qu'elle soit elle aussi  fortement endommagée, il fut possible d'en reconstituer une partie et d'ainsi se rendre compte qu'il s'agitssait d'un extrait s'apparentant à l'ultra célèbre texte qu'il est convenu d'appeler, dans les milieux égyptologiques, la "Déclaration d'innocence" ou la "Confession négative" ; texte que, dans un article datant du 21 février 2009, j'avais déjà eu l'opportunité de vous en expliquer les fondements et la teneur.

     Ici, Kaaper s'adressant à ceux des siens qui devront en principe venir régulièrement entretenir son culte funéraire désire les convaincre qu'il a toujours été respectueux des normes éthiques en usage et, partant, qu'il mérite amplement et leurs offrandes et leurs prières de manière à pouvoir être assuré d'une vie éternelle des plus heureuses :


    " J'ai construit ce tombeau justifié devant le dieu. J'ai construit ce tombeau avec mes biens propres (...)
Je n'ai jamais dit quoi que ce soit de mal contre quiconque. Je n'ai jamais rien volé à personne. (...)
Celui qui aurait l'intention de perturber cette tombe serait jugé par le grand dieu, seigneur du jugement dernier. (...)

Et de "signer" : le fonctionnaire royal, Kaaper.

 

 

     Les égyptologues tchèques s'ingénièrent également, au fil des saisons, à procéder à l'anastylose du mur  ouest de la chapelle dans lequel initialement se trouvait la stèle fausse-porte par laquelle, je le rappelle rapidement, Kaaper pouvait passer du royaume des morts vers le monde des vivants afin de venir recueillir les produits alimentaires disposés en principe régulièrement sur la table d'offrandes, par ceux des membres de sa famille qui continuaient à lui assurer le culte funéraire. 

 

     Et comme de tradition, une sorte de lucarne, au-dessus de la fausse-porte, permettait de voir le défunt assis de l'autre côté d'une table débordant de victuailles. Ce relief, vous vous en doutez, ne se trouve pas plus que les autres dans la tombe, mais est désormais exposé aux Etats-Unis, au Detroit Institute of Arts Museum, sous le numéro d'inventaire 57.58.

 

Kaaper-devant-table-repas-funeraire--Detroit-Institute-of-.jpg

 

 
     Selon les principes funéraires, un linteau devait surmonter ce tableau. En 1991, les égyptologues tchèques ne purent qu'également constater sa disparition. Mais quelle ne fut pas leur surprise, trois ans plus tard, quand
avec l'accord du Conseil Suprême des Antiquités de l'Egypte (CSA) une équipe de savants écossais  effectua sur le site une prospection géophysique de surface en vue d'établir une nouvelle carte de cette partie de la nécropole (Saqqara Survey Project 1990-1998) et découvrit le linteau manquant gisant dans le sable à quelques centaines de mètres au sud de la tombe : probablement, à une période difficile à déterminer, avait-il été abandonné là par des voleurs dérangés dans leur action, espérant bien venir ultérieurement le récupérer.

    Actuellement, il fait partie des collections des Musées nationaux d'Ecosse (Glasgow).

    D'autres fragments représentant Kaaper, son épouse et leur fils qui se trouvaient jadis à droite de la fausse-porte sont désormais visibles au Nelson-Atkins Museum of Art, à Kansas City (Nelson Fund 46-33). Quant aux colonnes de hiéroglyphes qui légendaient cette scène, les fouilleurs égyptiens qui, en 1989, "découvrirent" et identifièrent formellement ce mastaba préférèrent les enlever de la paroi et les mettre préventivement à l'abri dans les magasins de l'Inspectorat de Saqqarah (références LB 5 - LB 7), avant que d'autres, moins respectueux, s'en emparent. 

 

 

     Mais qui donc fut ce Kaaper - ou Ka-âper, selon certaines graphies - qu'homonymie aidant certains, sur le Net notamment, confondent avec le "Cheik-el-Beled" dont la statue en bois, actuellement au Musée du Caire, fut mise au jour par Auguste Mariette au XIXème siècle ?

    Celui qui nous occupe aujourd'hui v
écut au début de la Vème dynastie. Les différentes inscriptions que son mastaba nous offre encore permettent de savoir qu'il fut non seulement scribe des terres de pâturage du bétail tacheté ; scribe, puis inspecteur des scribes du département des documents royaux se rapportant à l'armée de plusieurs forteresses des zones frontalières ; surveillant de tous les travaux du roi, puis architecte en chef responsable des bâtiments royaux sur tout le territoire égyptien ; mais aussi prêtre de la déesse Heqet et même général d'armée. Ce qui prouve, par parenthèses, qu'à cette époque, double, voire triple casquette constituait déjà une prérogative dont bénéficiaient certains très hauts personnages du royaume.

 

 

     Comme souvent en ces temps lointains de l'Ancien Empire, - nous sommes ici , je vous le rappelle, au début de la Vème dynastie, soit aux environs de 2500 avant notre ère -,  c'est tout au fond d'un puits, profond de 24 mètres, situé dans le coin sud-ouest du mastaba, que fut aménagée la chambre sépulcrale de Kaaper. Et après avoir "visité" la partie supérieure, il eût été tout à fait logique, amis lecteurs, que je vous propose de descendre avec moi dans le sous-sol du désert pour précisément la découvrir.

 

     Malheureusement, notre visite s'arrête ici car, à l'instar de toute la tombe vous l'aurez aisément compris, le puits funéraire fut lui aussi l'objet d'une attention particulière de certains pilleurs et ce, dès l'Antiquité. De sorte que, pour d'évidentes raisons de sécurité, je me refuse à vous emmener en ce lieu fort endommagé et  actuellement bien trop peu sécurisé pour permettre l'accès aux touristes que nous sommes ...

 

     Mais rassurez-vous, nous n'avons pas épuisé les découvertes des archéologues tchèques à Abousir sud, loin s'en faut. Raison pour laquelle je vous convie, samedi prochain, à poursuivre notre exploration du site en leur compagnie.  

 

   

(Barta : 2005 2 ; Fischer : 1959, 233-72 ; Verner : 1993, 84-105)
 

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
commenter cet article
17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 23:00

 

 

     Avec la volonté de définitivement clôturer l'évocation des reliefs exposés dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre devant laquelle nous devisons, vous et moi amis lecteurs, depuis le 23 février déjà, j'aimerais aujourd'hui aborder les deux derniers d'entre eux.

 

     A droite de E 11 247 A que nous avons admiré mardi dernier, voici N 1567, un petit bas-relief de 9 cm de haut pour 15 de large dans sa partie supérieure, et 2 cm à peine de profondeur.

  

N 1 567

 

 

     D'où provient-il ?

     "Trois mulets - (mugil cephalus) - datant de l'Ancien Empire", indique simplement le cartel accompagnant cette pièce de calcaire, sans autre précision d'origine.

 

 

     Le mulet fut - et apparemment, d'après bon nombre d'ouvrages consacrés à la cuisine  du sud, reste - un des poissons les plus prisés pour sa chair, non seulement des Egyptiens, mais aussi des Phéniciens, et plus tard des Grecs et des Romains.

 

     Extrêmement répandu en Méditerranée, l'animal présentait déjà à l'Antiquité la particularité de remonter le Nil jusqu'à Assouan, de sorte que les pêcheurs pouvaient tout à la fois le trouver dans les eaux saumâtres et vaseuses des marais, notamment ceux du Delta, mais aussi dans celles plus douces des rivières.

 

     Pêché à la saison du frai, ce poisson gras reçut, au cours des âges et des civilisations plusieurs noms, dont les plus connus restent "muge", "capito" à cause de sa grosse tête ou "bouri", dénomination d'origine arabe.

 

     De nos jours, - et ici je m'adresse en premier à mes lectrices très certainement bien plus au fait que moi des spécialités culinaires que, personnellement, je me contente d'apprécier sans en connaître toujours l'origine -, la muge est très recherchée pour ses oeufs, que les gourmets nomment "caviar de la Méditerranée" : en effet, préparée à partir des poches d'ovaires, la "boutargue" (ou "poutargue", plus particulièrement dans les restaurants provençaux) constitue apparemment un mets extrêmement délicat que l'on rencontre en Egypte, bien évidemment, mais aussi en Tunisie et, sur l'autre rive, dans la gastronomie du sud de la France.

 

 

     Il semblerait toutefois, d'après certains historiens qui veulent prouver de la sorte que la recette était déjà connue des Anciens, que des représentations de mulets éventrés étalés sur le sol dont on extrayait les ovaires en vue donc de préparer la boutargue figurent dans quelques tombes, par exemple dans le célèbre mastaba de Ti, sur la partie gauche de la paroi nord, au registre 4.


 

Boutargue-chez-Ti.gif

 

 

     Parmi d'autres, l'égyptologue d'origine allemande Louis Keimer (1893-1957) a voulu voir dans des bas-reliefs semblables à celui dessiné ci-dessus (que l'on peut retrouver chez l'excellent OsirisNet), la réprésentation des ovaires dans les masses oblongues agencées le plus souvent deux par deux entre les poissons éventrés en vue d'être séchés. Deux hommes assis sont d'ailleurs en train d'inciser au niveau du dos ceux qui, au retour de la pêche, leur ont été amenés dans les paniers que l'on aperçoit au registre inférieur, en réalité disposés à leurs côtés.

 

     Pour celles et ceux qui désireraient en savoir plus, notamment en découvrant des recettes à base de ces oeufs de muge : ce site entièrement consacré à la boutargue.


 

    Mais comme il n'est point encore l'heure d'aller dîner, je vous propose, plus prosaïquement, amis lecteurs,  de revenir à notre vitrine 2 et à l'ultime relief sur lequel j'aimerais à présent attirer votre attention.  


 

E-17-459.jpg

 

    

     Arimé sur le mur du fond, ce dernier fragment de calcaire  (E 17459), de 25 cm de haut et 35 de long, datant de la XXVème dynastie, nous intéressera non pas en fonction du sujet représenté, mais bien de la façon dont il a été réalisé : c'est la raison pour laquelle, alors que tout logiquement c'est par lui que j'aurais dû aujourd'hui commencer mon intervention, je l'ai gardé - sans mauvais  jeu de mots par rapport à la boutargue -, pour la bonne bouche.

 

     Son sujet, nous le connaissons maintenant pour l'avoir déjà rencontré : il s'agit d'un homme, - ou plutôt de deux, puisque sont visibles, sur la droite, là où la cassure nous empêche de découvrir son corps complet, le pied et une partie de la jambe d'un deuxième qui participe lui aussi au halage d'un filet.

 

     Peut-être s'agit-il d'un filet hexagonal servant à capturer des volatiles aquatiques ; peut-être la scène se passe-t-elle dans le Delta occidental, sur les rives du lac Menzaleh que nous avons fréquenté précédemment. Peut-être aussi, sur les bords du même lac, sont-ce de simples pêcheurs de Basse Epoque qui, comme encore actuellement,  s'apprêtent à ressortir de l'eau une abondante provende de mulets ...

 

     Nul ne le saura probablement jamais.  

 

     Mais, vous l'aurez compris, ce n'est pas vraiment ce qu'il représente qui m'importe ou, plutôt, ce que l'on ne voit pas : ce qui, à mes yeux, caractérise ici bien d'avantage ce fragment réside dans le fait que parmi tous ceux que nous avons rencontrés, il soit le seul  non gravé en relief mais,  - et vous l'aurez évidemment tout de suite remarqué -, en creux.

 

     Cette pièce me donnera en fait l'opportunité de reprendre pour vous une notion que, dans un vieil article de 2008, j'avais déjà traitée, et de l'étoffer quelque peu.

 

     A mardi, donc, pour une nouvelle page de notre série "Décodage de l'image" qui sera cette fois consacrée à la technique du relief dans le creux.

 

 

 

 

(Peters-Destéract : 2005, 267-71)   

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
commenter cet article
14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 23:00



     Quand nous nous sommes quittés, samedi dernier, amis lecteurs, je vous proposais de commencer d'envisager aujourd'hui avec vous ce que l'ultime décennie du précédent siècle avait réservé aux archéologues de l'Institut tchèque d'égyptologie (I.T.E.) qui, depuis le début des années soixante, explorent avec le succès que l'on sait la nécropole d'Abousir, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire actuel.

     Sous la direction de Miroslav Verner, nous l'avons vu, de nombreux complexes funéraires furent ainsi mis au jour. La provende, fort heureusement, ne se tarit nullement puisque, même après avoir quitté la direction de l'I.T.E., le Professeur Verner assumant celle de la Concession pour la Prospection d'Abousir, poursuivit ses travaux patronnant et accompagnant de nouveaux collègues : je n'en citerai que deux qui, relativement jeunes encore à l'époque, se révélèrent par la suite, vous le constaterez au fil des prochains articles, de brillants découvreurs :  

 

    

 

Miroslav Barta

Ladislav-Bares.jpg

    

 


    

 

 

Ladislav Bares


              et Miroslav  Barta

 

 

    
 
    
    
     Dès 1991, les équipes de fouilleurs tchèques vont se rendre encore un peu plus au sud du site d'Abousir pour en explorer les ultimes confins, à environ un kilomètre de la nécropole royale d'origine, celle d'une majorité de souverains de la Vème dynastie ; et ce, après avoir pris soin d'effectuer des sondages préalables dans  cette zone bien circonscrite.

    Permettez-moi d'emblée une petite précision : en historien, mais pas uniquement pour cette raison, j'ai pris l'initiative de relater
dans un ordre purement chronologique les découvertes qui se sont là succédé. Car en fait, ayant quitté la tombe-puits d'Oudjahorresnet la semaine dernière, il m'eût fallu, animé de la logique la plus élémentaire, envisager de vous emmener vers celles qui lui étaient proches dans ce cimetière saïto-perse, et qui furent mises au jour dans les années qui suivirent.

    J'ai en réalité plutôt préféré épouser le cheminement des égyptologues - même si, dans un premier temps, leurs raisons premières m'échappèrent en partie  -, et donc momentanément quitter le cimetière ouest pour les accompagner en  celui de son extrémité sud.

    Le plan ci-après, dessiné par Vladimir Bruna, devrait faciliter vos déplacements : il s'agit des tombes numérotées de 14 à 18.
.

Site d'Abousir

 

 

     En revanche, ce que je vous demanderai pour l'heure de maîtriser sera la chronologie, et plus précisément les différentes dynasties égyptiennes. Car si la  zone nord de la nécropole, ses pyramides, effondrées, et ses mastabas de nobles, dataient pour une grande part de la Vème dynastie de l'Ancien Empire, la tombe-puits d'Oudjahorresnet, souvenez-vous, avait quant à elle été creusée quelque 1700 ans plus tard, soit à la  XXVIème dynastie, à Basse Epoque donc.

    Et maintenant, nouveau retour en arrière, là-bas, tout au sud du site, je vous  invite à renouer avec l'histoire des fonctionnaires palatiaux de l'Ancien Empire.

    Aussi, et afin que toutes ces allées et venues dans le temps et le sable du désert ne vous essoufflent démesurément, je vous propose aujourd'hui, amis lecteurs, plutôt que déjà nous précipiter dans de nouvelles tombes, de simplement les évoquer de manière très générale, en guise de mise en appétit pour les prochaines visites auxquelles je vous convierai.

    Profitez donc de ces quelques moments de répit car, - et je vous l'annonce solennellement -, ce n'est pas en vacances que je vous emmènerai ces prochains samedis : il ne s'agira pas ici de déambuler dans Prague comme nous l'avons fait l'automne dernier ni de nous prélasser au soleil d'une agréable croisière sur le Nil avec soirée dansante déguisée en Néfertiti, mesdames ou en Toutankhamon, messieurs.

     Non ! Ce seront plus certainement des godillots qu'il vous faudra chausser et des jeans endosser : nous allons à nouveau descendre, à la suite des archéologues tchèques, dans le sous-sol de la nécropole, en explorant avec eux ce qu'il est maintenant convenu d'appeler le cimetière des fonctionnaires de rang inférieur à Abousir Sud.

    Certes, d'aucuns m'opposeront très vite qu'il ne s'agit point là d'une vraie découverte ; que plusieurs  des tombeaux que je compte prochainement vous faire découvrir furent déjà, au XIXème siècle, l'objet de fouilles, notamment par l'expédition pour compte de la Prusse de l'égyptologue allemand Karl Richard Lepsius, (1810-1884) qui, de 1842 à 1845, sillonna précisément toute cette région des domaines funéraires de Guizeh, Saqqarah, Abousir ou autres pour en effectuer un relevé topographique de première importance.

    Bien évidemment, je ne puis qu'entériner cette connaissance pointue qui est vôtre en la matière. Je préciserai simplement que si nos amis tchèques ont cru bon, là et alors, d'y consacrer un temps certain, c'était parce qu'il était urgent à leurs yeux d'y effectuer ce qu'ils nomment une "fouille de sauvetage" dans la mesure où la structure même de ces monuments se trouvait grandement - et irrémédiablement - menacée par d'avides pilleurs de sépultures.

    Et parmi ces sépultures antiques, je relève, sans aucune prétention d'exhaustivité, les mastabas pourtant en partie déjà connus de Kaaper, un fonctionnaire de très haut rang, et de Fetekti, un prêtre d'un temple royal, tous deux
ayant vécu à la Vème dynastie ; et ceux, nouvellement découverts, de Qar, un vizir de la VIème dynastie et des membres de la famille d'un certain Hetepi, prêtre également, mais à la IVème dynastie ...

     Toutes ces fouilles, toutes ces découvertes  - ou redécouvertes, c'est selon -  sous la direction de Miroslav Verner s'étageront donc sur les dernières années du XXème siècle : à partir de 1990-91 pour ce qui concerne Kaaper, Fetekti et les tombes près de celle de Hetepi, de 1993 pour Itehy, fonctionnaire du début de la IVème dynastie - ce qui correspondrait donc à la plus ancienne du site -, et de 1995 pour les sépultures des vizirs Qar et Isesiseneb ...

     Sans oublier - et là, il nous faudra revenir près de la tombe-puits d'Oudjahorresnet, dans le cimetière saïto-perse - celle également explorée à partir de 1995 d'un autre très important personnage de cette époque : Iufaa.

     Mais pour l'heure, c'est la première d'entre elles, celle de Kaaper, que, samedi prochain, amis lecteurs, je vous propose de visiter en ma compagnie ...

 

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
commenter cet article
10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 23:00


     Notre découverte de la deuxième vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre nous a amenés, souvenez-vous, amis lecteurs, à ne délibérément considérer jusqu'à présent que des fragments de bas-reliefs : le E 13101 le 16 mars et le AF 452  le 27 avril derniers ; sans oublier toutes les interventions annexes qu'il m'a semblé opportun d'ajouter aux fins de vous permettre de mieux appréhender les contextes historiques et symboliques inhérents à ces monuments.

 

     C'est au troisième d'entre eux qu'aujourd'hui j'aimerais consacrer mon intervention. 

 

      A droite de cet AF 452 qui nous a retenus les deux denières semaines, placée sur un socle, je vous propose de détailler la pièce référencée  E 11247  A


E-11-247-A-copie-1.jpg

 

 

 

     Elle constitue un autre très beau bloc de calcaire gravé en léger relief , puis peint, de 43, 60 cm de haut et 41 cm dans sa plus grande largeur, provenant  vraisemblablement, selon le cartel qui  ne fournit aucune autre précision d'origine, de la tombe d'un certain Ouahka.

 

     Il faut savoir qu'il y eut, au Moyen Empire, à la XIIème dynastie plus précisément, sous les règnes d'Amenemhat II et III, soit entre 1900 et 1800 avant notre ère, deux gouvernants, deux "nomarques" comme on désigne en égyptologie ceux qui sont à la tête d'une des provinces du pays appelées "nomes", qui portèrent le même patronyme. Ces deux Ouahka dirigèrent le dixième nome de Haute-Egypte.

 

     Leurs tombes - la n° 7 et la n° 18 selon la classification communément adoptée -  furent découvertes dans le courant des années vingt à Qaou el-Kébir, la Tjebou des Egyptiens, l'Antaeopolis des Grecs, sur la rive orientale du Nil à une petite cinquantaine de kilomètres au sud d'Assiout ;  puis publiées en 1930 par leur inventeur, W.M. Flinders-Petrie.

     

      Malgré les différents morceaux brisés, nous distinguons sans peine trois niveaux de représentation délimités soit par une ligne  de séparation, soit par un chromatisme adapté :  ainsi, au registre inférieur, si ce n'était la présence effective des poissons, la couleur bleu tendre presque arrivée intacte jusqu'à nous indique que nous sommes dans un milieu aquatique. Y évoluent, de gauche à droite, un mormyre oxyrhynque au profil si typé  et une tilapia nilotica : tous deux semblent avoir (momentanément ?) échappé au harpon d'un pêcheur.

 

      Simplement pour rappel, le mormyre constituait le poisson sacré de la ville d’Oxyrhynque, la "Per Medjed" des Egyptiens, à l'ouest d'un des bras principaux du Nil au sud de l'oasis du Fayoum, dans la province de Minieh, à environ 160 kilomètres du Caire et 300 d'Alexandrie.

 

 

 

Oxyrhynque---Carte.jpg

 

 

 

 

     Cette ville antique datant de l'époque ramesside, située à un important carrefour de voies caravanières et fluviale,  devint l'Oxyrhynchos des Grecs, étymologiquement à cause du museau quelque peu busqué et effilé du poisson tellement révéré dans le XIXème nome de Haute-Egypte qu'un temps furent engagés combats contre ceux de l'autre rive parce qu'ils affichaient la malencontreuse habitude de consommer leur dieu. 

A notre époque, l'endroit porte le toponyme arabe de el-Bahnasa.


      Pour quelle raison s'interrogeront peut-être certains d'entre vous, ai-je qualifié cet animal de sacré ? Simplement parce que, selon la mythologie égyptienne, c'est un oxyrhynque qui aurait avalé le phallus d'Osiris  dont le corps avait été dépecé par son frère Seth qui en avait ensuite dispersé les différentes parties dans le Nil. Et ce ne fut qu'au terme d'une longue quête qu'Isis, sa soeur et non moins épouse, les retrouva et les  reconstitua.

 

     Sombre histoire comme il s'en passe dans de nombreuses familles ... divines. 

 

      Vénéré dans tout le pays, celui que l'on nomme aussi brochet du Nil, incarnait la déesse Touéris, annonciatrice de la bienfaisante crue du Nil, partant, de la renaissance annuelle de la végétation.

 

     Quant  à nous, cet oxyrhynque ne nous est point inconnu puisque, si vous vous rappelez, nous l'avions déjà rencontré en 2008, grâce aux deux exemplaires en bronze, N 4 014 A et E 14 364, datant de Basse Epoque, exposés dans la grande vitrine centrale de la salle 3. Nous y avions également découvert la tilapia sur laquelle, tout dernièrement, j'ai à nouveau eu l'opportunité de vous entretenir : je m'autorise donc aujourd'hui à ne point y revenir.


 

     Au registre médian, par ailleurs délimité du précédent par un bandeau initialement peint en vert - nous sommes donc sur une rive du Nil, vraisemblablement pas très loin des fourrés de papyrus dont nous connaissons à présent toute la symbolique -, nous percevons des canards et un flamant rose capturés dans une sorte de piège de mailles quadrangulaires : probablement reconnaîtrions-nous, s'il n'y avait cassures des deux côtés, le typique filet hexagonal.

 

     Enfin, le petit morceau du dernier registre tout au-dessus de ce relief, laisse entrevoir quelques volatiles déjà trucidés qui pendent en attendant d'être dépecés et consommés.

 

     M'est-il à nouveau besoin d'insister sur la précision des traits des artistes de l'époque qui permet de nos jours aux scientifiques de déterminer avec justesse les catégories animales ici représentées ?  

 

     Mardi dernier, en conclusion de l'article dans lequel, précisément, j'avais évoqué la capture d'oiseaux migrateurs aquatiques à l'aide du filet hexagonal, j'avais laissé sous-entendre que, à défaut d'être consommés dans de brefs délais, ces volatiles capturés pouvaient très bien se retrouver dans des fermes destinées soit à leur permettre de se reproduire, soit à être engraissés.

 

   Certains d'entre vous, amis lecteurs, ont probablement déjà eu l'heur de se rendre au mastaba de Ti, à Saqqarah, - cette tombe de l'Ancien Empire  que j'ai souvent citée et dont vous pouvez par ailleurs avoir un aperçu plus que détaillé grâce à la visite que nous en propose OsirisNet (merci Thierry, une fois encore). Il vous aura peut-être été donné, en fonction du guide qui, ce jour-là vous accompagna, d'admirer, sur la partie de droite de la paroi sud du portique - à gauche en entrant donc, ce que les égyptologues sont maintenant convenus d'appeler la ferme aux volailles - en fait, deux tableaux distincts qui nous renseignent avec précision, légendes hiéroglyphiques à l'appui, sur les locaux réservés, suivant leur finalité différente, aux oiseaux aquatiques.

    Grâce à une analyse descriptive pointue qui en a été faite par l'égyptologue français Pierre Montet, nous savons maintenant que deux établissements différents - les "chétébou" et les "hérout" -, leur étaient destinés.

    Les hérout correspondaient en fait, si j'en crois les parois de ce tombeau, mais aussi de celui de Kagemni, à un ensemble avicole comprenant, en plus d'un logement destiné aux membres du personnel, l'enclos dans lequel évoluaient les volatiles : rectangulaire, ceint d'une palissade avec, en son centre, un bassin entouré d'herbes dans lequel s'épanouissaient des fleurs de lotus.

     Simple petite remarque sémantique qui a néanmoins son importance : le déterminatif qui  finalise le lexème "hérout" représente le signe de l'eau. Les philologues eurent tôt fait d'en déduire qu'une pièce d'eau constitua l'élément cardinal de ce type de ferme. Et donc, je poursuis ce raisonnement, que dans ces "hérout", les volailles bénéficiaient d'une relative liberté semblable, en définitive, à celle qui était la leur dans les marais nilotiques.

    En revanche, et toujours en détaillant les scènes pariétales du mastaba de Ti, notamment au niveau du troisième panneau du mur ouest, il est indéniable que la quotidienneté que vivaient ceux des animaux parqués dans les "chétébou", était tout autre : là, dans des cabanes fermées par un grillage, ils étaient rassemblés pour y être manifestement engraissés, gavés avant que, dans une petite cour, ils aient tout loisir d'aller s'ébattre quelques instants post-prandiaux, puis de réintégrer leur cabane en attendant le prochain repas. 

    Il nous suffit d'ailleurs de traduire les légendes hiéroglyphiques accompagnant ces tableaux pour rapidement nous en convaincre : cuire le pain et le préparer en boulettes, propose l'une ; préparer des boulettes de pain pour le nourricier des oiseaux, précise l'autre ; engraisser les grues, gaver les grues, ajoutent les dernières, avant de mentionner, in fine : promener canards et oies blanches après le repas" ...  

 

      

     Si à présent nous nous déplaçons légèrement vers la droite de cette  vitrine encastrée,

 

 

 

Gros plan vitrine 2

 

il ne nous reste plus, pour épuiser l'ensemble des reliefs et avant d'évoquer d'autres objets choisis en vue d'illustrer le thème de la chasse et de la pêche, qu'à nous pencher sur les deux derniers fragments exposés en son extrémité.

 

     C'est, amis lecteurs, ce que je vous réserve pour mardi prochain, si toutefois l'aventure vous tente ...

 

 

 

(Dessoudeix : 2008, 683 ; Favry : 2004, 47-8 ; Montet : 1925, 116-25)

Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
commenter cet article

Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • EgyptoMusée  -  Le blog de Richard  LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages