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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 00:00

     Vous vous souvenez, je présume ami lecteur, qu'avant le congé de Toussaint, j'avais pour vous évoqué de manière essentiellement historique le quartier de Josephov, s'étendant du nord de Staré Mesto et de sa Place de la Vieille Ville jusqu'à ce méandre de la rivière Vltava et de part et d'autre de Parizska, l'Avenue de Paris.

     Après avoir longé la synagogue Vieille-Nouvelle, bâtiment de culte en style gothique primitif construit dans le dernier quart du XIIIème siècle auquel,  quelques années plus tard, furent ajoutés de chaque côté deux pignons vaisseaux de briques rouges si caractéristiques, et dans lequel, de nos jours encore, se tiennent des offices religieux, nous avions immédiatement pris, sur notre gauche, la petite ruelle médiévale s'enfonçant plus avant dans le quartier.

     Comme vous l'aurez très probablement remarqué, au même petit croisement de rues, juste en face de la synagogue Vieille-Nouvelle donc, s'élève l'ancien hôtel de ville de Josefov qui, pour l'heure, abrite
un restaurant casher, ainsi que les bureaux de la Communauté juive.




     Ce n'est pas tant son architecture rococo que l'horloge ornant la façade nord graduée en
hébraïque qui le caractérise : il faut savoir que parce que l'hébreu - comme souvent les hiéroglyphes égyptiens, d'ailleurs -, se lit de droite à gauche, les aiguilles tournent ici dans ce même sens, inversement donc à celui de nos instruments horlogers traditionnels. 



     Après avoir ensuite dépassé deux représentants des forces de l'ordre en plein travail, un rabbin et ses "téfilines" disposées sur une table pliante, sans oublier les boutiques de souvenirs que l'on comprendrait mieux sur les quais de la Seine qu'ici, je vous avais donné rendez-vous ce samedi pour découvrir de conserve, tout au fond de la ruelle, deux importants bâtiments de l'ensemble des synagogues pragoises : à droite, d'abord, la Salle des Cérémonies de la Confrérie du Dernier Devoir, érigée en 1911-1912 dans un style néo-roman assez réussi.




     A l'intérieur se décline actuellement la deuxième partie d'une exposition portant sur les traditions et coutumes juives, plus particulièrement ici centrée sur la médecine, la maladie et la mort ; sans oublier l'évocation des activités de la dite Confrérie, fondée en 1564. 

     A la gauche de cette construction, la synagogue Klausen pour laquelle ci-dessous je vous propose une vue de la façade arrière donnant sur le cimetière dont l'un des accès se trouve précisément entre ces deux bâtiments ; façade bien plus esthétique que, dans la ruelle, celle de l'entrée proprement dite.


 

     Construite à l'extrême fin du XVIIème siècle, cette synagogue dont le nom provient de "Klaus" qui, en allemand, signifie "petite bâtisse", lui même formé à partir du latin "claustrum", bénéficia jadis d'une extrême popularité aux yeux de la communauté juive de Prague dans la mesure où elle constituait le plus grand  espace du ghetto réservé aux membres de cette Confrérie du Dernier Devoir.

     Actuellement, elle abrite la première partie de l'exposition que je viens de rapidement évoquer :  au rez-de-chaussée sont définis le rôle d'une synagogue, ainsi que la signification des fêtes juives, alors que l'étage présente la vie quotidienne d'une famille juive et les coutumes en rapport avec la naissance, la circoncision, le mariage, le divorce ...

     A l'opposé, de l'autre côté de Parizska qui, pratiquement sépare Josefov en deux portions, je vous  invite à découvrir deux autres lieux de culte juifs.

Tout d'abord, la synagogue Maïsel


 

     Mordechaï Maïsel, alors maire de la cité juive, par ailleurs ministre des Finances de Rodolphe II  et à la tête d'une fortune imposante, décida l'édification de ce bâtiment entre 1590 et 1592,  en plus de la contribution financière qu'il apporta pour la construction d'autres monuments tels que l'hôtel de ville et la synagogue Klausen.

    
A la suite de divers endommagements subis aux cours des siècles, dont l'incendie de 1689 qui ravagea le quartier, cette synagogue qui porte son nom parce qu'au départ uniquement destinée à sa propre famille, fut finalement reconstruite en style néo-gothique en 1905.

     Elle abrite aujourd'hui la première partie d'une exposition essentiellement consacrée à l'histoire des Juifs tchèques, depuis leur arrivée en Bohême et en Moravie au Xème siècle et ce, jusqu'à la Renaissance. D'importants ouvrages de cette époque, dus à des rabbins et des directeurs d'écoles talmudiques de ces deux régions, sont mis en évidence dans les vitrines de son espace muséal.

     Quant à la seconde partie de l'exposition relatant l'histoire des communautés juives tchèques et moraves,  évoquant cette fois l'époque qui court du Siècle des Lumières jusqu'à nos jours, en ce comprises les années noires de la Deuxième Guerre mondiale, elle est visible dans la synagogue espagnole, toute proche.

     Bizarrement, humoristiquement (?), vous y serez d'abord accueilli, ami lecteur, par l'inquiétante (?) statue haute de quatre mètres de cet être acéphale, sans plus de mains que de pieds, portant sur ses épaules Franz Kafka, l'incomparable romancier tchèque dont le pouvoir communiste, dans sa grande bonté de gérer l'intelligence, interdit la lecture pendant de nombreuses années.



     Après avoir, devant ce monument commémoratif à la mesure de l'oeuvre même de l'écrivain, un temps réfléchi sur l'étrangeté de la condition humaine, vous pourrez pénétrer dans la somptueuse synagogue espagnole proprement dite.


      

     Erigée en 1868, dans un flamboyant style hispano-mauresque, elle ne fut achevée que vingt-cinq ans plus tard. A l'intérieur : une imposante nef centrale dont les décorations s'inspirent manifestement de thèmes orientaux stylisés répétés à l'envi sur les boiseries des balustrades, des murs, des portes et des galeries.



  
     Pour définitivement clôturer ce circuit des synagogues pragoises, et avant de pénétrer, samedi prochain 21 novembre, dans ce si particulier cimetière juif, je voudrais à présent - en dehors de toute logique géographique, puisqu'en effet nous allons une nouvelle fois traverser Parizska, pour nous retrouver du côté des deux premiers monuments que nous avons visités ce matin -,  évoquer très succinctement  celui qui à mes yeux représente indubitablement le plus important de tous : la synagogue Pinkas.

  



     Ce n'est certes pas le bâtiment en lui-même, datant originairement de 1535 et restauré depuis dans un style gothique tardif qui motive mon sentiment, mais plutôt ce qu'il recèle : le Mémorial des  femmes et des hommes d'obédience juive de Bohême et de Moravie qui eurent à payer de leur vie l'insupportable barbarie nazie. Depuis 1996, en effet, se développant sur deux niveaux sont inscrits, classés d'après leurs communes d'origine, quatre-vingt mille noms assortis de leur date de naissance et de celle de leur disparition. Quatre-vingt mille victimes de la Shoah ...
Quatre-vingt mille sacrifiés sur l'autel de la répugnante imbécillité humaine ...

     A l'étage, plus insoutenable encore, des vitrines renferment les dessins des enfants de Terezin, cette ville  ghetto à une soixantaine de kilomètres au nord de Prague, devenue une sorte de camp de transit vers Auschwitz dans laquelle, avec leurs familles, quelque 10 000 enfants de moins de 15 ans vécurent en attente d'être déportés : 8 000 le furent ; 242 en revinrent ...


     Il est absolument impossible de ressortir indemne de la synagogue Pinkas : ces dizaines de milliers de noms peints à même les murs intérieurs, ces centaines de dessins d'une naïveté belle et si déconcertante, le plus souvent uniques témoignages de ceux qui n'ont pas échappé à l'Horreur, nous interpellent. S'ils ont certes ému l'historien que je suis, ils ont bien plus encore bouleversé les simples parents et grands-parents que nous sommes, mon épouse et moi ; ainsi que les quelques touristes qui, dans une atmosphère hiémale que seul  l'un quelconque sanglot vite refréné venait à peine réchauffer, visitaient cette exposition en même temps que nous ...



"Le sentiment de notre existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non-humaine l'expérience de qui a vécu des jours où l'homme a été un objet aux yeux de l'homme".

Primo Levi
Si c'est un homme

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Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 00:00


     " La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats ; aussi intrépide que son maître, le cheval voit le péril et l'affronte ; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche et s'anime de la même ardeur : il partage aussi ses plaisirs ; à la chasse, aux tournois, à la course, il brille, il étincelle. Mais docile autant que courageux, il ne se laisse point emporter à son feu ; il sait réprimer ses mouvements. Non seulement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs et, obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit, il se précipite, se modère ou s'arrête : c'est une créature qui renonce à son être pour n'exister que par la volonté d'un autre, qui sait même la prévenir ; qui par la promptitude et la précision de ses mouvements, l'exprime et l'exécute ; qui sent autant qu'on le désire, et se rend autant qu'on veut ; qui, se livrant sans réserve, ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces, s'excède, et même meurt pour obéir. "

 

     C'est en ces termes que le naturaliste français Georges-Louis Leclerc, que la littérature a retenu sous le nom de comte de BUFFON (1707-1788), évoque le cheval, au quatrième tome de son Histoire naturelle.

     Assuré qu'il n'avait jamais eu vent de la campagne de Ramsès II contre les Hittites, à Qadesh, au XIIème siècle avant notre ère, - Buffon est décédé à l'aube de la Révolution française, à l'aube donc de la Campagne d'Egypte menée par Bonaparte, à l'aube enfin des géniales découvertes de Jean-François Champollion permettant, par le déchiffrement des hiéroglyphes, de pénétrer plus avant dans les récits égyptiens -, je pense que cet écrivain ne ferait en rien mentir les relations de la célèbre bataille antique dont on peut encore trouver, de nos jours, des représentations gravées à même les parois intérieures du spéos d'Abou Simbel, ou de l'un quelconque autre temple ramesside, à Karnak ou ailleurs.




(Je profite de l'occasion pour, ici et maintenant, chaleureusement remercier Madame Colette Faivre qui m'a généreusement accordé l'autorisation de publier son cliché d'une scène représentant Ramsès II sur son char de guerre, à la bataille de Qadesh, en l'an 5 du règne, gravée en relief dans le creux sur un des pylônes du Ramesseum, son "Château de Millions d'Années" situé au nord-ouest des colosses de Memnon).

     Il n'est aussi que de regarder à présent devant nous, dans cette première  vitrine  de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans laquelle, depuis le 13 octobre dernier, nous détaillons les ostraca figurés provenant du site de Deir el-Medineh, pour nous convaincre que les termes mêmes de Buffon pour caractériser le cheval ne sont en rien de vains mots :  fier, fougueux, certes il semble l'être aussi sur les fragments de calcaire peint qu'avec l'ensemble de la petite collection je vous présenterai plus en détail mardi prochain ...

      Car aujourd'hui, ami lecteur, c'est à des considérations historiques plus générales que je voudrais consacrer notre premier entretien après le congé de Toussaint.

     A l'article "cheval" de ce plus qu'intéressant "Dictionnaire de la civilisation égyptienne" qu'il a cosigné voici exactement un demi-siècle avec deux autres égyptologues français comme lui, Jean Yoyotte, très récemment disparu, met à mal l'ancienne idée reçue que c'étaient les Hyksos, peuples guerriers d'origine asiatique, qui avaient fait connaître cet animal aux Egyptiens en envahissant et en s'emparant du nord du territoire avec leur charrerie, au XVIIIème siècle avant notre ère.

     Rien ne permet en fait d'avérer cette théorie pourtant ressassée par la majorité des  savants : car pour le Professeur Yoyotte, c'est en tant que fantassins que ces envahisseurs étrangers pénétrèrent dans la région du Delta. Et ce ne serait en réalité qu'un peu plus tard, soit vers 1600 avant notre ère, c'est-à-dire à l'extrême fin et non au début de la domination hyksos en Egypte que, via la Palestine, les Aryens qui déjà l'avaient utilisé dans tout le Proche-Orient, auraient amené le cheval jusqu'aux rives du Nil.

     Quoiqu'il en soit des hypothèses des uns et des autres quant à son origine, il est indéniable qu'étant arrivé dans le paysage égyptien quasiment au début du Nouvel Empire, soit approximativement 1500 années après la naissance de la civilisation, l'animal n'eut jamais de représentation associée à un dieu quelconque, comme Sobek ou Thoueris, par exemple, que nous avions rencontré dans la deuxième vitrine de la salle 3, rappelez-vous, en juin 2008 ; ou bien d'autres que nous découvrirons plus tard ...

     Pas de cheval, donc, dans l'imposante liste des animaux divinisés  par les Egyptiens! Pas plus d'ailleurs, comme je l'ai déjà précisé dans une réponse fournie en septembre dernier à un commentaire posté sous forme de questionnement que mon ami Jean-Claude avait laissé à propos d'un article consacré à l'élevage en général, n'en rencontrerons-nous dans la décoration des chapelles funéraires des mastabas de l'Ancien Empire ni dans celle des tombes et des temples du Moyen Empire. Et  a fortiori, truisme s'il en est, pas de trace de sa présence dans le corpus hiéroglyphique reprenant les mammifères (section E de la liste de Gardiner) mis en place à l'aube de la civilisation pharaonique : il n'y figurera en E 6
qu'à partir de l'extrême fin de la Deuxième Période intermédiaire, cabré, tête droite et jambes postérieures rejetées loin en arrière comme il sera conventionnellement le plus souvent représenté par la suite.
(D'autres hiéroglyphes de cette même liste, E 6A - B - C ..., le proposent également dans d'autres positions.)

     Et puisque j'évoque l'écriture égyptienne, permettez-moi  à présent quelques indications sémantiques et lexicographiques.

     C'est le terme sesemet qui, dans les textes de la XVIIIème dynastie, fut le plus souvent utilisé pour le désigner. C'est celui que vous retrouverez, par exemple, ici même au Louvre, dans la deuxième partie de l'immense salle 12, consacrée au temple, immédiatement à gauche en entrant, le long d'une fenêtre donnant sur la Cour Carrée, sur certains des imposants fragments de ce que les égyptologues sont convenus d'appeler le "Mur des Annales", provenant du temple d'Amon-Rê, à Karnak




     Vous m'autoriserez aujourd'hui j'espère, ami lecteur, de n'envisager ces fragments qu'au seul niveau d'un aspect du vocabulaire, préférant réserver à une intervention que je vous propose de faire le mardi 24 novembre prochain, l'évocation détaillée de leur histoire.

     C'est à un égyptologue et philologue allemand, Kurt Sethe (1869-1934)  que nous devons la publication intégrale du texte des Annales dans un recueil fondamental portant le titre générique de "Urkünden des Ägyptischen Altertums".

     Dans le cliché de la page 704 (troisième cahier de la quatrième partie, "Urkunden der 18. Dynastie") qui concerne le début de la colonne 31 gravée sur les blocs du Louvre, que je vous propose ci-après, il est fait état de la neuvième campagne du roi Thoutmosis III au Proche-Orient, en l'an 34 de son règne.


      
      On peut y lire, aux sixième et septième lignes,



la quantité de chevaux (40 - chaque "U renversé" équivaut à  une dizaine) et de chars plaqués d'or et d'argent (15) reçus en tant que butin de guerre. Et précédant le déterminatif du cheval dessiné juste avant le nombre 40 (première ligne ci-dessus), vous avez deux fois le signe hiéroglyphique qui correspond à notre S,  ensuite le hibou pour notre M et, au-dessus du cheval, la galette de pain qui  se prononce T. D'où la lecture  du terme égyptien que je signalais pour désigner l'équidé : sesemet.

      Permettez-moi d'ajouter encore, pour essayer d'être le plus complet possible, qu'à partir de la XIXème dynastie, le terme égyptien "heter" qui, précédemment désignait les boeufs attelés pour labourer un terrain, fut employé pour caractériser la paire de chevaux d'un char royal. Cela peut se comprendre par le fait qu'étymologiquement il signifiait "attacher", "lier ensemble" : ce qu'étaient en définitive les bovins travaillant aux champs.

     Pour la toute petite histoire, c'est le même terme qui servit aussi dans la langue égyptienne pour désigner les jumeaux, ainsi que les deux battants d'une porte. Seul, évidemment, le déterminatif que le scribe ajoutait  à la fin du mot permettait de comprendre dans quelle catégorie sémantique il fallait situer le substantif. 

     Revenons pour l'heure, après cette petite digression lexicologique, à la représentation de chevaux dans l'art égyptien : vous aurez d'évidence compris, ami lecteur, qu'il
faut attendre l'extrême fin de la Deuxième Période intermédiaire, et surtout le Nouvel Empire pour les voir  figurer dans des scènes gravées ou peintes faisant notamment allusion aux tributs respectueusement offerts aux souverains égyptiens par des Asiatiques, des Syriens entre autres, comme nous venons de l'apprendre avec les massifs fragments du Mur des Annales de Thoutmosis III ; mais aussi, essentiellement aux époques amarnienne et ramesside, dans des représentations de chars royaux, qu'ils soient de parade, comme celui qui, dans la tombe de Meryrê, transporte Akhenaton et Nefertiti

 

ou de chasse, emmenés par une paire de pur-sang, comme ci-dessous, cette scène d'un fonctionnaire royal,
Ouserhat, s'adonnant à ce "sport", reproduite dans sa tombe (TT 56), à Gournah.



(Les clichés ci-dessus proviennent d'excellentes études réalisées par Thierry Benderitter sur, notamment, ces deux tombes et publiées chacune dans un splendide "reportage" que je vous conseille vivement d'aller visionner chez OsirisNet. Merci encore à Thierry de m'avoir permis d'importer ici ses documents photographiques personnels.)

   
     Bien qu'entré tardivement dans la civilisation des rives du Nil, le cheval acquit donc très vite ses lettres de noblesse : en effet, jamais considéré en tant que bête de somme destinée à travailler la terre, grâce à sa rareté, il  fut dès le départ réservé à une élite : souverains, nobles et autres hauts personnages de l'Etat.

     Jamais non plus, dans cette perspective, il ne fut monté par eux. Je dois toutefois à la vérité d'ajouter qu'à partir de l'époque thoutmoside, l'animal sera chevauché directement : mais par les éclaireurs de l'armée royale uniquement.

    Les souverains utilisèrent donc l'image de leur fringant attelage comme un attribut nouveau à ajouter aux représentations pourtant déjà nombreuses d'affirmation de leur puissance.  A ce propos, les égyptologues s'accordent à reconnaître sur un petit scarabée en jaspe vert de l'époque de Thoutmosis Ier, (1, 53 cm de long pour 1, 12 de large et 0, 75 d'épaisseur), actuellement conservé au British Museum de Londres (BM 17774), la plus ancienne figuration connue d'un roi sur son char :




      Animal de prestige, donc, animal rare aussi, je viens de le faire remarquer, le cheval fut adulé par les souverains égyptiens : empanaché, orné et caparaçonné de riches étoffes brodées, il symbolisait leur richesse, leur puissance politique, mais aussi à n'en point douter, leur bravoure.

     Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer ci-dessous l'un des superbes éventails en or, surmonté jadis de plumes d'autruche, mis au jour,
au début du XXème siècle, dans la tombe de Toutankhamon par Howard Carter. Actuellement au premier étage du Musée du Caire, j'eus la chance de l'admirer à une  très belle exposition  organisée à Bonn, en avril 2005 : Tutanchamun - Das goldene Jenseits




      On y retrouve le jeune souverain débout, guidant son char de chasse les rênes autour des reins,  accompagné de son lévrier et d'une flèche essayant d'atteindre une des autruches qui s'enfuient devant lui : remarquez la magnificence de la parure des deux pur-sang, panache au vent compris ...

     Certes, les puristes soutiendront, à raison, qu'avec les jambes antérieures ainsi fièrement lancées vers les bêtes effarouchées et les sabots des jambes postérieures seuls en contact avec le sol, les deux chevaux défient toute loi d'équilibre.

     D'aucuns ajouteront, avec la même indiscutable logique, qu'une composition donnant à voir un roi  debout, seul dans son char mené au grand galop, rênes nouées à la taille et maniant son arc ne peut aucunement rendre une réalité d'action.
Mais peu me chaut : j'ai assez insisté sur mon blog - et aurai encore souvent l'occasion de le répéter - qu'il nous faut  en ce domaine composer avec un certain nombre de conventions artistiques propres à l'art égyptien.
 
     Et comme le souligne Michel Malaise, mon ancien Professeur d'égyptologie à l'Université de Liège, dans la préface qu'il rédigea lors de la publication de la thèse de doctorat de mon ami Dimitri Laboury :

     "L'art royal égyptien ne se préoccupe pas d'abord de réalisme, encore moins de vérisme, il est plutôt un art du vraisemblable, dans lequel subsiste une place pour le message idéologique, pour l'image que le souverain désire donner de lui-même, soucieux tantôt de se rattacher à la tradition et de souligner sa légitimité, désireux à d'autres moments de s'affirmer lui-même".
 
      J'estime pour ce qui me concerne que, possible ou non, cette scène gravée sur une plaque d'or de 18, 8 cm de long et 10, 5 de haut par un artiste qui, indubitablement, excellait dans l'art de la miniature, a vraiment fière allure !

 

     A partir de la XIXème dynastie, si j'excepte l'une ou l'autre représentation de char de parade, de promenade, c'est pour illustrer les scènes uniquement d'affrontements guerriers que le thème du cheval galopant sera repris par les artistes ; et ce, aux fins d'affirmer péremptoirement l'importance des combats menés par pharaon contre les pays étrangers. 

     En Egypte, seuls les souverains disposaient d'importants haras dirigés par une caste de hauts fonctionnaires portant des titres tels que Intendant des Ecuries royales ou Scribe des Ecuries royales qui commandaient un personnel nombreux.

     Ces haras, je pense y avoir suffisamment insisté, étaient approvisionnés par les cadeaux des  princes tributaires étrangers, essentiellement asiatiques, soumis à la puissance égyptienne ; et parmi eux, le plus grand "fournisseur" était le Retenou (Palestine méridionale actuelle) :  pour Thoutmosis III déjà, toujours d'après  les Annales au temple d'Amon-Rê de Karnak, sont répertoriées les livraisons suivantes : 24 chevaux offerts en l'an 24 du règne, 188 en l'an 30, 260 en l'an 33, 226 en l'an 35, 328 en l'an 38 et encore 229 l'année suivante ... 

     Pour beaucoup d'égyptologues donc, tous ces pur-sang, fleuron des écuries royales, proviennent  de l'étranger. Néanmoins, Jean Yoyotte, lui,  à la page 52 de l'ouvrage que je citais au début de mon intervention - et c'est sur cette note que, pour ma part j'assortirai d'un point d'interrogation, je terminerai aujourd'hui -, affirme qu'il y eut sans conteste des élevages de chevaux en Egypte, particulièrement sur "les étendues herbeuses qui bordaient le Delta, notamment vers Pithôm".

    Personnellement, mais mes connaissances d'amateur ne prétendent évidemment pas à l'exhaustivité, je n'ai en mémoire aucun document, aucune représentation dans une tombe ou un temple pour corroborer son assertion ...


(Barbotin : 2006, 76-7 ; Bouvier-Closse : 2003, 13-15 ; Caritoux : 1998, 21-6 ; Gros de Beller :  2006, 160-5 ; Laboury : 1998, II ; Posener/Sauneron/Yoyotte : 1959, 51-3 ; Reeves : 1995, 189-91 ; Sethe : 1984, 704 ; Vandier d'Abbadie : 1946, 31-8)


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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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31 octobre 2009 6 31 /10 /octobre /2009 00:00
     Il est l'heure !


 
    Laquelle, me demanderez-vous, en scrutant le cadran hébraïque aux aiguilles tournant dans le sens inverse de celles de l'horloge qui le surplombe sur le fronton de l'ancien hôtel de ville juif ?

     L'heure de nous rendre en fait, après avoir admiré samedi dernier un autre système, astronomique celui-là, agrémentant la face sud de l'hôtel de ville de Staré Mesto, dans Josefov.
     C'est en hommage aux prises de position en sa faveur instaurées par Joseph II, à l'extrême fin du XVIIIème siècle, que ce nom fut attribué par la communauté des Juifs pragois à ce quartier.

     Quelques précisions historiques seront, je pense, ici les bienvenues pour mieux en comprendre l'origine.

     De nombreux Juifs ayant fui leur terre d'élection vivaient un peu partout dans la ville dès le milieu du Moyen Âge ; diaspora nécessitée par les mesures discriminatoires encourues depuis des siècles par cette communauté, et sur lesquelles, évidemment, il n'est nul besoin de m'attarder ici ...

     Deux ou trois points, néanmoins, pour recadrer. Au tout début du XIIIème siècle, tristes prémices, un premier concile, celui de Latran, bientôt suivi par celui de Narbonne, souhaite qu'un signe particulier puisse  différencier un Juif d'un Chrétien.

     Et en
1269, le "bon" roi Louis, le dévot Louis IX, roi de France - par ailleurs canonisé 27 ans après sa mort par l'Eglise catholique ! -, entérine ces recommandations conciliaires en intimant aux Juifs l'ordre d'arborer des détails vestimentaires distinctifs : ce seront un bonnet spécial pour les femmes, et ... le port de la rouelle - étoffe de couleur jaune (déjà) -, pour les hommes. En outre, ils devront cesser de vivre parmi les Chrétiens : le concept de ghetto était né !
Je dois toutefois à la vérité historique d'ajouter que le terme lui-même n'apparut qu'au début du XVIème siècle, dans la République de Venise.

     Les Juifs de Prague, comme de bien d'autres villes par le monde d'ailleurs, furent donc contraints soit de se convertir au christianisme, soit de se rassembler  : en l'occurrence, ici, ce sera sur la
rive droite de la Vltava, approximativement à partir de l'actuelle Place de la Vieille Ville jusqu'au méandre de la rivière, au nord, et de part et d'autre de l'artère aujourd'hui appelée Parizska, l'Avenue de Paris.

     Ils vécurent là des heures souvent sombres jusqu'au règne de Joseph II, empereur d'origine autrichienne, frère de la reine de France Marie-Antoinette, à l'extrême fin du XVIIIème siècle. Disciple convaincu des philosophes français de son temps (ce temps que l'Histoire retient sous le vocable de "Epoque des Lumières"), Joseph II entend gouverner selon les principes de la Raison. Certes, des réactions patriotiques opposées à ses intentions brideront ses tentatives de réformes. Mais il n'en demeure pas moins que les Tchèques en général - (il procède notamment  à l'unification des différents quartiers de la ville, promulgue un code civil, abolit la peine de mort, ainsi que la censure et décide de ne conserver ouverts que les couvents qui se sont donné mission d'éduquer des enfants ou de prodiguer des soins aux malades) -, et
les Juifs en particulier, vis-à-vis desquels il élimine définitivement les anciens arrêtés à connotation discriminatoire, lui seront désormais acquis.

     En outre, et ce n'est pas la moindre de ses réformes à leurs yeux : le temps de son seul règne malheureusement, les impôts furent diminués et la médiévale corvée imposée aux paysans jadis asservis et qu'il a déliés de cette mainmise remplacée par un prélèvement soit en nature, soit en argent.

     A l'origine d'une véritable amélioration de leurs conditions de vie, Joseph II fut  donc considéré, de son vivant déjà, comme un bon souverain par les Tchèques. Non seulement, ils lui consacrèrent maints poèmes et fervents chants patriotiques, mais ce quartier de la ville porte désormais fièrement son nom.


     Josefov, c'est là que je vous propose de nous rendre dès à présent, ami lecteur, après avoir quitté la  tour de l'hôtel de ville de Staré Mesto et ses centaines et centaines de touristes qui, chaque heure de 9 à 21, se massent devant les personnages qui s'animent.
Débouchons directement sur la Place de la Vieille Ville proprement dite et prenons immédiatement la direction, sur notre gauche, entre le monument élevé à la mémoire de Jan Hus et la façade blanche ouvertement baroque de l'église hussite Saint Nicolas, de la grande avenue de Paris.





     Puis, après avoir simplement léché les vitrines des boutiques de grand luxe sans en avoir poussé la porte,  pénétrons dans la petite rue de la synagogue Vieille-Nouvelle, sur notre gauche : nous sommes dès à présent au coeur même du quartier juif, devenu lui aussi, depuis quelques travaux de démolition et de reconstruction bien nécessaires à la fin du XIXème siècle, l'un des hauts lieux du tourisme pragois.




     Dissuasifs ? Je ne sais ... Quoiqu'il en soit, ils  seront quasiment la première présence que nous remarquerons en entrant dans la ruelle médiévale.
Mais peut-être ne sont-ils prévus là que pour renseigner le touriste ... ou surveiller le jeune rabbin qui a disposé je ne sais quel petit matériel sur sa table pliante ?




     Persuasif, lui ? Prosélyte ? Probalement pas ...

     Néanmoins, j'ai là assisté à une scène particulière : trois jeunes touristes, des Américains à n'en point douter, s'arrêtent devant la table et comme si c'était tout à fait logique,  - et, probablement, l'était-ce -, sans même avoir besoin de converser, l'un d'entre eux tend son bras gauche au rabbin. Celui-ci l'enveloppe, ainsi d'ailleurs que son front, de cordelettes de cuir au bout desquelles pend une petite boîte : il s'agit en fait,  comme je l'apprendrai un peu plus tard dans la journée en visitant
l'exposition présentée à la synagogue Klausen, du port des "téfilines", lanières de cuir et boîtiers noirs contenant des petits rouleaux de parchemin sur lesquels sont inscrits des versets de la Torah, ce texte fondateur du judaïsme.

     Ici, le jeune homme lira simplement ce qu'il trouvera sur la feuille que le rabbin lui tendra, tandis que ses copains resteront silencieux et dignes, entourés des touristes, nombreux, certains bêtement goguenards, qui vont et viennent dans la ruelle.

     Par décence pour cet acte religieux que je respecte, mais auquel je n'adhère point, je ne pris aucune photo et m'éloignai avant la fin de la petite "cérémonie". Peut-être, par la suite, les deux autres jeunes gens se plièrent-ils eux aussi au même rituel.

      J'ajouterai simplement que j'admire qu'à notre époque des jeunes aient encore une foi, quelle qu'elle soit ...




     En revanche, et dans la même perspective de respect, j'ai déploré trouver,  accolées en contrebas des murs extérieurs du cimetière juif, des boutiques de souvenirs exactement comme si j'étais dans n'importe quel endroit touristique du monde, commercialement et exagérément exploité.

     Mais là ne fut heureusement pas l'essentiel à retenir de ma visite dans ce Josefov que je vous propose de découvrir en détail, ami lecteur, le samedi 14 novembre prochain, après le congé de Toussaint en vigueur dans nos écoles belges ; semaine de "repos" que je vous souhaite fort agréable.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
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27 octobre 2009 2 27 /10 /octobre /2009 00:01




     Dans l'optique de l'évocation des différents objets thématisant l'élevage présentés dans la vitrine 1 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'avais attiré votre attention, souvenez-vous ami lecteur, le mardi 13 octobre sur ce qu'était un ostracon et, mardi dernier, sur les ostraca mettant en scène des bovidés.

     Nous nous étions quittés en envisageant d'aujourd'hui nous pencher sur deux autres de ces fragments de calcaire, à la gauche de l'ensemble des bovins, dont le singe constitue l'élement figuré principal.


     Nonobstant le fait que leur présence est parfaitement avérée sur le territoire égyptien dès la fin de la Préhistoire, - les archéologues ont en effet mis au jour des petites statuettes en pierre les représentant -, ces animaux proviennent incontestablement de Nubie, du Soudan et de l'Abyssinie où ils vivaient en toute liberté, le désert égyptien ne constituant pas vraiment leur biotope de prédilection.

     A l'Ancien Empire, les Textes des Pyramides mentionnent un dieu singe appelé "Le Grand Blanc", ou le "Grand de la Chapelle blanche", ce qui laisse sous-entendre qu'à cette époque, déjà, il était divinisé.

     Et dans les chapelles funéraires des mastabas de Saqqarah, comme ceux de Ti, de Neferirtenef,  de Mererouka, de Kagemni ..., apparaissent des scènes peintes, ou des bas-reliefs qui y font référence : on les voit se mouvoir en compagnie de leur dresseur, un nain, nu le plus souvent, et de lévriers, autre animal familier.

     Les détails sont si précis qu'il nous est possible de déterminer l'existence de deux catégories de simiens différentes : les cynocéphales, babouins lourds de silhouette (
Papio Hamadryas), connus dans la langue égyptienne sous l'appellation de kiki (ou parfois kaka) et les cercopithèques, gef en égyptien, animal de plus petite taille, mais à longue queue traînante.

     Ces peintures, nombreuses, à l'Ancien Empire, font allusion à diverses situations dans lesquelles les singes semblent être partie prenante.
Parce que rares, donc précieux,  ils furent toujours prisés : on les voit en effet participer à des scènes de danse et de musique, grimper aux arbres, virevolter avec agilité de cordages en cordages ou se pavaner sur les hautes vergues des bateaux, jouer sous le siège de leur maître (en réalité, et selon les conventions du dessin égyptien, il nous faut comprendre : à côté de ce siège).

     Mais au Moyen Empire, ce type de représentation s'amenuisant, seules les tombes des nomarques de Béni Hassan à la XIIème dynastie et celles, fouillées par l'égyptologue belge Jean Capart, de hauts fonctionnaires à el-Kab en proposent l'une ou l'autre. Cela s'explique aisément par le fait que cette période, j'ai déjà abondamment eu l'occasion de l'évoquer avec vous les 5, 16 et 23 mai derniers
, a souffert des dissensions qui ont provoqué la chute de l'Ancien Empire et entraîné un net appauvrissement de la population. Or le singe, animal de luxe et de distraction pour les riches de l'époque qui avait précédé ces luttes internes, avait perdu de son attrait dans une société plus démocratique et bouleversée par une remise en question de ses racines.

     A quelques exceptions près donc, plus de singes gambadant, grimpant, dansant ou divertissant un maître et ses enfants dans les tombeaux du Moyen Empire et de la Deuxième Période intermédiaire. Seuls les chiens semblent encore bénéficier d'une certaine faveur.

     En revanche, avec le Nouvel Empire, avec  la stabilité politique et la prospérité retrouvées grâce, notamment,
à Âhmosis, le souverain fondateur de la XVIIIème dynastie, qui pratiqua une politique coloniale d'envergure tant au Proche-Orient qu'en Nubie et au Soudan, pays "exportateurs", les singes réapparaissent en nombre dans la décoration des hypogées thébains.

     De sorte que tombeaux et temples funéraires reprennent à l'envi les thèmes des mastabas de l'Ancien Empire, mais en en modifiant certains détails : c'est ainsi que l'on ne relève plus que deux ou trois scènes avec des singes jouant dans les voiles des bateaux ; ou que ce ne sont plus des serviteurs nains (qui disparaissent d'ailleurs quasiment complètement de l'iconographie), mais bien
de jeunes esclaves nubiens, qui sont préposés à la garde de ces animaux apportés, en même temps que girafes, léopards et autres guépards, par les  tributaires étrangers, émissaires des monarques des Pays de Kouch, territoire au sud de l'Egypte, jusqu'à la quatrième cataracte, et de Pount, contrée quasiment mythique située au niveau de l'Erythrée et de la Somalie actuelles.

     La littérature fait également allusion à ces transports de simiens dans le célèbre Conte du Naufragé qui, par parenthèses, ne nous est connu que par un seul papyrus de 3, 80 mètres de long conservé au Musée de l'Ermitage à Léningrad (Ms 1115), et énumère, parmi les produits précieux de qualité tels que oliban, huile de térébinthe et autres parfums, défenses d'ivoire et chiens de chasse que les Egyptiens se procuraient précisément dans ces régions - et dont d'ailleurs font largement écho des scènes du temple d'Hatchepsout, à Deir el-Bahari -, "des cercopithèques et des babouins" que le héros chargera sur son navire.     

     Les riches de cette époque faste ne se privèrent pas de posséder plusieurs singes et, parallèlement, plusieurs jeunes esclaves nubiens pour les dresser et les garder.

     Partant de la constatation qu'ils ne sont jamais figurés avec une épaisse couche de poils dont sont affublés les mâles dans la réalité, alors que chez les femelles ce poil est nettement plus court, nous pouvons sans crainte d'erreur aucune affirmer que seules ces dernières avaient été domestiquées, l'indomptabilité de leurs partenaires empêchant leur dressage.


     Comme je l'ai souligné au tout début de notre entretien, avant cette petite introduction historique, la vitrine 1 devant nous propose deux ostraca de calcaire sur lesquels apparaît un de ces animaux.

     Le premier (E 14339), à l'arrière-plan, d'une hauteur de 9, 5 cm pour 6, 5 cm de long, d'une épaisseur de 1, 8 cm représente un jeune babouin, au cou et à la taille enserrés d'un ruban ocre, qui se déplace à quatre pattes en se retournant probablement vers le dresseur qui le maintient en laisse, avec une expression relativement menaçante, voire colérique, et pour le moins manifestement peu résignée.

   

     Si l'on se réfère aux scènes habituellement dessinées sur les ostraca, il  semblerait qu'apprendre à se mouvoir tenu en laisse constituerait effectivement la première des étapes de la future domestication ; la "leçon de danse", programmée pour divertir leurs riches propriétaires, la deuxième et, bien évidemment, la cueillette des fruits des palmiers, si souvent représentée par les artistes, la troisième.


     Le second fragment de calcaire, (E 27666) immédiatement en dessous, figure précisément semblable scène. D'une hauteur de 7, 8 cm et d'une longueur de 11 cm,  il fit partie, tout comme celui de mardi dernier portant le numéro d'inventaire E 27668, de la collection de l'égyptologue français Alexandre Varille (1909-1951) et fut acheté par le Louvre en 1994.  




         On y voit un dresseur nubien entièrement nu, reconnaissable à son crâne rasé, occupé à apprendre à un babouin qu'il tient en laisse la manière de grimper vers le sommet d'un palmier-doum (Hyphaene Thebaica) caractérisé par un tronc droit se subdivisant en deux branches à partir d'une certaine hauteur et de larges feuilles en forme d'éventail. 

     L'artiste, pour signifier l'ensemble, n'a dessiné qu'un seul fruit à l'aspect d'une grosse et lourde grappe de noix à l'écorce brune et lisse. Vous remarquerez qu'ici les conventions de couleurs de l'art égyptien ont été parfaitement respectées pour ce qui concerne le jeune esclave nubien ; l'ocre rouge de sa peau a toutefois aussi été choisie - autre codification analogue - pour le tronc de l'arbre, légèrement rayé par ailleurs de petites zones noires figurant les traces des anciennes branches tombées au fur et à mesure de sa croissance, mais aussi pour la noix-doum.   

  
     Arguant du fait que le singe était l'animal sacré du dieu Thot, patron des scribes, qui pouvait  ainsi être représenté sous forme de babouin, comme ici, au Musée du Louvre, dans la vitrine 10 de la salle 24, à l'étage, ce groupe (E 11153) du scribe royal  et prêtre lecteur en chef, Nebmeroutef, mais aussi que le palmier était également dédié à ce même dieu, comme le prouve, entre autres, le Papyrus Sallier qui nous a conservé une prière qui lui était adressée : "Grand palmier de soixante coudées, ô toi dans lequel sont les noix ; les noyaux sont dans ces fruits et de l'eau dans les noyaux ...", certains égyptologues, tout en admettant que cette intention ne perdura pas dans l'esprit des artistes, pensent qu'il y eut peut-être une connotation religieuse qui sous-tendit la représentation d'un singe grimpant à l'assaut d'un palmier.

     Quoiqu'il en soit de cette hypothèse, force est d'admettre que, dans la réalité quotidienne des palmeraies ou des jardins privés des nobles de la vallée du Nil, il ne devait nullement être rare de les voir s'élever jusqu'au faîte de ces arbres, soit qu'ils avaient été dressés aux fins d'en cueillir les fruits, soit parce que, plus prosaïquement, ils en raffolaient eux-mêmes.

     Je voulais aujourd'hui, ami lecteur, tenter de vous démontrer qu'à pratiquement toutes les époques de  leur histoire, les Egyptiens de la classe le plus souvent dominante, élevant dans leurs demeures quelques animaux préalablement apprivoisés, choisirent le singe pour en faire leur "jouet" favori. Certes, il y eut un côté pratique à leur présence - cueillette des fruits du palmier, divertissement -, mais je pense également que le comportement même de ce petit animal, sa drôlerie, son don d'imitation, ses facéties aussi parfois, son intelligence assurément, ne sont pas à négliger dans ce choix.

     Et pour notre part, c'est grâce aux  innombrables représentations que, sur tous supports, en firent les artistes égyptiens qu'il nous est loisible de comprendre cet engouement si sympathique qui exista pour ce petit animal.            

     Conscient, toutefois, que les deux seuls ostraca ici exposés ne sont pas suffisamment représentatifs de tous les sujets traités par ces scènes en rapport avec les singes, je ne puis, une fois encore, que vous  inciter à vous rendre à l'étage supérieur, salle 28, et à vous pencher, devant la deuxième fenêtre de droite, au-dessus du pupitre vitrine auquel je faisais déjà allusion la semaine dernière : là vous pourrez peut-être mieux "visualiser" mes propos de ce matin ... avant que, pour poursuivre notre investigation des fragments de calcaire de cette vitrine 1, nous nous retrouvions, après le petit détour par Prague prévu ce samedi 31, le mardi 10 novembre, au sortir de la semaine du congé de Toussaint ; congé que je vous souhaite d'ores et déjà très agréable.



(Andreu : 2002, 184; Lefebvre : 1988, 29-40; Vandier d'Abbadie : 1946, 6-21; 1964, 147-77; 1965, 177-88 et 1966, 143-201)


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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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23 octobre 2009 5 23 /10 /octobre /2009 23:01


     Staromestska radnice, l'Hôtel de Ville de Prague, sur la Place de la Vieille Ville devant lequel je vous avais, souvenez-vous, donné rendez-vous samedi dernier ami lecteur, fut érigé au XIVème siècle et connut, comme bien d'autres édifices pragois, quelques avatars inhérents à la vindicte nazie de 1945.




     La tour qui le flanque, si elle date seulement d'une trentaine d'années après la construction de l'édifice (1364), ne reçut la splendide horloge astronomique, objet de tant d'admiration aujourd'hui (et qui, bien évidemment, n'est pas celle que vous apercevez tout au-dessus de la face est), qu'à l'extrême fin du XVème siècle.

     Sur le site de Radio Prague (www.radio.cz/fr/article/12345), la journaliste Jaroslava Gregorova indique clairement que cette horloge fut conçue (en 1490) par Maître Hanus, et ne fait aucunement allusion à l'atelier de Nicolas de Kadau qui, selon Wikipedia pourtant et tous les bloggeurs qui y ont puisé la substantifique moelle à l'origine de leur article, en serait, en 1410, le premier concepteur. 

     Ce Hanus, donc, horloger de génie à l'origine ou non de ce chef-d'oeuvre, a le bien triste privilège de susciter deux légendes associées à son nom : si la première insiste sur sa colère de n'avoir jamais été rémunéré par la municipalité, ire qui aurait débouché sur sa décision de saboter le mécanisme, la seconde, plus draconienne, plus mutilatrice aussi, fait état du supplice qui lui fut infligé de manière que, devenu définitivement aveugle, il soit ainsi empêché à tout jamais de réaliser une pièce semblable pour une autre ville. 




     Quoi qu'il en soit de ces fables, peu ou prou avérées, cette petite merveille tomba bel et bien en panne après son inauguration. Quelque septante années de recherches furent alors nécessaires avant de trouver la personne idoine à même de la remettre en parfait état de fonctionnement.

     Cette horloge, qui fut également réparée en 1948 suite à l'incendie que lui infligèrent les Allemands lors de leur déroute à la fin de la guerre, avait été enchâssée au sein d'un oriel gothique aménagé sur la face sud de la tour. Elle surmonte aujourd'hui un calendrier saisonnier circulaire, ajouté au XIXème siècle, constitué de douze cercles accolés les uns aux autres dans lesquels ont été reproduits les différents travaux inhérents aux douze mois de l'année agricole. Au milieu de ce cadran figure l'élément héraldique central du blason de Prague, qu'entourent, en regard des scènes de la vie paysanne, les douze signes zodiacaux.


     


     Ces imposants cadrans sont tous deux assortis de quatre personnages allégoriques dont un ange brandissant bouclier et épée parmi ceux du dessous, immobiles, alors que ceux qui encadrent l'horloge astronomique proprement dite sont à considérer comme des automates : en effet, un mécanisme subtil leur permet de s'animer à chaque fois que vont sonner les heures, de 9 à 21 heures très exactement.




     De gauche à droite, la Vanité est personnifiée par un homme qui, ostensiblement, s'admire dans un miroir qu'il passe d'un geste lent devant son visage, et l'Avarice, à ses côtés, symbolisée sous les traits d'un commerçant juif au nez délibérémment crochu occupé à agiter sa bourse.

     Leur faisant pendant, de l'autre côté de l'horloge, la Mort, squelette dégingandé, d'une main sonne le glas grâce à la clochette dorée qu'il agite frénétiquement, tandis que de l'autre, il manie le sablier du Temps. Enfin, semblant systématiquement tourner le dos à la Mort, dernière allégorie de l'ensemble, la Convoitise emprunte la silhouette d'un prince turc, jouant de la mandoline, et dodelinant du chef.

     Ces statues, qui datent elles aussi de 1948, ont en fait remplacé les marionnettes initiales qui s'étaient non seulement abîmées au fil du temps, mais que l'incendie nazi avait définitivement rendues inutilisables. Toutes véhiculent sans discernement des croyances et des symboles ancrés dans la mémoire populaire de la fin du Moyen Âge.  


    Cette première animation en entraîne immédiatement une autre, juste au-dessus : c'est en effet le squelette qui donne le signal de l'ouverture de deux petites fenêtres rectangulaires dans l'encadrement desquelles on peut apercevoir, malgré la distance qui nous en sépare, douze apôtres qui passent ainsi lentement de l'une à l'autre, emmenés par Saint Pierre.

 



     Et après que, le temps du défilé apostolique, les deux fenêtres se sont refermées pour quelque cinquante-cinq minutes, un coq doré, ajouté tout en haut de l'oriel à la fin du XIXème siècle, émerge de la sienne et annonce la mort prochaine ...




    
     Mais comment se présente cette célèbre horloge astronomique ?, - ou astrolabique comme certains préfèrent la définir, arguant que son cadran a la forme d'un astrolabe, cet instrument originairement destiné à mesurer la hauteur des différents astres par rapport à l'horizon, connu des Grecs déjà, véritablement mis au point par les Arabes au VIIème siècle de notre ère, et dont se servirent certains navigateurs du XVIème pour partir à la découverte des terres nouvelles.





     Le fond même du cadran représente à la fois la Terre (cercle bleu central), surmontée, toujours en bleu, par la portion du Ciel visible au-dessus de l'horizon.  

     En dessous, en noir, un autre cercle figure la partie non visible du Ciel. Et de part et d'autre, inscrits en latin, les moments intermédiaires : à gauche, aurora et ortus (aurore et lever) et à droite, occasus et crepusculum (coucher et crépuscule). L'ensemble nous indique que l'on trouvera tout normalement le soleil, la journée, dans la partie bleue du cadran et, la nuit, dans la partie noire; il précise également qu'il figurera dans la partie brune de gauche à son lever, et dans celle de droite à son coucher.   

     Vous aurez remarqué que cet espace supérieur du fond du cadran est compartimenté : treize lignes le relient en effet au cercle bleu central, délimitant ainsi douze segments numérotés en chiffres arabes noirs qui correspondent évidemment aux douze heures d'une journée. 

     Quant aux chiffres romains qui ornent la circonférence du fond fixe, ils permettent d'indiquer l'heure locale de Prague, qui correspond à l'heure normale d'Europe centrale  - CET = Central European Time, en anglais -, et qui est utilisée toute l'année par maints pays africains, et par l'Europe, Portugal et Îles Britanniques mis à part, pendant seulement l'époque de l'heure d'hiver (qui, pour nous, commence la nuit prochaine).

     Je présume que ces quelques indications vous auront permis de déduire que le XII de la partie supérieure du cadran équivaut à midi, et que donc celui du dessous marque minuit.
     
     Je me dois aussi d'ajouter, avant de terminer ma description de ce fond fixe, que les trois délimitations concentriques dorées qu'on y voit correspondent, pour le cercle central contenant la silhouette de notre Terre, au Tropique du Capricorne, pour le cercle intermédiaire, à l'Equateur et, pour le plus grand, celui qui touche les chiffres romains, au Tropique du Cancer. 

     Enfin, quelques éléments, mobiles quant à eux, viennent animer l'horloge astronomique : un cercle zodiacal, une grande bande rotative externe noire présentant des nombres inscrits en écriture gothique permettant d'indiquer la quantité d'heures écoulées depuis le coucher du soleil, un petit astre solaire en réduction sous une main droite dorée et, à l'autre extrémité, un modèle réduit de lune.

     La conception même de ce joyau d'horlogerie, j'aime à le préciser, reflète elle aussi les "connaissances", - je devrais plutôt écrire les "croyances" -, géocentriques qui étaient celles qui continuaient à prédominer au Moyen Âge arrivant en droite ligne de la Grèce antique : la cosmologie d'Aristote et l'astronomie de Ptolémée qui avaient péremptoirement fait croire que la Terre constituait le centre même de l'Univers et que le Soleil et les planètes tournaient autour d'elle.

     L'inanité de ces notions fut définitivement démontrée lors de cette extraordinaire mutation mentale qui intervint au XVIème siècle, aux conséquences qui sous-tendent aujourd'hui encore notre mode de pensée, et que scientifiques et philosophes ont baptisée "Révolution copernicienne", suite aux théories héliocentriques prônées alors par l'astronome polonais Nicolas Copernic (1473-1543) démontrant pour sa part que c'est le Soleil qui se trouve au centre de l'Univers, et que c'est notre Terre qui, en un an, tourne autour de lui.  

     Cette assertion fut toutefois vigoureusement contestée et catégoriquement rejetée par l'Eglise catholique parce qu'elle bouleversait tout l'édifice qu'elle avait mis des centaines d'années à édifier. Tout comme, je l'ai déjà précédemment évoqué ici, les avancées concernant le déchiffrement de l'écriture hiéroglyphique égyptienne que nous devons au Figeacois Jean-François Champollion furent au début du XIXème siècle mêmement combattues par le Vatican sous prétexte qu'elles faisaient considérablement reculer la chronologie chrétienne alors en vigueur : il était inconcevable qu'il y eût eu des hommes sur Terre avant la naissance du Christ !!!!    

     Ceci étant, que peuvent donc exactement lire sur cette horloge les plus "doués" d'entre nous ?

     Bien évidemment, l'heure locale indiquée par la main jaune sur les chiffres romains. Mais aussi, l'heure, en douzièmes de jour, notifiée par la position du soleil sur les courbes dorées : il était donc pratiquement 15 H. à Prague, quand j'ai pris cette photo; et nous étions dans la neuvième heure du jour depuis le lever du soleil.
En outre, la main toujours, mais posant sur les chiffres gothiques, détermine l'ancienne heure tchèque.

     Parallèlement, et là je m'adresse aux vrais connaisseurs en la matière - dont je ne suis absolument pas -, cette horloge astronomique indique également la position du soleil et celle de la lune dans le ciel, le signe zodiacal dans lequel l'on se trouve, ainsi que, grâce à la petite étoile, le temps sidéral.

     Après lecture de toutes ces explications que j'espère avoir présentées de manière relativement simple et compréhensible, je pense ne point trop m'avancer, ami lecteur, si j'en conclus que cette spectaculaire réalisation, incontournable rendez-vous de tous les touristes qui se pressent à Prague, se révèle prodigieuse d'ingéniosité, de technicité avérée et poussée, pour l'époque de la création de tout ce mécanisme, à son plus haut degré de perfection.

 

 

 

ADDENDA - 25 novembre 2010

 

    Suite à une appel à l'aide envoyé en juin 2010 aux fins de répondre à un questionnement concernant la petite étoile présente sur l'horloge ci-dessus que m'avait adressé un de mes lecteurs et après un échange passionnant avec un autre connaisseur, Pierre Lagarde m'a fait parvenir en début de semaine trois clichés illustrant une conférence qu'il a récemment donnée sur le sujet après être venu à Prague pour y "étudier" la célèbre horloge.

 

     Je vous les livre ci-après, sans un seul commentaire de ma part, bien incompétent que je suis en cette matière.

 

     J'espère qu'ils répondront à l'attente des plus passionnés d'entre vous ...

 

Horloge Prague -1-

 

 

Horloge Prague -2-

 

 

 

Horloge Prague -3-

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Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 23:01

 

     Mardi dernier, ami lecteur, devant la quinzaine d'ostraca figurés de Deir el-Medineh disposés à l'avant-plan de cette première vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, après vous avoir succinctement expliqué et l'origine du terme lui-même et celle des pièces exposées dans différents musées européens, je vous avais donné rendez-vous ce matin pour, plus en détails maintenant, commencer à envisager la petite collection ici réunie, évoquant le thème de l'élevage.






     D'emblée, je voudrais attirer votre attention sur le fait que si, comme moi, vous vous êtes précédemment déjà intéressés à cette vitrine, et si vous vous souvenez des ostraca qui y étaient présents, vous remarquerez que quelques-uns d'entre eux semblent avoir disparu sans laisser d'adresse - je veux dire sans que soit comblé l'espace demeuré vide par un petit carton spécifiant la raison pour laquelle ils ne sont plus à leur place : réfection ou prêt pour une exposition dans un autre Musée.


     Rien de tel aujourd'hui : pas de notes explicatives à ces "disparitions".

     Tout de go, je vous avouerai que, quand j'ai effectué cette visite préparatoire en juin dernier,  j'ai quelque peu mené mon enquête et, en "fouillant" ici et là, ai trouvé réponse à mon interrogation : aux fins d'illustrer un autre thème ailleurs, ils ont été retirés de notre vitrine pour être emmenés à l'étage, dans l'antépénultième salle du département, la vingt-huitième, où probablement sur les instances de Christophe Barbotin,  plus spécifiquement Conservateur de cet espace sud-est du premier étage, salles 24 à 30, pratiquement juste au-dessus de nous, ils sont maintenant présentés à l'intérieur d'un meuble vitré qui,  rien d'étonnant, capte avec avidité la luminosité de la Cour Carré filtrant à travers la fenêtre devant laquelle il a été placé.


 

      C'est donc là qu'après notre entretien d'aujourd'hui, vous pourrez vous rendre si, d'aventure, vous désirez découvrir d'autres fragments semblablement décorés.

 

     Je profite de l'occasion, belle à mes yeux, d'à nouveau réitérer mes remerciements les plus appuyés à  la conceptrice du blog Louvreboîte qui a bien voulu me faire parvenir quelques-uns des clichés en gros plan des ostraca de la vitrine 1 présentés dans cet article et  les deux prochains, me permettant  par la même occasion d'éliminer ceux, parfaitement flous, que j'avais personnellement réalisés, mais aussi de confirmer avec netteté l'absence donc de certains fragments de calcaire, par rapport à mes notes des années précédentes et, par rapport au site du Louvre qui, apparemment, n'a pas encore été mis à jour puisqu'il les cite toujours comme faisant partie de cette salle 5.   

 

     Ceci étant souligné, partons à la découverte de ces éclats de calcaire décorés voici quelque 3300 ans.


     Les exemplaires de la tablette de droite, à l'avant-plan, offrent des scènes où interviennent  encore des bovidés, taureaux et veaux. Sans plus m'étendre maintenant sur leurs conditions d'existence, - j'espère que les précédentes interventions dans lesquelles j'ai évoqué cette famille d'animaux auront entièrement répondu à votre attente -, je vous propose simplement de passer en revue les dix morceaux de calcaire ici devant nous.




    
     Deux d'entre eux, placés aux  extrémités de la dernière rangée, - et, par parenthèses, offerts  au Louvre par Michèle et David Streitz -, n'ont pas reçu de numéro de référence ou plutôt, il a été oublié de les assortir du petit cartel d'identité traditionnel. En outre, si la base de données consultable sur le site du Musée mentionne quant à elle ce numéro d'inventaire, il n'en est pas proposé de reproduction. Aussi, ami lecteur, devrez-vous aujourd'hui vous contenter d'un dessin, malheureusement non coloré, réalisé jadis par  l'égyptologue française, Madame Jeanne Vandier d'Abbadie, pour le catalogue des ostraca figurés de Deir el-Medineh qu'elle avait publié.

     Le premier éclat de calcaire (N 1562), à l'extrémité gauche de la rangée du haut donc, représente un taureau marchant vers la droite accompagné, au second plan, d'un bouvier
qui lui tient la corne de la main gauche, la droite étant posée sur le dos de la bête décorée : ce détail, souvenez-vous, nous autorise à penser qu'il la menait au sacrifice.





     Coiffé des trois mèches frisées typiques des Nubiens au crâne par ailleurs complètement rasé, l'homme porte une jupe plissée et une amulette de coeur sur la poitrine. Détail supplémentaire intéressant : un sorte de rosace orne l'encolure du taureau. Depuis le Nouvel Empire en effet, la ferrade était devenue une tradition : les bovins marqués ainsi au fer rouge pouvaient facilement être identifiés par rapport à un propriétaire, souvent d'ailleurs un temple d'Amon.

     A l'autre extrémité de cette même rangée, le second ostraca dépourvu de cartel, (E 14302), représente lui aussi un taureau, mais cette fois se dirigeant vers la gauche, et précédé de son  gardien qui le tire par une corde.

  
    

 

     Vêtu d'un pagne s'arrêtant aux genoux, portant les cheveux longs, il tient de la main gauche le bâton recourbé typique de sa profession.

 

     Entre ces deux exemplaires d'une même scène, une vache, cette fois, suivie d'un bouvier qui la tient par une longe, tous deux se dirigeant vers la droite, est dessinée à l'encre rouge sur un ostracon (E 14344) de 7, 4 cm de haut, de 10, 7 cm de long et d’une épaisseur de 1, 26 cm. 




    

     A l'extrémité droite de l'avant-dernière rangée, sur l'éclat de calcaire (E 14345), d’une hauteur de 6, 6 cm pour 12 cm de long et  d'une épaisseur de 2, 4 cm, don de l’égyptologue français, professeur au Collège de France, le chanoine Etienne Drioton (1889-1961), c'est à l'encre noire qu'est figurée la vache qui se dirige  également vers la droite. Tout comme le précédent, l'homme est vêtu d'une jupe longue. 

 




     A l'autre extrémité de cette même rangée, le seul exemplaire de notre série portant une inscription faisant référence au bouvier et au bétail dont il s'occupe (E 7661).






     Devant nous, à droite, le tout premier ostraca, (E 14367), figure, pour sa part, un taureau sauvage chargeant son gardien : le mouvement imprimé par l'artiste aux deux pattes antérieures de l'animal, l'attitude effrayée de l'homme, les deux mains levées comme pour se protéger de l'assaut, le bâton brandi dans la droite ne font aucun doute quant à la lecture que l'on peut apporter à cette scène.

     Toutefois, ce sujet en définitive rarement traité dans l'iconographie égyptienne, paraît fort peu représentatif de la réalité : l'on devrait, me semble-t-il, plus certainement voir l'animal fonçant sur le  personnage en mauvaise posture, tête baissée et cornes menaçantes ... 


 



      C'est un peu la même scène que l'on retrouve, juste derrière, à la deuxième rangée, sur l'ostracon de droite (E 27668), ayant appartenu à un autre égyptologue français, Alexandre Varille (1909-1951), puis acquis par le Louvre en 1994 : d'une hauteur de 8, 3 cm pour 10, 7 de long,  il nous montre un jeune bouvier essayant de capturer un taureau sauvage à superbe pelage rouge et noir.

     C'est plus naturellement qu'ici, il a disposé sa corde au creux de son bras; cette même corde que, très bizarrement d'ailleurs, l'artiste précédent a placée, telle une auréole, au-dessus de la tête du bouvier.





     Dans le même registre, mais nettement moins réussi, vous remarquerez celui aux traits noirs (E 25305), à sa gauche,  - don également de Michèle et David Streitz -, qui relate le combat d'un Asiatique avec un taureau sauvage.





      Toutes ces pièces que nous venons d'évoquer, ami lecteur, vous l'aurez vraisemblablement remarqué, ont la particularité d'être des scènes composées. Deux ostraca, toutefois, dérogent à cette "règle" : c'est d'abord, au milieu de l'avant-dernière rangée, E 14304.

 



     Mesurant 7, 14 cm de haut et 9, 69 de long pour une épaisseur de 1, 87 cm, ce fragment de calcaire fut exhumé de la couche ramesside des chapelles votives que Bernard Bruyère fouilla sur le site de Deir el-Medineh en 1929. Il sert de support pour un dessin noir d’un taureau demi-sauvage, à l’oeil furieux, à l’encolure puissante, aux cornes courtes et très larges à la base, se rabattant vers l’intérieur en croissant de lune et présentant, comme les zébus, une bosse dans la nuque.


     Sachant qu’à partir du Nouvel Empire, une des épithètes mentionnées dans la titulature royale était "Taureau victorieux, Taureau puissant", nous ne nous étonnerons donc pas d'avoir aujourd'hui croisé à plusieurs reprises la massive silhouette de cet animal reproducteur, la puissance créatrice étant une des qualités que Pharaon désirait s’attribuer.

     Et puis, - le meilleur pour la fin ? -,
ce dernier, à gauche, ici tout à l'avant-plan (E 27669), de 5, 30 cm de haut et 6, 70 de long, assurément mon préféré : un adorable petit veau gambadant et déféquant.

 





     D'autres animaux, singes domestiqués et chevaux complètent cette petite collection d'ostraca figurés : je vous propose, ami lecteur, de revenir ici, devant la vitrine 1 de la salle 5, samedi prochain  27 octobre, pour que nous puissions ensemble accorder aux premiers toute notre attention.


 

(Andreu : 2002, 102-3; Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 148-9; Desroches Noblecourt/Vercoutter : 1981, 257; Vandier d'Abbadie : 1937,14-33; 1946 : 1946, 22-31 et 1959, planches XI à XVIII)

 


     Si d'aventure vous avait échappé l'un ou l'autre des articles précédemment consacrés aux bovidés auxquels je faisais allusion en début de cet entretien, permettez-moi de simplement vous en rendre dates et liens : 19 mai, 8 septembre, 29 septembre et 6 octobre.

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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 23:01


     Après cette sorte de mise en appétit que furent et Ginger et les façades pragoises, premiers aspects, pour beaucoup d'entre vous, amis lecteurs, de cette superbe ville, je voudrais aujourd'hui, en guise d'approche globale, vous convier à m'accompagner dans la découverte de ses différentes parties : en fait, de ses cinq quartiers historiques qui, entre les collines de Vysehrad et de Hradcany sur lesquelles, en des temps différents, les monarques choisirent d'installer le siège même de leur pouvoir, correspondent pratiquement aux anciennes cités établies de part et d'autre de la rivière Vltava (la "Moldau" des Allemands); et ce, en prémices à d'autres déambulations que, dès samedi prochain, nous entreprendrons afin de vous permettre, tout en sillonnant successivement chacun d'eux, d'en découvrir leurs essentielles particularités.

     A tout seigneur, tout honneur, la Vieille Ville - Staré Mesto (prononçons "Myésto") - au coeur même de la Prague actuelle, sur la rive droite de la Vltava. Élément cardinal, manifestement fédérateur, de ce quartier  : la place principale, appelée Place de la Vieille Ville avec notamment, sur fond de façades baroques, le monument élevé à Jan Hus à l'occasion du 500ème anniversaire de sa mort. Directeur de l'Université de Prague, ce théologien réformateur qui, osant bien avant Luther et Calvin dénoncer la corruption au sein de l'Eglise catholique, fut évidemment déclaré hérétique, excommunié, condamné par le concile de Constance, arrêté et finalement  brûlé vif en 1415,




mais aussi l'Hôtel de Ville et ses horloges, dont je vous présenterai samedi prochain la plus caractéristique, la plus spectaculaire.





      Au nord de Staré Mesto, empruntons la luxueuse "Parizska", l'Avenue de Paris où les  bâtiments accueillant les vitrines de Cartier, par exemple, le disputent en magnificence à ceux hébergeant les sacs Vuitton



pour aboutir à Josefov, le fascinant ghetto juif avec ses nombreuses synagogues, et son cimetière pour le moins atypique.




 
     A l'ouest de la Vieille Ville, sur la rive opposée donc, il nous suffira de traverser le Pont Charles - Karluv Most -, que bordent une trentaine de statues baroques et sur lequel bateleurs, marchands ambulants, artistes et touristes par milliers se pressent chaque jour 

 



pour accéder au "Petit Côté" - Mala Strana - par les tours du Pont Judith




et, empruntant directement Nerudova ulice, la Rue Neruda, aux maisons étroites si particulières, comme  la n° 41, dite "Au lion rouge",

 

 



monter sur la colline dominant la ville, à Hradcany, où se situent notamment l'imposant château, siège du pouvoir de Bohême depuis le IXème siècle de notre ère

 

 




et le prestigieux édifice gothique qu'est la cathédrale Saint-Guy.

 

 




     Enfin, revenant sur la rive droite, au sud de la Vieille Ville, nous découvrirons la Nouvelle Ville - Nové Mesto -, quartier extrêmement foisonnant puisque celui des affaires, des magasins et bien évidemment des hôtels, des restaurants, des cafés, des boîtes de nuits les plus célèbres, etc.

     Son centre névralgique : Václavské námesti, la Place Venceslas, du nom de ce prince de Bohême qui, au Xème siècle, fut assassiné par les partisans anti-catholiques de son frère et devint, par là même, aux yeux des Tchèques, leur premier martyr.

 

 

 


     Préparez dès à présent, ami lecteur, vos chaussures de marche les plus confortables et retrouvons-nous samedi prochain, 24 octobre, pour ensemble commencer à découvrir Staromestské námestí, la Place de la Vieille Ville.

     Nous essaierons de nous présenter quelques minutes avant 10 heures, par exemple, devant l'Hôtel de Ville : une grande et captivante surprise nous y attendra ! 

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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 23:00


    
La découverte que nous faisons depuis quelques semaines, vous et moi ami lecteur, de la vitrine 1 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre m'a conduit, dans un premier temps, à brosser un tableau succinct de ce qu'était et représentait l'élevage en terre pharaonique; ensuite, à successivement évoquer le porc, les 15 et 22 septembre, puis le veau, le 29 du même mois et mardi dernier.



     De veau, il pourrait à nouveau en être question aujourd'hui, avec cette petite coupelle en faïence siliceuse (E 27249) que vous avez aperçue entre les fragments décorés de l'avant-plan.



     Sur 4, 20 cm de hauteur, pour un diamètre de 13, 40 cm, un artiste du 8ème ou du 7ème siècle avant notre ère a réussi le tour de force de la décorer en léger relief du motif d'une jeune femme portant une palanche chargée de poissons et menant un veau.

     Mais ce qu'il m'agréerait plutôt d'envisager, de manière certes obligatoirement un peu théorique, avant de la détailler ces prochains mardis, c'est la substantielle collection de fragments de calcaire  à l'avant-plan de la vitrine, et que les savants nomment "ostraca".


     Ces éclats de pierre, ces tessons de poterie représentent en fait ce que l'égyptologue français Georges Posener, dans le Dictionnaire de la Civilisation égyptienne, qu'il cosigna avec deux  autres collègues, appelait le "papyrus du pauvre".

     En effet, il suffisait à n'importe quel Egyptien  un peu artiste, un peu lettré, d'utiliser des morceaux de calcaire qu'il lui était loisible de ramasser chaque jour à l'aplomb des rochers, dans le désert, ou des tessons de céramique dénichés ici et là dans les déblais de vaisselle d'un village.

    Souvenez-vous, ami lecteur, de la série d'articles des 25 avril, 2 et 9 mai derniers concernant le village des artisans de Deir le-Medineh, ces hommes qui avaient été requis pour construire, aménager et décorer les hypogées des souverains et de leurs épouses qui, depuis le début du Nouvel Empire, avaient choisi le site de Thèbes Ouest (Vallée des Reines, Vallée des Rois, etc.) pour se faire inhumer.

     J'avais, à l'époque, attiré votre attention, à partir des rapports des fouilles de Bernard Bruyère en personne et ce, pour l'Institut français d'Archéologie orientale du Caire (I.F.A.O.), sur ces endroits - dont le "Grand Puits" - où furent mis au jour, dans la première moitié du XXème siècle, d'énormes quantités de ces documents de première importance dans la mesure où ils permettent de mieux appréhender la vie quotidienne, les coutumes et les préoccupations des habitants.

    Car si l'on en retrouva de toutes sortes - rappelez-vous ceux qui nous ont un temps proposé l'une ou l'autre poésie, l'un ou l'autre chant d'amour rédigés soit en écriture hiéroglyphique, en hiératique ou en démotique, et que les égyptologues appelèrent "ostraca littéraires" -, des milliers d'autres, comme ceux que nous avons aujourd'hui devant nous, constituaient le support, toujours anonyme, de scènes de genre : de l'esquisse préparatoire pour la décoration d'une paroi aux simples dessins rapidement réalisés aux seules fins de se divertir, de tuer le temps, les égyptologues ont ainsi découvert des épures, des caricatures, des oeuvres parodiques, satiriques, - extrêmement rares dans l'art traditionnel -, avec des animaux souvent  - Esope et La Fontaine ne sont pas loin -, mais aussi des scènes d'intimité - naissance, allaitement, toilette -, dont certaines débordent d'humour et de gaieté; bref, des représentations qui les ont autorisés à les  nommer "ostraca figurés".

    Mais, contrairement à une croyance habituellement répandue, Deir el-Medineh fut loin d'être la source unique d'une telle provende : de l'Ancien Empire, pendant toute l'histoire égyptienne et jusqu'à l'époque arabe, semblables supports d'une créativité sans codification aucune répondant à une esthétique officielle, fruit donc d'une extraordinaire liberté et d'expression et de style de ceux qui les décoraient, furent au centre même d'une certaine vie sociale des habitants de la Vallée du Nil.

    Une simple déambulation dans les plus grands musées européens, de Londres à Turin, en passant par Berlin et Bruxelles, mais aussi bien évidemment par le Louvre, ici devant nous, et aussi à l'étage supérieur,  au fond à droite de la salle 28, dans le pupitre vitré disposé devant la deuxième fenêtre donnant sur la Cour Carrée, vous convaincra facilement, ami lecteur, du bien-fondé de mon propos.

    Une attention particulière vous permettra de vous  rendre compte que les "dessinateurs" choisissaient, dans la mesure du possible, la face la plus lisse d'un fragment de calcaire sur laquelle ils pouvaient ainsi esquisser leur sujet partant de traits légers exécutés à l'ocre rouge avant de le terminer, d'un trait ferme, à l'encre noire, les deux teintes de base de la palette d'un scribe  ...

    Mais d'autres couleurs, issues cette fois de la palette du peintre, celui que les Egyptiens, jamais en manque d'image poétique, appelaient le "scribe des contours" pouvaient être sollicitées pour mettre en évidence l'un quelconque détail de la scène.

    Toutes ces teintes, d'origine naturelle, étaient présentes dans la montagne thébaine : l'ocre rouge, oxyde naturel de fer, et l'ocre jaune, oxyde de fer hydraté, s'y trouvaient sous forme de pierre dans le Gebel; le blanc était un carbonate ou un sulfate de calcium; le noir provenait de bois calciné; le bleu était un silicate de cuivre calcique qui, mélangé à de l'ocre jaune, donnait ensuite le vert. Vert que, par ailleurs, l'artiste obtenait également à partir de la malachite broyée. Quant au jaune, indépendamment de l'ocre, il pouvait aussi être le produit de l'orpiment, sulfure naturel d'arsenic.



    Mais quelle est exactement l'origine de ce terme ostracon, (ostraca, au pluriel) ?

    Dans la Grèce antique, et plus particulièrement à Athènes, un  "ostrakon" constituait le support matériel sur lequel était noté le nom du citoyen que l'on désirait voir bannir dans la mesure où il semblait  représenter une menace pour la Cité.

 

     Groupés par tribus, les votants étaient invités à déposer dans une urne, une fois l'année, ce tesson inscrit : et celui dont le patronyme avait été le plus abondamment retenu était voué à dix années d'exil,  pour autant toutefois qu'ils fussent au moins six mille à voter, dix années d'ostracisme comme on dit en français, bénéficiant néanmoins de la conservation de ses biens et de sa qualité de citoyen qu'il pourrait recouvrer dès son retour.


     Sur le document ci-dessous - (je remercie au passage Jean-Louis, concepteur du blog Grèce antique d'avoir immédiatement accepté de me laisser disposer de son cliché) -, on peut lire le nom de Thémistocle, stratège athénien frappé d'ostracisme en 471 avant notre ère.



  

     C'est donc ce terme ostracon, eu égard à l'acception qui était la sienne dans le vocabulaire grec, et non bien sûr par rapport à sa fonctionnalité dans la démocratie athénienne, que les Egyptologues reprirent pour désigner les éclats de calcaire et tessons de poterie sur lesquels les artistes  des rives du Nil s'étaient abondamment épanchés.


     Mardi prochain, le 20 octobre, je vous propose de commencer à envisager ceux qui sont exposés ici, à l'avant-plan de cette première vitrine de la salle 5.
   

(Andreu : 2002, 168-9
; Mossé : 1992, 358-9; Posener/ Sauneron/Yoyotte : 1959, 208; Vandier d'Abbadie : 1946, passim)

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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 23:01

     Prague, écrivais-je récemment, ami lecteur, représente à mes yeux un fabuleux et  quasiment incroyable musée à ciel ouvert, un décor de théâtre presque, certes doté d'un richissime passé historique peu connu des Européens de l'Ouest que nous sommes, mais surtout doublé d'une époustouflante vitrine architecturale millénaire que l'on découvre à chaque pas d'une déambulation dans les différents quartiers de la ville : de l'Art roman au contemporain le plus expressif - rappelez-vous la "Dancing House" que je vous ai présentée samedi dernier -, en passant par le Gothique, le Baroque, l'Art nouveau et l'architecture cubiste, tout attire sans cesse le regard, en ce compris certains bâtiments que j'estime pourtant lourds, gris, inesthétiques en fait : manifestement le "fleuron" des années communistes, ils méritent néanmoins notre attention, ne fût-ce que sur le plan de la réflexion idéologique.

     J'aimerais, aujourd'hui, avant d'évoquer samedi prochain les différents quartiers qui constituent le "Grand Prague" né au sortir de la Première guerre mondiale, simplement vous proposer un florilège de quelques-unes des façades que vous rencontrerez, ami lecteur, si d'aventure vous décidez de visiter cette fascinante capitale d'Europe centrale.

     Vous me permettrez de ne point les commenter, préférant vous laisser goûter au seul plaisir de les admirer, ou de les rejeter ... selon vos affinités avec tel ou tel type d'architecture  ...

    


(J'avais promis, je sais, de ne rien ajouter : mais ces panneaux publicitaires ... et ces tags !!)










 

 


 

 



 



 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




     Et la dernière, je "l'offre" plus spécialement à Nat, et à toutes celles et ceux qui, comme elle, apprécient les 

 

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5 octobre 2009 1 05 /10 /octobre /2009 23:00


     Nous nous étions complu mardi dernier, vous et moi ami lecteur, à admirer l'élégante naïveté de la statuette du tout jeune moscophore (E 14721) exposée ici devant nous, dans la première des vitrines de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, celle consacrée à l'élevage et que nous détaillons depuis maintenant la mi-septembre.   



     J'avais aussi, souvenez-vous, attiré votre attention sur le fait que ce thème avait été repris par l'art grec, sans toutefois étayer plus avant mon assertion. Ce que je fais aujourd'hui en vous proposant cet exemplaire de marbre de 96 centimètres de hauteur que d'aucuns, peut-être, ont déjà rencontré au tout nouveau Musée de l'Acropole, à Athènes, inauguré en juin dernier.



     Vous noterez, je pense, qu'étant d'évidence de facture grecque, cette oeuvre du VIème siècle avant notre ère, porte toutefois nettement l'empreinte de la statuaire des rives du Nil, à savoir ce que les historiens de l'art appellent "la posture frontale à l'égyptienne", avec la jambe gauche en avant. Et malgré cela, certains ouvrages spécialisés, ainsi qu'évidemment les manuels scolaires dont tout le monde peut se rendre compte qu'ils n'évoluent qu'extrêmement lentement, osent encore prétendre à la prééminence de l'art grec !

     Enfin, mardi dernier, j'avais terminé notre entretien de manière un peu négative en mettant l'accent sur l'inévitable finalité de l'élevage du veau (ou de tout autre animal) : l'abattage et le dépeçage destinés à nourrir les dieux, à tout le moins leur statue dans le saint des saints des temples, les défunts, ensuite la population ... 

     C'est donc ce sujet, délicat pour les "âmes sensibles", que je vais aujourd'hui plus particulièrement aborder avec vous.


     Parce que les documents font défaut, vous avais-je précisé quand dernièrement j’avais évoqué le porc, je n’avais pas eu l’opportunité de trop m’attarder sur les rites sacrificiels égyptiens concernant cet animal.
 En revanche, dans les mastabas de l’Ancien Empire, dans certains hypogées du Nouvel Empire, ainsi que dans les temples ptolémaïques extrêmement prolixes quand il s’agit d’expliquer des rituels des hautes époques pharaoniques, nombreuses sont les scènes qui ont trait au sacrifice du veau (mais aussi, d’ailleurs, des gazelles, des antilopes, des oryx, des boeufs, bien sûr, et parfois de la volaille).

      En prémices, quand d'aventure il fallait qu'on en sacrifiât un, il devait préalablement être soumis à un examen rituel : reconnaître sa pureté, c'était en effet s'assurer qu'il ne présentait pas les marques distinctives d'un futur possible taureau Apis, auquel cas il eût été interdit de le tuer.

     Ces scènes de boucherie qui accompagnent le défunt dans son dernier voyage ici-bas se présentent quasiment toutes selon un même schéma, ce qui signifie qu’elles ne rendent pas nécessairement compte d’une réalité de fait, mais plutôt qu’elles induisent une signification plutôt liturgique : l’animal, couché à même le sol, était dans un premier temps ligoté de manière à lui couper une cuisse qui serait alors immédiatement proposée au défunt en guise d’offrande alimentaire de premier ordre. Puis, seulement après, venait l’égorgement et la décapitation.

     Oui, vous avez malheureusement bien lu, ami lecteur : l’ablation de la patte antérieure se faisait (selon toutefois certains égyptologues, bien vite contestés par d’autres que le geste effraie), alors que le petit animal dont on avait pris soin de ligoter ensemble les trois autres membres était toujours vivant.

     Ainsi, grâce au dessin ci-dessous réalisé par Marcelle Baud pour l'ouvrage "Les Pleureuses dans l'Egypte antique", publié en 1938 par l'égyptologue belge Marcelle Werbrouck, collaboratrice de Jean Capart, peut-on nettement distinguer, dans une scène de la tombe mise au jour à Memphis d'un certain Ptahmès, scribe du Trésor de Ptah à l'époque ramesside, un prêtre ritualiste en train de sectionner la patte antérieure droite d’un veau regimbant, alors que la vache derrière lui, mugit également, mais d'une autre douleur : maternelle celle-là !




     On retrouve une représentation assez semblable, sinon plus explicite, dans la longue vignette chapeautant le premier chapitre d'un "Livre pour sortir au jour", traditionnellement et erronément encore appelé "Livre des Morts ", chapitre consacré aux funérailles et qui nous apprend qu’il s’agit, à ce moment précis des rites de revivification, d’offrir au défunt censé devenir un nouvel Osiris, le sang chaud et viril d’un petit veau encore vivant auquel on prélève une des pattes antérieures.  




     Vous avez immédiatement remarqué que cette scène extraite du "Livre pour sortir au jour" (British Museum  EA 10470) d'un certain Ani, scribe royal, se divise en deux registres : dans la partie supérieure, le veau vient d'être charcuté, et le sang gicle encore de la plaie récente; et c'est au second que l'on voit un personnage vêtu d'un pagne se dirigeant avec le membre mutilé vers une des tables d'offrandes du défunt.   

     Si j'avais pris la précaution de vous proposer l'intégralité des deux documents ci-dessus, vous auriez aussi tout de suite compris que, dans la décoration d’un tombeau, ces scènes de boucherie interviennent si près de celles montrant l’arrivée du cortège funèbre, si près de celles des pleureuses, mais aussi de la cérémonie d’ouverture de la bouche destinée à rendre les divers sens au défunt (parole, ouïe, odorat ...) qu’il n’y a plus de doute possible : le veau était bel et bien sacrifié de la sorte précisément lors de ce rite de l’ouverture de la bouche.

     Tous ces gestes, d’ailleurs : sa mutilation préalable, son égorgement, l’ouverture de la bouche du défunt, etc., constituaient chacune des étapes, s’articulant les unes par rapport aux autres, de l’important rituel funéraire égyptien.

     Et, par exemple, l’ablation de la cuisse du veau faisait très nettement référence aux démêlés mythiques d’Horus et de Seth : plus précisément au combat d’Horus cherchant à restaurer le pouvoir de son père, avant d’en assurer lui-même la charge; pouvoir royal que voulait s’approprier Seth !

     Je ne voudrais cependant pas terminer sur une note aussi cruelle, que contestent, je le précise à nouveau, certains égyptologues, sans vous rappeler que ces scènes ne sont fort heureusement pas les seules qui font allusion au veau. Et qu’aux côtés des sempiternels moments de sevrage d’un petit animal qui tire la langue, en sont représentées d’autres dans lesquelles on voit des troupeaux se déplacer pour passer un gué, par exemple, le plus souvent en barque réalisée avec des bottes de papyrus.

     Trois possibilités s’offrent alors : soit l’animal marche en toute liberté, soit il est, comme sur notre statuette, porté sur les épaules d’un jeune berger, soit, mais c’est plus rare, attaché à une longe qui lui passe par la mâchoire. Mais, il appert que dans tous les cas, c’est le veau qui prend la tête, c’est lui qui mène le troupeau de bovidés.

     

     On ignore malheureusement l’époque exacte à laquelle ces opérations de boucherie ont pris naissance : fin de la préhistoire ?, tout début de l’Ancien Empire ? On ignore également quand elles sont véritablement devenues rituelles, quand elles ont été codifiées pour constituer ainsi de facto un des éléments du cultuel égyptien.

     En revanche, on sait qu’à travers les Hébreux d’abord, les Musulmans ensuite, le sacrifice du veau avec Aaron et ses fils d’un côté, obéissant aux injonctions de Moïse, et Abraham de l’autre, fut envisagé, tout à la fois dans la Bible et le Coran, comme un signe expiatoire : transférer les péchés de l'Humanité sur un animal que l’on va occire aux fins de purifier l’homme de ses propres fautes.


(Desroches-Noblecourt : 1953, 30; Guilhou : 1993, 277 sqq; Vandier : 1969, V, 133-8; Werbrouck : 1938, 82, fig. 50)



     Il m'est particulièrement agréable de maintenant chaleureusement remercier les Professeurs d'égyptologie Madame Florence Doyen et Monsieur René Preys de la confiance dont ils m'honorent en m'accordant aimablement l'autorisation de reproduire ici une planche du Papyrus d'Ani, étude que l'on peut par ailleurs lire sur le site belge d'Egyptologica : 
(http://www.egyptologica.be/papyrus_ani/pa_index.htm)

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