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8 septembre 2014 1 08 /09 /septembre /2014 23:00

    ... Brichot était trop heureux de pouvoir donner d'autres étymologies végétales (...) :

"Un des Quarante, dit Brichot, a nom Houssaye, ou lieu planté de houx ; dans celui d'un fin diplomate, d'Ormesson, vous retrouvez l'orme, l'ulmus cher à Virgile et qui a donné son nom à la ville d'Ulm ; dans celui de ses collègues, M. de la Boulaye, le bouleau ; M. d'Aulnay, l'aulne ; M. de Bussière, le buis ; M. Albaret, l'aubier (je me promis de le dire à Céleste) ; M. de Cholet, le chou ; et le pommier dans le nom de M. de la Pommeraye" (...)

 

 


 

Marcrel  PROUST

A la recherche du temps perdu, V 

Sodome et Gomorrhe 

 

Paris, Gallimard, Livre de Poche 1641-1642,

p. 332 de mon édition de 1966. 

  

 

 

 

     A l'extrême fin du XVIème siècle avant notre ère, - sous les règnes d'Amenhotep Ier et de ses successeurs immédiats -, le Directeur des Tombes royales, Directeur des Travaux du Temple d'Amon, Directeur des Greniers d'Amon et par ailleurs Gouverneur de Thèbes, Ineni, obtint l'insigne privilège régalien d'être inhumé à Cheik abd el-Gournah, dans la montagne thébaine, sur la rive ouest du Nil, parmi les hauts fonctionnaires, ses pairs.

 

     Les égyptologues qui étudient les conceptions funéraires se sont abondamment penchés sur le programme iconographique des hypogées de ces riches particuliers du Nouvel Empire et ont ainsi constaté qu'il s'ouvrait sur quelques changements, voire de flagrantes nouveautés, dans le répertoire des scènes peintes ou gravées avec, notamment pour certains d'entre eux, les représentations de jardins, qu'ils fussent ceux de temples, comme chez Neferhotep, Sennefer et Merenrê ou le leur propre, comme Rekhmirê, Senedjem ou Pached.

     

     Ainsi que je le mentionnai sans plus de détails le 20 mai dernier, celui d'Ineni (TT81) eut ceci de spécifique d'avoir conservé, sur la face ouest du deuxième pilier de la partie sud du portique d'entrée, une représentation en couleur d'une importance extrême pour notre appréhension de la végétation arboricole de la XVIIIème dynastie : en effet, sur le dessin un peu naïf ci-dessous que j'ai exporté d'un forum espagnol 

 

 

Jardin-tombe-d-Ineni.jpg

 

 

l'on voit un jardin, - que dis-je ? une propriété - qui dut être immense.

 

     Outre que les trois premières colonnes du texte hiéroglyphique présent dans la partie supérieure gauche de la scène, au-dessus de ce qui subsiste encore du défunt et de son épouse assis sous un dais, - voir sur ce site copie d'un gros plan réalisé à l'encre par l'égyptologue anglais Norman de Garis Davies -, indiquent, de haut en bas et de droite à gauche, qu'Ineni est en train de regarder ces arbres, grands et parfaits que, sur terre, il a plantés dans (son) jardin, sous les éloges de ce noble dieu Amon, Seigneur de Karnak, la suite énumère pas moins d'une vingtaine d'arbres et arbustes, en nombre imposant pour certains d'entre eux, que le défunt souhaita y voir associés : 73 sycomores, 31 mimusops, 170 dattiers, 120 palmiers-doum, 5 figuiers, 5 grenadiers, 12 vignes, 9 saules et 10 tamaris.

 

     Oeuvre unique, semble-t-il, - Ineni, dans l'état actuel des données archéologiques, est bien le seul notable à avoir dressé semblable liste -, ce "jardin", vous l'aurez compris, amis visiteurs, contrairement à ceux que nous connaissons aujourd'hui, ne fut manifestement pas que d'agrément mais, et pour les évidentes raisons religieuses et funéraires que je vous ai également déjà signalées, délibérément empreint de connotations symboliques de manière à assurer à son propriétaire la meilleure existence possible dans l'Au-delà.

 

 

     À l'extrême fin du XXème siècle de notre ère, - sous la présidence de Pierre Rosenberg -, le nouveau redéploiement des collections au sein du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre met en évidence, devant nous dans cette salle 5, sur l'étagère de gauche du panneau central, côté Seine, séparant en deux portions distinctes la vitrine 6,


 

Vitrine 6 (Côté Seine) (L.-p.)

 

 

certains des fruits qu'Ineni dut savourer : réalisés en différentes matières, ces modèles ont appartenu à quelque trousseau funéraire dont tout défunt aisé espérait bénéficier dans sa maison d'éternité.

 

     Comme vous l'aurez d'évidence compris la semaine dernière, qu'elles se soient passées en Belgique ou à l'étranger, et même si, en Crète, le récit légendaire du Minotaure enfermé par le roi Minos en son labyrinthique palais de Cnossos aux fins que non seulement il ne s'échappât point mais qu'en outre nul ne soupçonnât son existence, avait en commun avec maint dieu du panthéon égyptien antique d'être thérianthrope, d'égyptologie dans mon chef, il ne fut guère question tout au long de ces vacances puisque, sur le seul plan intellectuel, je les avais décidées essentiellement proustiennes.

 

     Aussi, ce ne fut qu'après mon retour "définitif" au pays, donc dans la dernière semaine d'un août relativement frais et pluvieux et aux premiers jours d'un septembre guère plus favorable que, mettant à profit les notes de lecture rédigées avant mes escapades estivales sur becquets et paperoles, morceaux de papier, chiffon ou de Japon, de riz ou d'Arménie - j'eusse là pu composer une chanson ! -, je décidai de reprendre le fil des considérations qui nous occupent depuis un temps certain pour, à partir d'aujourd'hui, vous entretenir du palmier-dattier, ainsi que le titre donné à notre présent entretien vous l'aura évidemment permis de deviner. 

 

     Toujours bien présent dans le paysage égyptien contemporain, 

 

 08.-Palmier-dattier.JPG

 

 

cet arbre produit de généreuses grappes de fruits, les dattes,

 

 

09.-Fruits-Palmier-dattier.JPG

 

 

qu'ici, en cette salle 5, nous retrouvons tout à la fois dans le récipient en verre n° 15 du socle vitré 9 (N 1418)

 

 

 Coupe 15 - Dattes et noyaux de dattes (N 1418)

 

 

et, sur l'étagère devant nous, entre les simulacres de laitues romaines, en bois, à gauche, et la coupe de faïence, à droite, deux modèles également en bois, (E 9316 et E 9317), peut-être du Nouvel Empire, le cartel assortissant cette indication d'un prudent point d'interrogation. 

 

 

 Etagere---Partie-gauche.jpg

 


     Je me garderai bien de parodier pour vous le Professeur Brichot, sorbonnard dont, selon Proust, les habitués des soirées du mercredi chez les Verdurin se gaussaient volontiers dès qu'il se lançait dans une de ses explications d'étymologie botanique semblable à l'extrait que j'ai choisi ce matin en guise d'exergue.

 

     Nonobstant, arrivés au terme de cet entretien et avant de lui consacrer notre prochain rendez-vousaccordez-moi quelques instants supplémentaires pour rapidement signaler les diverses acceptions que vous seriez susceptibles de rencontrer au sein de la littérature consacrée à cet arbre plurimillénaire.

 

     À ce que l'on désigne en français sous le vocable de palmier-dattier, - mais aussi date palm en anglais, Dattelpalme en allemand, palmera datilera en espagnol ou palma da datteri en italien -, il vous faut savoir que les Égyptiens avaient attribué le nom féminin de bnrt (prononcez : bénéret).

 

     De manière à être universellement compris, les scientifiques contemporains, plébiscitant d'évidence la langue latine plutôt que les dénominations vernaculaires, l'appellent désormais Phoenix dactylifera L.

 

     Phoenix probablement parce que, selon le savant qui, en 1734, détermina et dénomma l'espèce, le naturaliste suédois Carl von Linné, auquel déjà j'eus rapidement l'opportunité de faire allusion lors de notre rendez-vous du 20 mai dernier, les Grecs de l'Antiquité le considéraient comme l'arbre des Phéniciens (Phoinike ou Phoinix).

     La culture du palmier-dattier est d'ailleurs appelée phoeniciculture.

 

     Existe une autre hypothèse qui, faisant appel à ces mêmes Grecs, établit une comparaison entre le phénix, oiseau légendaire qui renaissait de ses cendres et le dattier qui avait la propension de reprendre vigueur même après avoir subi les assauts des flammes.

     Aux philologues, - ou aux poètes- , de trancher !

 

     Dactylifera parce que Linné voyait dans les dattes que l'arbre portait (fero, du verbe "porter" en latin) une forme de doigt (dactylus, en latin).

 

     Quant au "L." dont cette dénomination est assortie, n'allez pas vous imaginer qu'il connote une quelconque classification alphabétique. Non, il représente plus prosaïquement la première lettre du patronyme du savant suédois.

 

     Dans le même ordre d'idées, permettez-moi de vous rappeler que nous avons précédemment croisé le Mimusops laurifolia (Forsk.) et le Hyphaena thebaïca (Del.) faisant respectivement référence à Pehr Forsskal, autre figure suédoise de l'étude des végétaux et au Français Alyre Raffeneau-Delile, ce dernier déjà évoqué le 10 juin.

 

     Ce que les naturalistes, ce que les égyptologues qui ont étudié les espèces botaniques de l'antique Kemet nous apprennent à propos du palmier-dattier, je me propose donc, amis visiteurs, de vous l'exposer  le mardi 16 septembre prochain si, comme je l'espère, nous nous retrouvons ici même, devant la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

 

     (Permettez-moi de réitérer mes remerciements à Marie, résidant à Louxor et à mon collègue parisien Louvre-passion pour m'avoir proposé certains de leurs clichés en vue d'étayer mes propos du jour.)         

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, p. 1.

 

 

 

GROS-BALTHAZARD Muriel & alii 

Origines et domestication du palmier-dattier (Phoenix dactylifera L.) - État de l'art et perspectives d'étude, dans  Revue d'ethnoécologie, 4. (2013).

Librement téléchargeable sur ce site.

 

 


LOEBEN  Christian E.

Les jardins égyptiens. Les plus anciens du monde, dans Égypte, Afrique & Orient 72, Avignon, Centre d'égyptologie, 2014, pp. 25 sqq. 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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1 septembre 2014 1 01 /09 /septembre /2014 23:00

 

    ... la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j’écoute et je crois entendre, je m’étudie et je crois lire dans le fond de mon coeur. Mais ce que je vois et ce que j’entends du monde extérieur, c’est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c’est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l’action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu’une simplification pratique.

 

 

 

Henri  BERGSON

Le rire. Essai sur la signification du comique

 

Paris, Editions Alcan, 1924

pp. 66-7 de l'édition librement téléchargeable sur ce site.

 

 

 

 

 

     A un demi-siècle d'intervalle, je fus près de trois mois durant, à nouveau "proustophage".

 

     Mieux : bien que l'âge aidant, pour lire l'été, je préfère de confortables lits ou fauteuils d'extérieur, j'ai volontairement opté, certains jours chauds de juillet pendant lesquels j'étais chez moi, de me réfugier dans un coin du jardin, près des hydrangeas et de leur parent seringat aux senteurs pénétrantes, symbole de mémoire dans le langage floral, pour profiter de l'ombre du mirabellier et du noisetier tortueux,

 

 

151.--28-07-2014-.jpg

 

 

sur ce vieux banc qui semble surgi du fond des âges, sur ce banc que mon grand-père maternel, voici près de septante ans, fabriqua avec d'épaisses lattes de bois épousant l'armature métallique à laquelle il avait imprimé les ondulations d'un corps assis ; et auquel mon aimable et talentueux voisin bricoleur accepta ce printemps de rendre vie, conscient qu'il fut de m'offrir ainsi de recouvrer d'ineffables et précieux souvenirs d'adolescent.

     A chacun ses madeleines !

 

     Il y a en effet exactement 50 ans, pour la première fois, sur ce même siège alors adossé à un des murs de la maison qu'encadraient des poiriers palissés, dans ce petit village des Ardennes belges où mes grands-parents rebâtirent après que l'offensive Von Rundstedt eut totalement détruit leur première demeure, dans le hameau proche où j'étais né seize années auparavant, - en quelque sorte mon Illiers/Combray personnel ! -, je m'immergeai avec une certaine avidité timide, avec une certaine extase aussi, dans un univers confiné, un univers de coteries qui, comédie ou tragédie mondaine, théâtre d'une aristocratie sans Versailles, comme l'aurait défini Emmanuel Levinas, n'était certes pas et ne serait jamais le mien.

 

     Durant les agréables semaines que je passai chez ma grand-mère cette année-là, après son "baiser du soir", je n'aimais rien tant - choisissant ainsi de ne point me coucher de "bonne heure" -, que reprendre à l'endroit où je l'avais la journée de courts instants délaissée, essentiellement pour les repas et le bain, la lecture d'À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust dont je compris très vite, dès les premières pages de mes livres dits de poche dévorés avec un plaisir esthétique que déjà infatigable lecteur jamais encore je n'avais éprouvé, qu'il ne pouvait qu'être un immense écrivain.

     Le seul qui, avec élégance, donnait de l'éternité au style ...

 

     Ce ne fut pas la mondanité dans laquelle, en subtil entomologiste, l'auteur plongeait certains de ses personnages, qu'ils soient du côté de chez Swann, (de Méséglise en fait), ou de Guermantes, qui me subjugua ; ce ne fut pas plus la confrontation entre plusieurs genres de signes qui m'intrigua - l'affaire Dreyfus ou la guerre de 1914 mises à part, uniques références historiques de l'oeuvre, à propos desquelles je ne connaissais alors quasiment rien -, mais, plus certainement, ce furent les ondulations, les circonvolutions, - les longues soies, comme les définissait la comtesse de Noailles -, les méandres de la phrase proustienne, véritable "Cingle de Trémolat", qui me captivèrent, me fascinèrent, m'éblouirent au point d'inexorablement déterminer mes appétences littéraires futures.

 

     Cette intéressante distinction que Montaigne établit dans De l'art de conférer - (Essais, Lausanne, Éditions Rencontre, 1968, Livre III, chapitre VIII, p. 335) - entre maniere et matiere du dire, il aurait sans conteste pu l'appliquer à Proust en accordant l'indiscutable primauté à la manière sur la matière, au dire sur les idées véhiculées ; bref, à la forme sur le fond.

 

     Ce fut, à 16 ans, l'essentiel de ce que j'en retins ...

 

     Dans la préface de leur Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, - (Paris, Plon/Grasset, 2013, p. 11) -, Jean-Paul et Raphaël Enthoven indiquent que la "Recherche" est une oeuvre que tout proustien respectable doit lire au moins quatre fois dans son existence. D'abord, et par bribes, à l'adolescence.

 

     Je le fis. 

 

      Et le père et le fils de terminer leur énumération en indiquant que : La quatrième lecture, enfin, celle du dernier âge de la vie, sera, pour qui y consent, la plus décisive puisque tout, au crépuscule, se dépouille des petits enjeux de vanité ou de conquête.

 

     Boucle bouclée ? J'y consentis ces derniers mois. 

 

          Existe-t-il une meilleure manière de lire Proust que de prendre ainsi son temps, posent-ils comme autre question, quelque 275 pages plus loin ?

 

     J'ai pris mon temps. À tous les âges de ma vie, peu ou prou, je me suis enfoui dans cette oeuvre en fervent admirateur, quasiment en inconditionnel, et toujours avec une délectation sans égale parce que ce roman séminal, adamantin, marqua définitivement ma sensibilité de lecteur. Après sa découverte, rien pour moi, en ce domaine, ne fut plus jamais pareil : les oeuvres romanesques dans lesquelles je me plongeai par la suite, si elles n'étaient évidemment pas toutes cacographies, ne représentèrent plus à mes yeux l'essence même de la beauté formelle, l'essence même de la perfection comme l'est la "Recherche", cette vaste réflexion sur la mémoire, sur le souvenir, sur la plénitude de la réminiscence, - évidence d'un platonisme proustien ! -, sur la substance invisible du temps, sur l'utilité fondamentale de ce temps qu'il soit perdu, révolu ou enfin retrouvé. 

 

 

     (Pour une superbe évocation proustienne, permettez-moi de vous conseiller de découvrir ce récent billet, de Madame Carole Chollet-Buisson.)  

 

 

     Dans Le Rire, dont je vous ai  proposé ce matin un extrait en guise d'exergue, comme dans toute son oeuvre, le philosophe français Henri Bergson (1869-1941), au demeurant cousin par alliance de Marcel Proust, développe l'idée que l'on ne retient habituellement du passé que ce qui peut être utile au présent, que ce qui peut se perpétuer dans le présent.

 

     Mais pour quelle raison, seriez-vous en droit de vous interroger, amis visiteurs, cette longue introduction convoquant Proust, même si, à tout le moins ceux d'entre vous qui me fréquentent un peu, vous n'ignorez plus la révérence qui est mienne à son égard ?  

 

     Dans un texte du 20 mars 1907 intitulé Journées de lecture - titre que je me suis permis de reprendre pour notre présent rendez-vous -, qu'il écrivit pour Le Figaro, il déplore s'être laissé aller à d'importantes digressions plutôt qu'à traiter le sujet promis dès l'entame :

 

     Hélas ! me voici arrivé à la troisième colonne de ce journal et je n'ai même pas encore commencé mon article. (...) Ce sera pour la prochaine fois.

Et si alors quelqu'un des fantômes qui s'interposent sans cesse entre ma pensée et son objet, comme il arrive dans les rêves, vient encore solliciter mon attention et la détourner de ce que j'ai à vous dire, je l'écarterai comme Ulysse écartait de l'épée les ombres pressées autour de lui pour implorer une forme ou un tombeau.

(Marcel Proust, Écrits sur l'art, Paris, GF Flammarion 1053, 1999, p. 247) 

 

     Nul besoin, pour ce qui me concerne, de jouer les Ulysse et d'éloigner un quelconque fantôme proustien ou bergsonien : c'est délibérément que j'ai évoqué ces deux grands écrivains et, entre autres, la notion de mémoire qui leur est chère.

 

     Celle-ci me permet en effet ce jour de rentrée d'ÉgyptoMusée, en prémices à nos futurs entretiens, de vous remettre en mémoire le temps proche où devant l'étagère de gauche dans la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,

 

 

Vitrine 6 (Côté Seine) (L.-p.)

 

 

nous avons conversé à propos de quelques premiers végétaux, légumes et fruits, ainsi que des croyances que les Égyptiens leur accordaient. 

 

     Rappelez-vous, ce fut le 1er avril 2014 que nous prîmes connaissance de ce que les Conservateurs du lieu avaient cru bon de déposer sur ce plateau vitré. Ensuite, après les vacances pascales, trois mardis consécutifs, nous nous repûmes de laitues : le 22 avril, en  les associant aux hommes, le 29, à leurs dieux et le 6 mai, pour en découvrir les sens cachés puisque - mais est-il encore nécessaire de le répéter ? -, vous avez maintenant compris qu'il est parfaitement obvie que la société d'alors, sans être pourtant le moins du monde thanatophile, entretenait néanmoins d'étroits rapports avec la mort et les divinités.

 

     Les trois autres semaines de ce mois de mai, nous nous tournâmes vers le mimusops : ses fruits, d'abord que nous savourâmes le 13, l'arbre producteur, que nous célébrâmes le 20 pour, le 27, terminer par la symbolique leur.

 

     Dans la foulée, et aux fins de mettre un terme à quelques confusions botaniques, partant, lexicologiques, je consacrai le 3 juin à distinguer deux espèces arboricoles égyptiennes antiques considérées comme sacrées : chaouab, perséa et mimusops, trois termes successivement employés pour ne définir qu'une seule d'entre elles ; arbre-iched et balanite qualifiant la seconde.  

 

     A l'extrémité de l'étagère, c'est à un autre fruit que nous accordâmes nos derniers rendez-vous : la noix-doum que je vous fis apprécier le 10 juin, avant de nous tourner, le 17, vers le palmier qui l'offrait et l'offre encore aux Égyptiens.

 

     C'est néanmoins avec les dieux et les relations qui furent leurs vis-à-vis de cet arbre qu'avant notre interruption estivale, nous apposâmes le point momentanément final  : Min le 24 juin, Taouret le 1er juillet et Thot le mardi 8 suivant.

 

     Maintenant que d'une certaine manière vous avez recouvré tout ou parties de ce temps quelque peu perdu parmi vos souvenirs, - il vous suffit au besoin d'un clic sur chacune des dates mentionnées pour les raviver avec une précision accrue -, tournons-nous, voulez-vous, vers l'avenir tout en continuant bien sûr d'accorder un oeil attentif à notre étagère :

 

 

Etagere---Fruits-et-legumes---Vitrine-6--Cote-Seine---.JPG

 

quels trésors nous révèlera-t-elle encore ?

 

     Hormis les deux simulacres de pièces de viande de l'extrême gauche sur lesquels, pour l'heure, je n'escompte absolument pas m'épancher, j'entends poursuivre l'évocation des autres fruits exposés qui n'attendent que notre bon regard.

     Et, demeurons cohérents, de commencer par les dattes : ainsi, après le palmier-doum, je vous propose, dès le 9 septembre, de faire plus ample connaissance avec le palmier-dattier. Peut-être d'ailleurs eussé-je dû, dans ce même esprit de préséance que tant mit à l'honneur le duc de Saint-Simon dans ses passionnants Mémoires, commencer par ce dernier arbre. Tout choix étant d'une certaine manière stochastique, le hasard - ou plus vraisemblablement, la proximité à la droite de l'étagère du fruit du mimusops et de la noix-doum - me fit d'abord m'occuper de l'un plutôt que de l'autre.

Mais peu vous chaut, je présume ...

 

    Mardi prochain, jour officiel de notre rentrée au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, puis-je compter sur votre présence, amis visiteurs, pour que nous reprenions nos investigations phyto-religieuses ? 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 23:00

 

Ô Thot, place-moi dans Hermopolis,

ta ville où il est doux de vivre,

tandis que tu me donnes mon nécessaire en pain et bière (...)

 

Ô grand palmier-doum de soixante coudées

qui porte des noix.

Il y a des noyaux à l'intérieur des noix

et de l'eau à l'intérieur des noyaux.

Ô toi qui amènes l'eau dans un lieu éloigné,

 viens et sauve-moi, qui suis un silencieux.

Ô Thot, fontaine d'eau douce à l'homme altéré dans le désert !

 

 


      Prière à Thot

Papyrus Sallier I, 8, 2-6


dans André BARUCQ et François DAUMAS,

Hymnes et prières de l'Égypte ancienne

 

 Paris, Éditions du Cerf, 1980,

 pp. 359-60.

 

 

 

 

     Pour la dernière fois avant que tous, amis visiteurs, nous nous égaillons dans la nature des vacances estivales qu'ÉgyptoMusée s'offre et vous offre, je vous propose d'entrer avec moi dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 

 

     Certains d'entre vous l'auront peut-être supputé mardi dernier quand au moment de nous séparer, j'ai annoncé un troisième et ultime rendez-vous consacré à un dieu important qui, lui aussi, fut en étroite relation avec le palmier-doum : c'est bien de Thot dont il s'agira aujourd'hui. Mais avant de tout naturellement diriger nos pas vers la sixième des vitrines dans laquelle, depuis mars 2014, nous découvrons les unes après les autres les pièces exposées côté Seine, et notamment un des différents fruits disposés sur l'étagère accrochée à la gauche de son panneau central, ainsi que dans la coupelle 13 du socle vitré 9 : la noix-doum, j'aimerais que nous nous arrêtions un instant, un instant seulement, ici à l'entrée devant la première vitrine, sur notre droite.   

        

     Certains d'entre vous s'en souviendront peut-être, c'est le 27 octobre 2009 que nous nous étions penchés sur un des ostraca figurés mettant un singe en scène.


 

E-27-666.jpg

(Louvre E 27666 - © Christian Décamps)

 

 

     Mais quel rapport, seriez-vous en droit de me demander, existe-t-il entre le fragment de calcaire examiné voici plus de quatre ans et demi et notre rendez-vous de ce matin ?

 

     Si vous avez pris la peine de relire mon intervention d'alors, vous aurez compris que ce petit ostracon peint donnait à voir une scène éducative : un jeune Nubien dresse l'animal à grimper dans un arbre, vraisemblablement aux fins d'en cueillir les drupes, dont, par ailleurs, il était très friand.

          L'arbre, c'est un palmier et la grappe dessinée, un ensemble de noix-doum.

 

     Concevez qu'est sempiternel dans le chef d'un artiste égyptien de s'inspirer d'une scène de la vie quotidienne aussi concrète que celle-là pour matérialiser une relation hommes/dieux. Concevez également que, dans ce cas d'espèce, le babouin, dont le palmier-doum fut un des habitats naturels, constitue l'animal sacré de Thot, son hypostase, pour m'exprimer dans le langage des savants. Concevez enfin que ce type d'arbre fut emblématique de ce dieu, comme il l'était de Min et de Taouret.

 

     Loin de moi, ici, car point n'est le but de mon propos, l'envie de souligner toutes les compétences, toutes les attributions que les croyances égyptiennes conférèrent à Thot, l'"invention" de l'écriture n'étant pas la moindre d'entre elles.

 

     Qu'elle soit figurée ibiocéphale (sous forme d'ibis) ou cynocéphale (sous forme de singe), cette divinité eut à gérer des rôles nombreux et variés : les temples ptolémaïques, véritables conservatoires de la mémoire mythique, comme les définit l'égyptologue française Bernadette Menu, en attestent si l'on veut bien prendre la peine d'y lire les différentes épiclèses qui le caractérisent. 

     D'où la complexité de l'appréhender sous toutes ses facettes.


     Il est maintenant pour vous avéré que le palmier-doum et les petits singes qui le peuplaient, s'y abritaient et s'y régalaient offre des affinités avec Thot. Rappelez-vous : quand nous nous sommes retrouvés l'année dernière, à l'extrême fin du mois d'août au Musée royal de Mariemont, en Belgique pour l'exposition alexandrine, je vous ai rapidement raconté le mythe de la Déesse lointaine. C'est sous l'aspect d'un Thot cercopithèque que le dieu Chou ramène Hathor en Égypte, la lionne courroucée qui s'était enfuie en Nubie.


     Dans cette scène mythologique, cet arbre caractéristique des contrées nubiennes arides, des contrées éloignées du Sud, celles alors inconnues où le Nil prend sa source, connote, d'après certains papyri, le retour de la Lointaine, le retour de cette déesse Hathor, considérée en tant qu'oeil de Rê que, dès lors, ce dernier recouvra ; partant, - assimilation fréquente chez les Égyptiens -, symbolise le retour tant attendu de la crue bienfaitrice.

 

     En outre, et ce détail me paraît lui aussi important, le palmier en général, qu'il fût dattier ou doum, était intimement lié à la naissance de la lumière, du jour comme de la nuit, et donc à l'aspect lunaire de Thot : ainsi, notamment en tant que dieu lunaire, Thot-babouin, régit-il, lui le "Maître du Temps", les calendriers des fêtes en rapport avec les différentes phases de l'astre nocturne.

C'est aussi à partir de nervures de palmes qu'on le dit comptabiliser les années qui s'écoulent. 

     

     De sorte que dans le parcours d'un défunt pour accéder à l'éternité, Thot devient-il gage de son retour à la lumière, de son devenir lumineux.    

 

      Depuis la XIXème dynastie, et plus spécifiquement à l'époque ptolémaïque, la vignette du chapitre 147 du Livre pour sortir au jour (plus communément appelé Livre des Morts), propose-t-elle un génie cynocéphale accueillant le trépassé une palme à la main.

 

     C'est d'ailleurs ce que veut signifier cette statuette en faïence siliceuse (N 4104) de 5, 65 centimètres de haut que nous avions précédemment croisée dans la vitrine 3 de cette même salle. 

 

N 4104

 

 

           Ce type de statuette de babouin tenant une palme occupe incontestablement une place que vous ne pouvez plus ignorer dans les conceptions funéraires égyptiennes. Il en est de même quand, comme à nouveau vitrine 3, 

 

E 7985

 

vous trouvez ce petit étui à kohol en bois (E 7985), de 8,5 cm de haut datant de la XVIIIèmedynastie : l'animal de Thot est assis sur un socle rectangulaire, joue droite appuyée contre une colonnette au chapiteau palmiforme qu'il agrippe des deux mains : vous aurez compris que non seulement il est censé permettre au mort de passer sans encombre de sa vie ici-bas à celle de l'Au-delà mais, également, de lui assurer son retour à la lumière.

 

     Et si une preuve supplémentaire de toutes ces connotations symboliques il vous fallait pour me croire, amis visiteurs, je vous renverrais à la lecture attentive de l'extrait du Papyrus Sallier que je vous ai proposé d'emblée ce matin.

 

     Si vous vous y référez, vous admettrez que Thot, sous sa forme de babouin, y apparaît à la fois lié au Tribunal de l'Au-delà et au palmier-doum qui, je le souligne derechef, croît dans les déserts, près des points d'eau et des nappes phréatiques peu profondes.

 

     De sorte qu'il soit confronté au Jugement des Morts qu'est la psychostasie ou aux conditions de sécheresse qui règnent dans la nécropole, c'est à Thot, - identifié dans ce cas au puits qui sauve celui qui a soif -, que le défunt s'adressera obligatoirement.

   

     Et, souligne encore ce texte important, c'est l'homme sage, capable de garder le contrôle de soi, qui triomphera de toutes les épreuves d'accession à l'Au-delà. Ce qui, a contrario, signifie que l'homme dépourvu de sagesse perdra, quant à lui, ses chances de survie.

 

 

    Si j'étais un jour amené à publier ces trois derniers entretiens au cours desquels nous avons évoqué la consubstantialité du palmier-doum et de ses fruits à l'une ou l'autre divinité, je pourrais très bien envisager un titre générique tel que :


DU PANTHÉISME AU SEIN DE LA PHYTOLÂTRIE  ÉGYPTIENNE


 

     Mais comme cela ne risque pas d'arriver de si tôt, je me contenterai d'espérer, en ce "mardi de clôture", avoir simplement réussi à vous sensibiliser aux raisons pour lesquelles une prière comme celle du Papyrus Sallier I, ou la figuration d'un défunt se désaltérant au pied d'un palmier-doum, ou la seule présence d'une noix, - fût-elle réelle ou modèle de faïence -, parmi le matériel funéraire acquirent une importance cardinale pour nombre de propriétaires de tombes soucieux de s'assurer une seconde existence.

 

 

 

     Du temps où elle tenait salon tous les mercredis à Paris, Madame Verdurin - je vous plonge quelques minutes dans Proust, vous l'aurez compris -, avant de partir pour la campagne, annonçait, du même ton que si le monde était en train de finir, précise la narrateur, le mercredi de clôture : "Maintenant, officiellement, il n'y a plus de mercredis. C'était le dernier pour cette année."

  

     Puis, elle ajoutait :

   Mais je serai tout de même là le mercredi. Nous ferons mercredi entre nous ; qui sait ? ces petits mercredis intimes, ce seront peut-être les plus agréables.

 

     Si vous concevez comme quelque peu factice cette clôture, vous aurez parfaitement compris, amis d'ÉgyptoMusée, qu'elle est en réalité pour ce qui me concerne promesse d'une nouvelle saison de rendez-vous hebdomadaires, d'une nouvelle année académique pendant laquelle je compte bien poursuivre en votre compagnie la découverte chaque mardi des vitrines de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.

 

     Excellentes vacances à tous.

     Et retrouvons-nous, voulez-vous, le mardi 2 septembre prochain ...

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 118-20 et 284-7.

 

 

BARUCQ André/DAUMAS François,

Hymnes et prières de l'Égypte ancienneParis, Éditions du Cerf, 1980, pp. 359-60.

 

 

BONNAT  Sylvie

Les jardins d'orfèvrerie des tombes du Nouvel Empire. Essai d'interprétation, dans ERUV I, Montpellier, 1999, p. 213.

 

 

GUILHOU  Nadine

Génies funéraires, croque-mitaines ou anges gardiens ? Étude sur les fouets, balais, palmes et épis en guise de couteaux, dans ERUV  I, Montpellier, 1999, p. 388. 

 

 

MENU  Bernadette

L'arpentage, le roi et les dieux, dans ERUV  I, Montpellier, 1999, p. 95.

 

 

PROUST  Marcel

A la recherche du temps perdu, V, Sodome et Gomorrhe, Paris, Gallimard, Livre de Poche 1641-1642, 1966, p. 259. 

 

  

WALLERT  Ingrid

Die Palmen im Alten Ägypten, MÄS 1, Berlin, Verlag Bruno Hessling, 1962, pp. 52-3 ; 79-81 ; 97-8.

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30 juin 2014 1 30 /06 /juin /2014 23:00

 

     Prier Toueris des palmiers-doum, se prosterner devant la dame des Deux Terres, qu'elle accorde une belle sépulture après la vieillesse, que mon nom demeure dans son sanctuaire ...

 

 


 

RAMOSE

Stèle de Dorpat


dans Nathalie BAUM,

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne

 

 Louvain, OLA 31, 1988,

 pp. 286-7.

 

 

16.-Palmier-doum--Temple-de-Louxor-.JPG 

 

 

     Mardi dernier, amis visiteurs, poursuivant nos réflexions à propos des noix-doum exposées ici, dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à la fois sur l'étagère accrochée à gauche du panneau central de la vitrine 6, côté Seine, ainsi que dans la coupelle 13 de la neuvième et dernière, j'ai une nouvelle fois évoqué un des membres importants du panthéon égyptien, Min ithyphallique, aux fins d'attirer votre attention sur les rapports qui, après la laitue, étaient siens avec le palmier-doum, un des arbres gages de survie pour ceux qui s'aventuraient dans les contrées arides. 

 

     Ce matin, toujours dans ce même esprit, il m'agréerait de vous entretenir d'une autre déité. En effet, au sein de cette manifestation de présences divines parmi les vivants que personnifièrent certains végétaux aux yeux des Égyptiens, le palmier-doum, outre qu'il l'était de Min, fut également une hypostase de Taouret, - comprenez : La Grande -, la Thouéris (ou Touéris) des Grecs, personnalité gravide, à l'anthropomorphisme pour le moins singulier : une tête d'hippopotame sur un corps de femme à la poitrine flasque, se tenant debout sur ses pattes postérieures, qui sont de lion, comme ses "mains" d'ailleurs, et queue de crocodile dans le dos.

 

     Plusieurs pièces furent mises au jour - table d'offrandes et stèles originaires de Deir el-Médineh -, certifiant cette complicité entre l'arbre et la déesse, à laquelle, pour la circonstance, il fut donné le nom de Taouret n mâmâouTaouret des palmiers-doum. 

 

     L'une d'elles, une stèle cintrée d'une quarantaine de centimètres de hauteur, conservée au Museum de Tartu, en Estonie, - l'ancienne Dorpat -, publiée en 1894 par l'égyptologue allemand Alfred Wiedemann (1856-1936) donne à découvrir les propos du dédicant, le scribe Ramose, que je vous ai lus d'emblée ce matin.

 

     De l'étude de ces monuments, il appert qu'au Nouvel Empire, et plus spécifiquement à l'époque de Ramsès II, Taouret fut perçue comme protectrice des défunts de la nécropole thébaine pour pallier l'éventuel manque d'eau qui pourrait survenir ; liquide qui, nous l'avons vu, était contenu dans l'amande au centre du fruit que donnait le palmier-doum.

 

     Ce "détail" botanique mis à part, quel était donc le lien entre cet arbre nain et un imposant hippopotame ? Ou plutôt, pour être précis, une femelle hippopotame.

 

     De manière à répondre à cette interrogation, je vous renvoie d'abord à un très ancien article de juin 2008 qui, déjà, vous conseillait de distinguer, dans ce cas d'espèce, le mâle, ennemi mortel de l'homme, voué au redoutable et redouté dieu Seth, de la femelle, déesse qui était censée assister et protéger toute parturiente lors d'une naissance.

 

     Ici au Louvre, parmi plusieurs figurations, j'ai retenu pour vous la petite statuette en faïence siliceuse (AF 2346) de la vitrine 2 de la salle 18,


 

Toueris-AF-2346.jpg

(© Louvre - C. Poncet)

 

dans la mesure où, posant les mains sur le hiéroglyphe égyptien signifiant "protection", elle symbolise parfaitement ses "prérogatives" mythologiques. 


     Divinité protectrice de la femme enceinte, de l'accouchement, des nouveau-nés, elle l'était également - et ce n'est point anodin -, du sarcophage.


     Bizarre, penserez-vous. Pas tellement si je vous rappelle que, dans la conception du rituel funéraire de l'époque, cette cuve de pierre matérialisait la couche où s'effectuera l'enfantement d'un défunt, où s'effectuera sa renaissance, son avènement dans une seconde vie, la seule qui soit éternelle, la seule que, son temps ici-bas durant, il s'engagera, de diverses manières, à rendre la plus agréable qu'il lui sera possible.

 

     A l'instar de Min, Taouret fut donc elle aussi symbole de fécondité, de fertilité ; à l'instar de Min, son culte fut lui aussi associé à l'Hyphaene thebaïca, au palmier-doum, qui devint son arbre sacré.

 

     Comprenez-vous maintenant la raison pour laquelle le mort se devait d'emporter quelques-uns de ses fruits dans son matériel funéraire, en vue non seulement d'accéder, par leur seule figuration, à cette éternité tant souhaitée mais aussi d'en toujours bénéficier pour se désaltérer ?

     Sans oublier que cet arbre constituait à lui seul un parfait indicateur de points d'eau salvateurs ...


     Ni qu'un autre dieu, extrêmement important, lui fut pareillement associé, à nouveau pour subvenir aux besoins de ceux qui ont soif, ainsi que diverses autres raisons que je me ferai plaisir d'évoquer lors de notre ultime rendez-vous avant les vacances estivales, mardi 8 juillet prochain.   

 

     Ces notions posées, une question me vient à l'esprit, amis visiteurs : verrez-vous dorénavant ces petits palmiers qui, très souvent, connotent pour vous le concept de vacances, de mer bleue, de plage, de farniente, avec les mêmes yeux que précédemment ?  

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 119 ; 286-7.

 

 

KOEMOTH Pierre

Bosquets, arbres sacrés et dieux guerriers, dans Egyptian religion : The last Thousend years. Studies dedicated to the memory of Jan Quaegebeur, Part 1, OLA 84, Louvain, Peeters, p. 647. 

 

 

WALLERT  Ingrid

Die Palmen im Alten Ägypten, Berelin, Verlag Bruno Hessling, 1962, pp. 106-8

 

 

WIEDEMANN  Alfred

Egyptian monuments at Dorpat, PSBA XVI, Bloomsbury, 1894, pp. 152-3.

(Librement téléchargeable sur ce site.)


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23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 23:00

 

     Paroles dites par N. : 

     Je laboure mes champs en personne et mon palmier-doum y est le palmier de Min ...

 

 

 

dans Paul  BARGUET

Le Livre des morts des anciens Égyptiens

Chapitre 124

 

Paris, Éditions du Cerf, 1967

p. 156

 


 

 

15.-Palmier-doum.JPG

 

 

   Que ce soit phytolâtrie, adoration des plantes ou dendrolâtrie, adoration des arbres ou arbustes, cette vénération des végétaux présents dans leur nature environnante que vous rencontrez communément dans le monde gréco-romain antique, il vous faut savoir, amis visiteurs, qu'elle se développa déjà autant quelques siècles auparavant en Égypte : qu'ils fussent ou non alliés à une divinité, que celle-ci soit censée les habiter ou qu'elle s'identifie à eux.

 

     Vous l'aurez certainement compris depuis que nous nous retrouvons vous et moi ici, près de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, et plus particulièrement depuis que nous nous sommes arrêtés devant la petite étagère accrochée côté Seine, à gauche du pan central, sur laquelle j'ai dernièrement monopolisé votre attention à propos de la laitue, du mimusops et de la noix-doum, les Égyptiens en effet - d'après ce qu'en dirent les auteurs classiques -, vécurent en étroite sympathie avec leurs végétaux, soit qu'ils les associèrent au monde funéraire, soit qu'ils les considérèrent en tant que protagonistes à part entière de leurs pratiques magico-religieuses, dans la mesure où ils étaient persuadés que tous procédaient des forces divines et qu'il résidait en chacun d'eux une parcelle des humeurs des dieux.


     Et notamment d'Osiris. Vous lirez en effet dans le papyrus Jumilhac (E 17110conservé au Louvre, mais non exposé, - qu'avec cliché photographique à l'appui j'avais déjà en 2010 mentionné -, document magistralement étudié et publié voici un peu plus d'un demi-siècle par l'égyptologue français Jacques Vandier (VIII, 21) : ... ce sont les humeurs divines qui ont poussé en arbres fruitiers.

 

    Et dans un des Papyri Graecae Magicae - ce que les philologues sont convenus d'appeler les Paryri magiques (ou hermétiques) grecs -, conservés soit à Paris, Londres, Leyde ou Berlin -, ne trouverez (XII, 226 ; Ier siècle de notre ère) :  ... Je suis la plante nommée palme, je suis l'écoulement de sang provenant de la tombe du Grand. (Osiris)

 

     De ces arbres fruitiers, et plus spécifiquement le palmier-dattier, en ce compris ses liens avec le dieu abydénien, je vous entretiendrai dès nos premiers rendez-vous de rentrée, fin août ou, au plus tard, en septembre.    

 

     Mais d'ores et déjà, sans évidemment prétendre à une quelconque exhaustivité, j'ai tenu pour le légume et les deux fruits que nous avons envisagés à néanmoins vous apporter un certain nombre de renseignements autres que botaniques, avec l'espoir tout simple que, quand se présentera l'opportunité d'à nouveau les croiser dans l'un ou l'autre musée, vous ne soyez plus indifférents à leur présence, plus indifférents aux rôles qu'ils tinrent au sein des cultes, essentiellement panthéistes, et funéraires du Double-Pays.

 

     Mardi dernier, rappelez-vous, en terminant notre entretien, je vous ai quelque peu annoncé celui d'aujourd'hui en vous proposant une scène peinte sur une des parois murales de l'hypogée (TT 3) datant du règne de Ramsès II (XIXème dynastie), d'un certain Pached, à Deir el-Medineh.

 

     Ce sera dans le même esprit que nous nous arrêterons un nouvel instant à Deir el-Médineh, mais dans la tombe 290 cette fois, pour y admirer une figuration fort semblable.    

 

 

IMG02979.jpg

 

 

     Agenouillé à côté d'un palmier-doum dont les feuilles suscitent ombre et fraîcheur, donc une meilleure respiration, par la brise qu'elles font naître, et penché au bord d'un bassin rectangulaire rempli d'eau - ce que symbolisent les lignes verticales brisées -, faisant ainsi l'aiguade aux fins d'étancher sa soif, - le texte indique bien : boire de l'eau près de l'arbre -, Irynefer illustre en quelque sorte les chapitres 57 à 60 du Livre pour sortir au jour (Livre des Morts, dit-on encore couramment), commençant par : Formule pour respirer la brise et avoir de l'eau à volonté dans l'empire des morts, quand, dans l'un d'eux, il invoque : Ô Hâpy, (...) fais que je puisse disposer de l'eau (...), fais que m'accompagnent les grands dieux qui président au siège du flot d'inondation ...

 

     Et enfin, dans la même nécropole, une troisième et dernière tombe, la TT 218 d'un certain Amennakht ayant également vécu à l'époque ramesside, hypogée faisant partie du complexe funéraire que partagèrent aussi son fils (TT 219) et son petit-fils (TT 220),

 

Tombes-218-a-220.jpg

 

vous retrouverez une figuration similaire à celles de Pached et d'Irynefer : sur les murs de chaque côté de la porte d'entrée de la chapelle, au sud, l'épouse du défunt boit près d'un palmier-dattier (personnifiant la déesse Nout) et au nord, le mari, dans la même attitude mais sous un palmier-doum.


     Quelques lignes de hiéroglyphes l'accompagnent :

 

     Chapitre pour boire auprès du palmier-doum, au pied de Min, le dieu. Salut à toi, qui apparais avec son ombre, dieu unique qui croît sur terre, qui donne de l'eau grâce à ses racines : puisses-tu désaltérer l'Osiris Amennakht.

 

     Vous aurez évidemment compris l'invocation, amis visiteurs, si vous vous souvenez que je vous ai déjà maintes fois expliqué que tout défunt n'avait de cesse de se comporter en vue de devenir un nouvel Osiris dans sa seconde vie.   

 

     Indéniablement, ce type de scène, récurrente dans plusieurs tombes de particuliers, suggère tout à la fois la régénération du défunt dans l'Au-delà - parfois, certains d'entre eux allaient jusqu'à souhaiter pouvoir se métamorphoser en palmier-doum ! -, et la fertilité de l'arbre capable, parce qu'il plongeait ses racines dans le "Noun primordial", en réalité dans une nappe phréatique proche de la surface du sol, de produire de nombreux fruits.


      Rappelez-vous mes propos concernant la laitue : qui dit fertilité en Égypte ancienne évoque immanquablement Min, le dieu ithyphallique, le dieu de la régénérescence, véritable personnification de la fécondité.

 

     Comprenez-vous maintenant la raison pour laquelle, en leur maison d'éternité, il était primordial pour certains privilégiés que fussent emportés noix-doum et autres fruits - réels ou simples modèles de faïence à l'instar de ceux étalés ici, dans cette partie de vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre -, aux fins d'être assurés d'en bénéficier à jamais ?


      Comprenez-vous maintenant la raison pour laquelle chez Pached, Irynefer, Amennakht et d'autres, semblables représentations d'aiguade eurent pour dessein de prouver que la présence de cet arbre considéré comme hypostase de Min leur permettait - magie de l'image égyptienne ! - de jouir de la même puissance fécondatrice toujours renouvelée ?


     In fine, l'éternelle viridité du palmier-doum en tant que symbole de virilité éternelle du défunt !   

 

 

 

 

 

      (Un merci tout particulier, ce matin, à Alain Guilleux qui, plus qu'aimablement, m'a permis d'importer de son site, pour vous, amis visiteurs, sa photo de la peinture murale d'Irynefer se désaltérant au pied d'un palmier-doum, ainsi qu'à Thierry Benderitter, d'OsirisNet, pour celle du complexe funéraire d'Amennakht et des siens.)

 

 


 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 285-7.

 

 

DERCHAIN Philippe

L'aiguade sous un palmier, dans Miettes, § 9, RdE 30, Paris, Klincksieck, 1978, pp. 61-4.

 

 

KOEMOTH  Pierre

Osiris et les arbres. Contribution à l'étude des arbres sacrés de l'Égypte ancienne, Aegyptiaca Leodiensia 3, Liège, Centre Informatique de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège, 1994, pp. 73 ; 87 et 270. 

 

 

TIMBART Noëlle

Ostracon figuré : rive d'un cours d'eau avec palmier dans L'Art du contour. Le dessin dans l'Égypte antique, Catalogue édité sous la direction de Guillemette Andreu-Lanoë, Paris, Ed. Somogy/Musée du Louvre, 2013, Notice 136, p. 297.

 

 

VANDIER Jacques

Le Papyrus Jumilhac, Paris, Centre national de la Recherche scientifique, 1961, p. 119.

 

 

WALLERT  Ingrid

Die Palmen im Alten Ägypten, MÄS 1, Berlin, Verlag Bruno Hessling, 1962, pp. 108-9 ; 133-5.

 

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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 23:00

     L'arbre qu'on appelle cucifere présente les plus grands rapports avec le dattier quant au tronc et aux feuilles, mais il en diffère en ce qu'il a un tronc divisé en deux branches, lesquelles se divisent à leur tour en deux rameaux portant des ramules très courts et peu nombreux, tandis que le tronc du dattier est simple et dépourvu de branches.

 


 

THÉOPHRASTE

Historia plantarum, II, VI, 9

 

Traduit par Victor LORET

Étude sur quelques arbres égyptiens

I. Les palmiers d'Égypte

 

 

 

 

 

 

         Mardi dernier, amis visiteurs, devant la noix-doum

 

 

E 14189 - Noix-doum

 

 

exposée ici devant nous sur l'étagère, côté Seine, de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, après le perséa/mimusops envisagé en mai, nous entamions un nouveau cycle de rencontres autour d'un autre arbre, le palmier-doumle Cucifera thebaica comme vous venez de le lire chez le naturaliste grec Théophraste ; l'Hyphaene thebaica des botanistes contemporains.

    

     Et puisque j'y fais référence, convoquons, voulez-vous, une nouvelle fois ces scientifiques à la barre et écoutons ce qu'ils ont à nous enseigner à propos des palmiers africains.

 

     D'emblée, en guise de mise au point générale, s'opposant vigoureusement à Théophraste qui avançait que les Égyptiens ne rencontrèrent que deux types - dattier et cucifère - faisant partie de la famille des Palmae, nos savants actuels affirment au contraire qu'ils en côtoyèrent quatre : le Phoenix dactylifera, nommé "beneret" par les habitants des Deux-Terres, et que vous connaissez mieux sous le nom de palmier-dattier,

 

 

Palmier-dattier--3-.JPG

 

sur lequel j'aurai l'opportunité d'attirer votre attention après les vacances d'été, mais dont je vous propose d'ores et déjà un gros plan des fruits, 

 

 10.-Fruits-Palmier-dattier.JPG

 

ainsi que quelques exemplaires, et des noyaux,

 

 

Coupe-15---Dattes-et-noyaux-de-dattes--N-1418-.JPG

 

 

conservés dans cette coupelle 15 de la vitrine 9, la dernière de cette même salle avant de pénétrer dans la suivante ;

 

l'Hyphaene thebaica, le palmier-doumle "maâmaâ" des textes hiéroglyphiques,    

 

 

 14.-Palmier-doum.JPG

 

 

dont je vous avais présenté les fruits dans une coupelle voisine ;

 

 

      Coupe 13 - Noix de palmier-doum

 

 

le Medemia argun, qui subsiste de nos jours au Soudan - la Nubie antique -,

 

Medemia-Argun.jpg

(© http://www.virtualherbarium.org/psg/flagship/Medemia_argun.html)

 

et dont à nouveau l'indispensable socle-vitré 9 nous donne à voir plusieurs exemplaires de sa production du temps où l'espèce était encore présente en Égypte.

 

 

Coupe-12---Fruits-palmier-argun--E-2789-.JPG

 

 

     Et enfin, le Phoenix reclinata - vraisemblablement l'ancêtre du palmier-dattier -, dont seuls des pollens et des graines furent mis au jour dans des tombes prédynastiques, ainsi qu'au niveau de sites préhistoriques, notamment l'oasis de Kharga, dans le désert occidental, approximativement à 200 kilomètres à l'ouest d'Edfou et d'Esna.

 

     Le palmier-doum que vous distinguerez sans nulle hésitation de ses congénères grâce à son tronc ramifié se révèle, comme eux tous, dioïque : entendez que chaque individu ne porte que des inflorescences de même sexe. Autrement exprimé : ses fleurs mâles et femelles poussent sur des arbres différents, les premiers, franchement plus petits et plus minces, se développant plus rapidement mais persistant un moins long temps que les seconds.

 

     Se déployant dans les vallées chaudes, sur un sol susceptible d'être alimenté en eau, il s'élève à 15 ou 20 mètres de hauteur.

     Dans le continent africain, il s'en trouve de nos jours fleurissant chaque année en avril sur une large superficie qui s'étend d'ouest en est, de la Mauritanie à la Somalie. 

 

     On sait qu'aux époques pharaoniques, il poussait déjà dans la Vallée du Nil, en Haute-Égypte, mais aussi en bordure du Delta, dans les oueds, ainsi que dans les régions désertiquesoasis du désert libyque ou autres, ses racines puisant aux nappes phréatiques l'eau qui lui permettait de vivre normalement.

 

     Ces palmiers crûrent également en Nubie, dont ils furent indéniablement un des éléments les plus caractéristiques de la flore, et, bien sûr, au célèbre pays de Pount, si je me réfère à cette scène gravée au niveau de la deuxième terrasse du temple de millions d'années d'Hatshepsout, à Deir el-Bahari, présentant les richesses rapportées lors de l'expédition qu'y fit mener la reine.


 

 Deir-el-Bahari---Palmiers-doum---c-Martine.jpg

 

 

     Ainsi que je l'ai tout à l'heure incidemment souligné et comme vous le montrent le relief ci-dessus, mais aussi la cuillère à offrandes très structurée, au cuilleron figurant une feuille orbiculaire qu'encadrent deux petites feuilles palmées,


Cuillere-a-offrandes--Gulbenkian-.jpg

 

 

que j'avais jadis admirée à la Fundaçao Calouste Gulbenkian, de Lisbonne, - et dont je vous propose un cliché que je me suis autorisé à réaliser à partir de mon propre catalogue -, l'arbre, qui se caractérise généralement par un tronc cannelé, se subdivise, à différentes hauteurs, en deux, trois, voire cinq branches développant ainsi plusieurs ramifications, capables de s'entrecroiser et se terminant par des faisceaux de 20 à 30 feuilles, d'une longueur variant entre 2 et 2,50 mètres. 

 

     Cette distinction qui fait de l'espèce une exception au sein de sa propre famille, Théophraste l'indiquait déjà quand il établit la comparaison, que vous avez ce matin découverte d'emblée dans l'exergue, entre les deux plus importants palmiers d'Égypte.

  

     La feuille du palmier-doum, à l'instar de celle, unique, apparaissant en bas-relief sur une des parois du Jardin botanique de Thoutmosis III, à Karnak,

 

Jardin-botanique---Palmier-doum---c-Francois.jpg

 

est formée d'une quinzaine de lobes, érigés, en forme de fer de lance - lancéolés, donc -, et aux bords repliés vers l'intérieur - indupliqués, selon l'expression des botanistes. 

 

     Son pétiole, demi-cylindrique, atteignait de 90 à 140 centimètres et, comme à Karnak, pouvait se hérisser d'épines.

 

     Cette feuille s'utilisa également en sparterie pour, par exemple, confectionner cordes et balais, ces derniers dans le but ultime d'éradiquer les forces hostiles, qu'elles sévissent dans la demeure ou dans les tombes ...

 

     Il faut également savoir que les prêtres d'Isis, ainsi que les magiciens, furent contraints de porter des sandales élaborées à partir de ses fibres.

 

     Et puisque chaussures j'évoque, ajoutons que la lecture de L'âne d'or, de l'auteur latin d'origine africaine Apulée (IIème siècle de notre ère) nous apprend que les "pieds divins" d'Isis étaient chaussés de sandales tressées dans les feuilles de cet arbre. 

     De nos jours, avec celles du dattier, elles servent encore à confectionner tapis et paniers. 

 

     Quant au bois du palmier-doum mâle, aux fibres noires mais à la moelle jaune pour le tronc, incolore pour ce qui concerne les branches, serré et dur, il bénéficia très tôt d'une réputation de solidité, de résistance, plus grandes d'ailleurs que celles du dattier. Raison pour laquelle il servit comme bois d'oeuvre tout à la fois dans les domaines architectural et naval, mais également domestique : ainsi l'édition princeps de l'étude du palmier-doum qu'a réalisée Raffeneau-Delile pour la Description de l'Égypte cite-t-elle Théophraste (Hist. plant., Livre IV, chapitre 2) qui affirme que "Les Perses recherchoient ce bois pour en faire des pieds de lit." 

 

     J'ai tout à l'heure insisté sur le fait que les palmiers égyptiens, qu'ils soient dattiers ou doum, se développèrent sur différentes terres arides égyptiennes grâce à la présence de points d'eau, quels qu'ils soient.

 

     C'est plus que probablement cette particularité, à laquelle s'ajoute tout naturellement l'ombre projetée sur le sol par leurs couronnes de feuilles procurant fraîcheur et bien-être à ceux qui l'approchaient, qui firent que ces arbres constituèrent un des thèmes récurrents des artistes du Nouvel Empire mandés pour interpréter, grâce à la peinture et à la réalisation de bas-reliefs, l'une ou l'autre croyance funéraire sur les parois murales des tombeaux de particuliers.

 

     Ainsi, parmi d'autres, dans l'hypogée de Pached, à Deir el-Médineh (TT 3), datant du règne de Ramsès II (XIXème dynastie), rencontrerez-vous, amis visiteurs, ce topos de l'aiguade figurant le défunt, pratiquement à plat ventre, se désaltérant à son pied, avec de l'eau représentée, selon la codification traditionnelle, par des rayures bleues.   

 

Deir-el-Medineh---Tombe-de-Pached--TT-3----Defunt-sous-un-.jpg


 

     Parmi d'autres, viens-je d'indiquer car il vous faut être conscients que bien des mythes se développèrent à partir des quelques espèces d'arbres qui vécurent dans l'environnement immédiat des Égyptiens de l'Antiquité.

 

     Et ce sont précisément de ces doctrines phyto-religieuses, de ces pratiques de dendrolâtrie, - comprenez : liées à la vénération d'un arbre -, que, le 24 juin prochain, j'aimerais vous entretenir, à propos, bien évidemment, du seul palmier-doum, et cela, un peu dans l'esprit, souvenez-vous, de notre rendez-vous du 6 mai dernier, consacré à la laitue.      

 

     A mardi ?

             

 

      (Immense merci à tous ces lecteurs-amis que je sollicite régulièrement pour obtenir des photos d'Égypte et/ou du Louvre : Martine, SAS, Louvre-passion, François, Thierry Benderitter ... ; et, aujourd'hui tout particulièrement, à toi, Marie Louxor, conceptrice d'un blog qui nous fait regarder, autrement, c'est-à-dire au plus proche de la quotidienneté de ta vie là-bas, le pays que tous, ici, nous affectionnons ...)

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

AUFRERE  Sydney H.

Les parures végétales du magicien d'après les papyrus magiques grecs et égyptiens. Les palmes, l'olivier, l'ail, l'oignon et le styraxdans Encyclopédie religieuse de l'Univers végétal (ERUV II), Montpellier, Université Paul-Valéry, 2001, pp. 387-93.

  

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 92, note 477 ; 106-18 ; 340.

 

 

BEAUVERIE Marie-Antoinette

Description illustrée des végétaux antiques du Musée égyptien du LouvreB.I.F.A.O. 35, Le Caire, I.F.A.O., 1935, pp. 121-2.

 

 

BEAUX Nathalie

Le Cabinet de curiosités de Thoutmosis III, OLA 36, Louvain, Peeters, 1990, pp. 207-9.

 

 

DERCHAIN Philippe

L'aiguade sous un palmier, dans Miettes, § 9, RdE 30, Paris, Klincksieck, 1978, pp. 61-4.

 

 

LORET  Victor 

Étude sur quelques arbres égyptiens. I. Les palmiers d'Égypte, dans Recueil des travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, Volume 2, Livre 1, Paris, F. VIEWEG Éditeur, 1880, pp. 21-6.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.)

 

 

RAFFENEAU-DELILE  Alyre

Description du palmier doum de la Haute-Égypte, ou Cucifera thebaïca, dans Description de l'Égypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française, publié par les ordres de Sa Majesté l'Empereur Napoléon le Grand, Volume V : Histoire naturelle, Tome I,  Paris, Éditions de l'Imprimerie nationale, 1809, pp. 53-8.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.) 


 

THÉOPHRASTE

Historia plantarum, II, VI, 9, traduction de Victor LORET, Étude sur quelques arbres égyptiens. I. Les palmiers d'Égypte, dans Recueil des travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, Volume 2, Livre 1, Paris, F. VIEWEG Éditeur, 1880, pp. 21-6.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.)   

 

 

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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 23:00

     Le Doum croît auprès des monumens de Philae, de Thèbes et de Denderah. Sa verdure contraste avec la sécheresse des lieux qui l'environnent. En s'élevant dans les plaines presque stériles qui bordent le désert, il présente un rempart contre les vents et les sables ; et il rend propre à la culture, des lieux qui seroient abandonnés, s'il ne les abritoit.

 


 

Alyre RAFFENEAU-DELILE

Description du palmier doum de la Haute-Égypte, ou Cucifera thebaïca

       

 

 

     Les passionnés d'Égypte ancienne dont vous et moi sommes, amis visiteurs, n'ignorent certes pas toute l'importance que revêt Montpellier dans notre domaine de prédilection, avec son université Paul-Valéry au sein de laquelle s'est développé un très intéressant Centre François-Daumas, du nom du savant français (1915-1984) qui, le premier, en occupa la chaire d'Enseignement de l'Égyptologie.

 

     Ce que vous savez peut-être moins, c'est que dans le quartier vieux de cette ville du Languedoc-Roussillon se niche un exceptionnel hôtel particulier, devenu Espace Culturel depuis 1999, ayant appartenu à un certain Pierre Magnol (1638-1715), médecin, naturaliste, directeur du jardin botanique - premier Jardin des Plantes en France, souhaité en 1593 par le roi Henri IV -, "laboratoire expérimental" de simples dans un premier temps, c'est-à-dire de plantes médicinales destinées aux préparations dispensées par les Hippocrate de la Renaissance, à l'instar de celles des potagers des monastères chrétiens de notre Occident médiéval.

 

     Si ce matin j'évoque Magnol, ce n'est pas uniquement pour vous rappeler que son nom passa à la postérité grâce, notamment, au célèbre botaniste suédois Carl von Linné, - dont j'avais cité le nom en vous donnant à lire dernièrement un extrait de la cinquième promenade des Rêveries du Promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau -, qui emprunta son patronyme pour définir un laurier-tulipier importé d'Amérique, arbre à la superbe floraison printanière et à l'exquise fragrance, à l'ombre duquel, tant, je me plais à lire : le magnolia.

 

Magnolia--01-04-2014-.jpg

 

     Non, si je fais allusion à ce docteur montpelliérain, c'est parce qu'il fut le premier à classer les plantes selon leurs caractéristiques physiques. Ce que reprit et compléta Linné par la suite et qui constitue encore de nos jours la structure même de la systématique végétale, comprenez : leur groupement par systèmes.

 

     En Grèce, Théophraste d'Érèse (approximativement 371-288 avant notre ère), philosophe trente ans formé sous l'égide d'Aristote, - dont il devint le successeur à la tête du Lycée -, mais aussi savant auteur d'une Historia plantarum basée sur les renseignements colligés in situ par les compagnons d'Alexandre le Grand, fut un botaniste de renom auquel j'ai précédemment aussi fait référence dans la mesure où il s'exprima sur bon nombre de particularités de la flore égyptienne.

     J'ajoute qu'il est communément admis qu'il posséda, stricto sensu, le tout premier vrai jardin botanique digne de ce nom, celui de Thoutmosis III à Karnak, je le rappelle au passage, n'étant que représentations gravées sur des parois murales.

 

     A Montpellier, le jardin des plantes initié par le Vert Galant  - et "vert", ici, n'a strictement rien à voir, faut-il le préciser, avec les végétaux du potager royal -, prit au fil des années une extension non négligeable puisque s'y acclimatèrent des espèces exotiques.

 

     Et c'est là que j'en appelle à Raffeneau-Delile, l'auteur de l'exergue que je vous ai proposé ce matin : à l'extrême fin du XVIIIème siècle, le jeune savant qui eut l'heur, avec quelque 150 autres, d'accompagner Bonaparte lors de son expédition en terres nilotiques, non seulement rapporte en France plusieurs espèces allochtones mais aussi constitue un "herbier égyptien", prototype des futures planches de la section botanique de l'imposante Description de l'Égypte ...

 

     Cette longue introduction autour de Delile pour vous encourager, amis visiteurs, après le mimusops que nous avons de conserve rencontré les 13, 20 et 27 mai derniers, à considérer un autre fruit, un autre arbre égyptiens sur lesquels, dès aujourd'hui et les semaines à venir, j'aimerais attirer votre attention.

 

 


           C'était le 24 avril 2008Ce blog avait un mois.

     J'avais, peut-être vous rappelez-vous, évoqué ce jour-là le Belge Henri-Joseph Redouté, dessinateur spécialisé en histoire naturelle qui, lui aussi, s'embarqua aux côtés de petit général corse.

  

     Dans la monumentale Description de l'Égypte susmentionnée, de nombreuses planches sont signées de Redouté, dont celle-ci que j'ai sélectionnée à votre intention à partir du site internet qui propose l'ouvrage complet, intitulée : Palmier doum. Détails de la feuille et de la grappe.

 

 

 Palmier-doum--Redoute--Description-de-l-Egypte--Histoire-.jpg

 

 

      Ce régime, ces fruits groupés (en général une grosse trentaine), - qouqou, en égyptien ancien ; noix-doum, en "français", le second terme provenant de la langue arabe -ce sont, toutes proportions gardées, les mêmes que le modèle (E 14189), en faïence siliceuse bleue, datant du Moyen Empire, placé juste devant le mimusops, que vous  avez ici devant vous, à l'extrême droite de l'étagère accrochée au panneau central, côté Seine, de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

 

La Noix-Doum

 

       

     Mais aussi, les mêmes que ceux contenus dans cette coupelle du neuvième et dernier meuble vitré, là-bas, avant la sortie vers la salle suivante. 

 

Coupe-13---Noix-de-palmier-doum.JPG

 

 

     De forme relativement ovoïde, évoluant du jaunâtre au brun rougeâtre, cette drupe sèche sessile, - comprenez : qui semble directement attachée à son support sans intermédiaire, sans pétiole ou pédicelle -, indéhiscente aussi, c'est-à-dire qui ne s'ouvre pas à maturité mais tombe entière de l'arbre, comme une noisette ou un gland de chêne, par exemple -, est dotée d'une chair intérieure fibreuse très prisée des Égyptiens grâce à sa douceur sucrée et son arrière-goût à saveur de pain d'épice.

 

     Quant à sa membrane extérieure, fine écorce reluisante, également comestible, mais plus poivrée, elle entrait parfois dans la composition de certains pains.

 

     En voie de maturation, l'amande, le noyau de la noix-doumrenfermait un liquide lactescent, - aisé à aspirer dès le péricarpe percé -, censé abreuver les défunts assoiffés.

     J'y reviendrai ...


      A maturité, son albumen durcissait considérablement : plus souvent appelé "ivoire végétal", il permettait la confection de perles, de bracelets ou de menus objets sculptés qu'il suffisait alors de polir pour les rendre plus qu'agréables à l'oeil ...

 

     J'indique au passage, - parenthèse linguistique -, qu'il serait aussi possible de m'exprimer à l'indicatif présent dans la mesure où le palmier-doum et ses fruits existent toujours et sont donc encore consommés par les peuples africains qui le cultivent.

 

     A la différence des fruits du palmier dattier, ceux du doum ne sont mentionnés dans aucun des papyri médicaux actuellement connus, à tout le moins sous leur appellation antique de qouqou.

 

      Dans l'incontournable étude des Papyrus médicaux de l'Égypte pharaonique, publiée chez Fayard en 1995 par Thierry Bardinet, je n'en ai en effet retrouvé nulle trace. 

(Mais peut-être ai-je mal cherché ?)


     Et la lecture de l'article de Victor Loret, Étude sur quelques arbres égyptiens, référencé ci-dessous, me confirme que les auteurs anciens n'attribuèrent aucune propriété curative à ce fruit.

 

     Et pourtant, Nathalie Baum avance, p. 110 de son ouvrage, également indiqué ci-après, qu'avec ce fruit, l'on prépare des boissons fébrifuges, des remèdes contre les troubles gastro-intestinaux, ainsi que des toniques cardiovasculaires. Qui croire ?

     Mais peut-être s'agit-il de pratiques qui nous sont contemporaines mais qu'ignoraient les Égyptiens de l'Antiquité ... 

 

     Certains d'entre-vous, amis visiteurs, pourraient-ils éventuellement m'éclairer sur ce point particulier de notre entretien ? 

 

     Quoi qu'il en soit, qu'était réellement cet arbre qui  produisit la noix-doum ? 

      Eut-il un rôle à jouer au sein des croyances phyto-religieuses égyptiennes ? 

      Si oui, lequel exactement ?

 

     Voilà de nouvelles questions que nous aborderons vous et moi dès mardi 17 juin prochain, pour autant que vous acceptiez ce nouveau rendez-vous que d'ores et déjà je vous fixe. 

 


 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

AUFRÈRE  Sydney H.

La botanique et la tradition montpelliéraine et languedocienne. Le jardin botanique de Montpellier, ERUV I, Orientalia Monspeliensia X,  Montpellier III, Université Paul-Valéry, 1999, pp. XXIII-XXVII.

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, p. 106 et 110.

 

 

BEAUVERIE Marie-Antoinette

Description illustrée des végétaux antiques du Musée égyptien du LouvreB.I.F.A.O. 35, Le Caire, I.F.A.O., 1935, pp. 121-2.

 

 

BEAUX Nathalie

Le Cabinet de curiosités de Thoutmosis III, OLA 36, Louvain, Peeters, 1990, pp. 207-9.

 

 

LORET  Victor 

Étude sur quelques arbres égyptiens. I. Les palmiers d'Égypte, dans Recueil des travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, Volume 2, Livre 1, Paris, F. VIEWEG Éditeur, 1880, pp. 21-6.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.) 

 

 

RAFFENEAU-DELILE  Alyre

Description du palmier doum de la Haute-Égypte, ou Cucifera thebaïca, dans Description de l'Égypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française, publié par les ordres de Sa Majesté l'Empereur Napoléon le Grand, Volume V : Histoire naturelle, Tome I,  Paris, Éditions de l'Imprimerie nationale, 1809, pp. 53-8.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.)

 

 

TALLET  Pierre

La cuisine des pharaons, Arles, Actes Sud, 2003, pp. 82-3. 

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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 23:00

 

     D'où vient qu'il y a tant de choses que nul ne voit et qui sont pourtant sans doute parfaitement visibles : mais le chemin si simple qui pourrait y conduire nos regards n'a pas encore été tracé à nos esprits routiniers.

 


 

Carole CHOLLET-BUISSON

En cheminant

 

12 décembre 2013

 

 

 

 

     Aux temps heureux de mes années professorales, il me fut maintes et maintes fois donné de bousculer l'ordre des sujets d'un cours, - que je ne considérais de toute manière pas comme immuable -, non parce que ce programme "idéal" avait été pensé saucissonné par je ne sais quel ministre, là-bas, dans la froideur de son bureau bruxellois, tellement éloigné du milieu scolaire que pourtant il représentait et qui n'avait de cesse que son nom apparût et restât gravé dans les annales des décisions de son éphémère Cabinet, mais parce que, seul gouverneur de mon îlot de sacrés Étudiants, j'estimais qu'ainsi, - et quelles que fussent les positions de tout agent du pouvoir, mon Directeur, un inspecteur, voire ce représentant du gouvernement qui, inévitablement moins de quatre ans plus tard, serait contraint de céder son portefeuille au suivant qui, pour les mêmes raisons, déciderait lui aussi de mettre au point un "nouveau" programme portant son nom pour la postérité -, seraient mieux assimilés les rapports de causalité que je souhaitais faire comprendre entre différents événements historiques.

 

     Mutatis mutandis, dans le même état d'esprit, il me siérait ce matin, amis visiteurs, d'emprunter avec vous ce semblable chemin de traverse pour répondre à un commentaire, une réflexion, une question d'un fidèle lecteur ; pour, m'autorisant de ses propres termes, "faire un peu le ménage dans les idées reçues".

 

     La logique eût voulu qu'après le mimusops que nous avons appris à mieux connaître les 1320 et 27 mai derniers, j'envisage aujourd'hui d'évoquer l'un des autres fruits présents sur l'étagère que nous détaillons depuis le 1er avrilaccrochée côté Seine, dans la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre

 

     Une certaine logique, en fait : celle qui eût consisté à poursuivre le sujet entamé, celle qui eût considéré qu'après la vitrine 6, nous dirigions ensuite inévitablement nos pas vers les septième, huitième et neuvième.

  

     Vous et moi, nous n'en ferons rien ! Et bien que ce ne sera pas qu'un excursus réservé à ce seul mardi, je vous emmène tout de go vers le dernier présentoir vitré, vers celui auquel les Conservateurs auraient dû - selon ma logique personnelle - attribuer le numéro 7, plutôt que bizarrement lui préférer le 9. 

 

     En effet, après la présente vitrine 6, avec la 7 et la 8, nous aborderons la viticulture, avant de terminer nos pérégrinations dans cette salle par le socle-vitré n° 9 qui expose, au sein de différentes coupelles, bon nombre de "produits naturels", 

 

Vitrine-9---Coupelles.jpg

 

 

rencontrés déjà sur "notre" petite étagère.

 

     Convenez que ce raisonnement des concepteurs des lieux d'intercaler un autre vaste sujet au milieu de celui qui retient actuellement notre attention, d'imposer dans le parcours qu'ils prévoient un tout autre centre d'intérêt avant de nous suggérer de revenir au précédent, m'apparaisse pour le moins étrange ... 

 

     C'est la raison pour laquelle, sans scrupule aucun, je vous invite maintenant à m'accompagner jusqu'au dernier meuble de cette salle,  proche de la sortie donnant vers la suivante, 

 

Vitrines-6---9---Sortie-vers-salle-6.jpg

 

uniquement pour une mise au point qui répondra, je l'escompte, au questionnement de François, - puisque c'est bien de toi, mon ami, qu'il s'agit ici -, mais aussi à celui de l'un ou l'autre membre du Forum que tu administres et qu'il m'est bonheur de fréquenter.

 

     Le 30 novembre 2010, dans une intervention dédiée au Grand Chat d'Héliopolis, j'avais déclaré que la scène de la décollation du serpent Apopis par la patte armée du félidé, souvent représentée sur papyri, mais aussi dans certaines tombes, eut lieu dans le bois sacré de la ville d'Ounou, butte héliopolitaine, sorte de tertre artificiel recouvrant vraisemblablement une crypte détenant les effigies des dieux de l'Ennéade au centre duquel se dressait le balanite (Balanites aegyptiaca), le légendaire arbre-iched, que la littérature égyptologique confond encore trop souvent avec le perséa.

 

 

Chat d'Héliopolis - Papyrus d'Ani

(Chat d'Héliopolis tranchant la tête du serpent Apopis, l'arbre-iched en arrière-plan.

Papyrus d'Ani, planche X) 

 

 

     J'avais également indiqué ce jour-là que, selon certains textes, en se fendant, l'arbre-iched permettait au soleil de sortir chaque matin.

 

     Arguant de la persistance de cette vieille confusion perséa/arbre-iched, j'aimerais maintenant introduire une mise au point en prenant à témoins les botanistes contemporains qui sont enfin parvenus à s'entendre et, partant, à convaincre les égyptologues. 


      Car c'est précisément en rapport avec la renaissance quotidienne du soleil entre les deux arbres de l'horizon que réside la méprise longtemps entretenue par ces derniers : le Ficus sycomorus, mais aussi le Mimusops laurifolia, mais aussi le Balanites aegyptiaca ressortissent tous trois au domaine de la même symbolique solaire. Encore fallut-il que les scientifiques missent de l'ordre dans leur classification de végétaux de façon à affirmer, haut et fort, que :

 

* le chouab des Égyptiens correspond bien au perséa des auteurs grecs et romains, et au mimusops de la terminologie contemporaine ;

 

* l' iched des Égyptiens équivaut bien au balanite actuel.

 

   

     Penchons-nous à présent, voulez-vous, vers le socle-vitré n° 9, aux fins de visualiser les fruits comestibles du perséa/mimusops,

 

 Coupe 6 - Fruits du Mimusops (N 1417)

 

 

puis de les comparer avec ceux du balanite, communément appelés "dattes du désert",

 

 

Coupe-7---Fruits-du-balanite--arbre--iched-.JPG

 

 

sur lesquels, selon le mythe, je le précisai également en novembre 2010, le dieu, Thot, Scribe suprême, inscrivait le nom de couronnement de chaque souverain accédant au trône d'Horus. 

 

     

     Avant de vous quitter, et tout en espérant avoir aujourd'hui pleinement répondu à l'attente de certains d'entre vous, j'aimerais simplement ajouter - subtile transition permettant de nous représenter mardi prochain devant l'étagère de la vitrine 6, objet de notre attention depuis quelques mois -,

 

02. Légumes et fruits (L.-p.)

 

que dans un autre rituel, c'était sur des feuilles de palmiers qu'étaient indiqués, non plus les noms royaux, mais ceux des dieux ...    

 

 

 

     (Un merci tout particulier à Madame Florence Doyen, d'Egyptologica, de m'avoir autorisé à disposer ici d'un cliché de ce remarquable document qu'est ce feuillet du Papyrus d'Ani, ainsi qu'à deux de mes lecteurs parisiens, - SAS et V. -,  pour leur précieuse collaboration au sein du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.)

 

 


 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, p. 273.


 

GERMER  Renate

Persea, dans Lexikon der Ägyptologie (LÄ), Volume IV, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1982, colonnes 492-3. (Librement téléchargeable sur ce site.) 

 

 

SCHWEINFURTH  Georg

De la flore pharaonique, dans Bulletin de l'Institut égyptien, deuxième série, volume 3, Le Caire, Imprimerie nationale, 1882-83, pp. 66-8. (Librement téléchargeable sur ce site.)

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26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 23:00

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,

Je respire I'odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux

Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;

 

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux

 (...)

 

 

 

 

Charles  BAUDELAIRE

Parfum exotique

(Les Fleurs du Mal)

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Seuil,

p. 56 de mon édition de 1968

 

 

 

 

     Au cours de nos deux dernières rencontres, amis visiteurs, celles des 13 et 20 mai, j'ai cru bon d'évoquer le mimusops, ce fruit de l'arbre éponyme, parce que vous en avez un simulacre en faïence siliceuse bleue ici devant vous, dans la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre (E 14190)

 

 

E 14190 - Fruit du mimusops

 

 

et surtout, un peu plus loin, quelques exemplaires d'un brun orangé, vrais ceux-là, dans cette coupelle de la vitrine 9 ; j'y reviendrai en temps utile.

 

Coupe-6---Fruits-du-Mimusops--N-1417-.JPG

 

     

     Vous aurez alors remarqué qu'afin de mieux connaître ce mimusops, je fis appel à la littérature des Anciens, qu'elle soit scientifique, avec Théophraste ou classique, avec Diodore de Sicile, Pline ou Strabon, revue et parfois amendée par des savants qui nous sont plus contemporains, tels G. Schweinfurth, V. Loret, R. Germer, N. Beaux et N. Beaum, parmi d'autres ...

 

     L'exergue de ce matin vous ayant probablement mis la puce à l'oreille, vous aurez deviné qu'il me siérait aujourd'hui, en vue d'apposer un point définitivement final à ce sujet, d'inviter la poésie amoureuse, voire d'un érotisme chaleureusement sensuel, - comme la définissait feu l'égyptologue belge Philippe Derchain -, qui fit florès au milieu de la XVIIIème dynastie, soit approximativement au début du XIVème siècle avant notre ère, dans une classe sociale privilégiée grâce à l'opulence toute nouvelle que permirent les conquêtes, notamment celles de Thoutmosis III, ainsi que je vous le laissai sous-entendre, dans la rubrique Littérature égyptienne, en 2008, quand je vous fis lire quelques chants d'amour. 

 

     Et notamment, dans le cycle de ceux du Papyrus Harris 500, celui-ci, - anonyme, comme toute la littérature égyptienne d'ailleurs, les "Sagesses" exceptées -, que je vous propose dans la traduction de Pascal Vernus :  

 

Je suis en train de descendre le fleuve

Sur "l'eau du Souverain, Vie, Santé, Force",

Après être entrée dans "Le-(bras)-de-Rê".

J'ai l'intention d'aller préparer les tentes,

A l'occasion de l'ouverture de l'embouchure au canal-Ity.

Je me mettrai à courir sans m'arrêter.

J'évoquerai Rê en pensée ;

Et alors je regarderai l'entrée du "frère",

Quand il se dirigera vers le "Domaine".


Je veux me tenir avec toi près de l'embouchure du canal-Ity,

Et que tu entraînes mon coeur vers Héliopolis de Rê,

Tandis que je me mettrai à l'écart avec toi

Près des arbres parmi ceux du Domaine.

Je veux saisir les arbres du Domaine,

Que je prendrai comme mon éventail.

 

Je regarderai ce qu'il fera,

Tandis que mon visage sera tourné vers le Jardin,

Et que mon giron sera empli de (fruits du) perséa,

Ma chevelure sera ployante de baume,

Tandis que je serai comme la Vénérable maîtresse des Deux-Pays ...

 

 

     Vous aurez compris, amis visiteurs, qu'à Héliopolis se prépare une fête en l'honneur de la crue du Nil, probablement à son niveau de hauteur maximal autorisant ainsi la mise en eau d'un canal qui permettra l'alimentation de toute la région.

 

     Une jeune fille, la "soeur", profite de sa fonction d'aider à élever des tentes vraisemblablement en vue d'héberger tous ceux qui participaient aux festivités, pour rencontrer le jeune homme, le "frère", qu'elle chérit.


     (Permettez-moi d'indiquer dans cette parenthèse que semblables formulations, caractéristiques dans la poésie amoureuse égyptienne, définissaient, au-delà de toute considération familiale, ceux qui s'aimaient ; et d'ajouter que, notamment dans le premier vers de L'invitation au voyage, ainsi que dans sa version en prose, Charles Baudelaire adoptera cette même notion de "soeur d'élection".)

 

     Dans l'extrait du poème du Papyrus Harris que je viens de vous réciter, il m'intéresserait maintenant d'épingler plus particulièrement ce vers qui, j'espère, ne vous sera pas passé inaperçu :

 

     ... Et que mon giron sera empli de (fruits du) perséa 

 

     Autrement dit, après avoir coupé, en guise d'éventail destiné à se protéger de la chaleur ambiante, l'une ou l'autre branche feuillue de l'arbre lui-même - que nous connaissons maintenant, rappelez-vous, sous le nom scientifique de Mimusops laurifolia, ou schimperi -, la jeune fille en cueillera quelques fruits dont elle embellira sa poitrine.

 

     Si l'art égyptien de la statuaire vous a familiarisés avec divers motifs végétaux stylisés, gravés à la pointe des seins, qu'ils soient de déesses, de reines ou de particulières, la poésie amoureuse n'est pas en reste : seins-fleursseins-fruits -, pour reprendre les belles et poétiques images de l'ouvrage de Richard-Alain Jean et Anne-Marie Loyrette référencé ci-dessous -, s'y retrouvent à l'envi : fleurs de lotus mais aussi fruits du grenadier, du palmier-doum, de la mandragore ou, comme ici, du mimusops, sont prétextes à comparaison avec les seins de l'Aimée.  

 

    Assimilations bizarres, conclurez-vous peut-être.

     Pas vraiment si vous considérez la symbolique érotique dont certaines fleurs, certains fruits, - prémices aux rapports amoureux -, étaient porteurs. 

 

     Geste bizarre que de poser des mimusops sur sa poitrine, penserez-vous également.

     Pas vraiment si vous tenez compte que, parmi d'autres croyances phyto-religieuses, ce fruit, que les Égyptiens voyaient arriver à pleine maturité à la fin de la saison sèche, paraissait annoncer la venue de la crue du Nil nourricier, promettant fertilisation des terres agricoles, partant, abondance au pays et à ses habitants.


     De sorte que j'aime à interpréter la décision de la jeune fille comme le désir de faire comprendre à l'Aimé qu'à l'instar du fleuve, mais aussi des végétaux, preuves manifestes d'un monde fructueux et fécond, elle est elle-même belle promesse de fertilité.


     Aussi, peut-elle annoncer, en parlant de lui :

 

     Je regarderai ce qu'il fera ... 

 

     Quelle plus belle invite serait-elle encore à même d'adresser à celui dont elle espère l'étreinte ?

 

     Tels les bouquets et les guirlandes funéraires ornant le cou et le torse de certaines momies que j'ai rapidement évoqués la semaine dernière parce que composés de branchages, de feuilles et de fruits du mimusops, gages, par analogie avec le cycle solaire, du retour à la vie, d'une nouvelle naissance assurée au défunt dans l'Au-delà, ces drupes dont elle se couvre la poitrine, doivent à ses yeux et devront à ceux du jeune homme être aussi gages d'autres nouvelles naissances : celle de leur passion amoureuse, celle des enfants à venir ...

 

     Un texte anonyme grec, - Papyrus Oxyrhinchus XV 1796 -, ne proclamera-t-il pas, un millier d'années plus tard :

 

     Puisse le perséa frais sous ses verts feuillages porter de très beaux fruits (...)

Sa maturité sous la sécheresse est le signe qu'est proche le jour agréable où l'on verra l'eau nouvelle du Nil débordant, lorsque l'arbre ayant bu, voit, sous l'effet du changement d'air, s'élever hors du nouveau bourgeon en même temps que le fruit, une jeune pousse qui s'étend dans le verger

 

 

     Et notre poème consigné sur le P. Harris 500 de se terminer par ce vers :

 

     ... Tandis que je serai comme la Vénérable maîtresse des Deux-Pays ...

 

     Probablement est-il fait là significative allusion à la déesse Hathor, principe féminin universel, source de l'activité créatrice, à propos de laquelle, à maintes reprises déjà, j'ai souligné l'importance des symboles sexuels qu'elle véhiculait ; notamment à la fin de ce rendez-vous dédié aux cuillères ornées.

   

     L'éros, conclut fort à propos Philippe Derchain, fut, par toute une part de la philosophie égyptienne, regardé comme le premier moteur de l'univers.

 

     C'est à cette symbolique érotique qu'à nouveau, amis visiteurs, en invitant cette fois le fruit du mimusops à notre table, j'ai choisi de vous rendre sensibles ce matin.

 

     Fûtes-vous convaincus ?

     Vos commentaires, éventuellement, le confirmeront ... ou l'infirmeront. 

 

 

 

      (Remerciements appuyés à un lecteur parisien qui m'a fait l'immense plaisir de se rendre au Louvre pour y photographier en gros plans toutes les coupelles exposées dans le socle-vitrine 9 que nous aborderons en détails ... dans quelques mois, voire l'année prochaine plus probablement.)

 

     

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BONNEAU  Danielle

La crue du Nil, divinité égyptienne à travers mille ans d'histoire, 332 av. J.-C. - 641 ap. J.-C., d'après les auteurs grecs et latins, et les documents des époques ptolémaïque, romaine et byzantine, Paris, Klincksiek, 1964, pp. 49-50.


 

DERCHAIN  Philippe

Le lotus, la mandragore et le perséa, dans CdE Tome L, n° 99-100, Bruxelles, F.E.R.E., Janvier-Juillet 1975, pp. 82-6.

 

 

JEAN Richard-Alain/LOYRETTE Anne-Marie

La mère, l'enfant et le lait en Égypte ancienne. Traditions médico-religieuses. Une étude de sénologie égyptienne (Textes médicaux des Papyrus Ramesseum n° III et IV), Paris, L'Harmattan, 2010, pp. 72 et 79.

 

 

VERNUS  Pascal

Le cycle du Papyrus Harris 500. Premier ensemble, dans Chants d'amour de l'Égypte antique, Paris, Imprimerie Nationale Éditions, 1993, pp. 77-8 et 181. 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 23:00

 

     J'entrepris de faire la Flora petrinsularis - (entendez : la flore de l'île de Saint-Pierre) et de décrire toutes les plantes de l'île sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m'occuper le reste de mes jours. (...)

        En conséquence de ce beau projet, tous les matins après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble, j'allais une loupe à la main et mon Systema naturae sous le bras (oeuvre capitale du naturaliste suédois Carl von Linné) - visiter un canton de l'île, que j'avais pour cet effet divisé en petits carrés dans l'intention de les parcourir l'un après l'autre en chaque saison.

     Rien n'est plus singulier que les ravissements, les extases que j'éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et l'organisation végétale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le système était alors tout à fait nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques, dont je n'avais pas auparavant la moindre idée, m'enchantait en les vérifiant sur les espèces communes en attendant qu'il s'en offrît à moi de plus rares.

 

 

 

Jean-Jacques ROUSSEAU

Les rêveries du promeneur solitaire,

Cinquième promenade

 

dans Oeuvres complètes, Paris, Seuil,

pp. 521-2 de mon édition de 1967

 


 

 

     


     Nous sommes en 1765. L'écrivain philosophe, réfugié un temps dans l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne, en Suisse, s'émerveille des splendeurs des plantes qui l'environnent sur des rives qu'il estime plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève. 


     Si en admirant avec vous, mardi dernier, amis visiteurs, l'abondante végétation s'étalant sur les murs des salles du Jardin botanique de Thoutmosis III, à Karnak, ce court extrait me revint en mémoire, vous aurez compris qu'il n'y eut rien de comparable, rien d'aussi bucolique dans les propos qu'y fit graver Pharaon, son but étant, rappelez-vous, de remercier Amon de lui avoir permis, en rentrant victorieux du Rétchénou, d'être non seulement un souverain incontesté sur tout ce que le soleil entoure mais également le propriétaire d'une terre féconde.

 

     Ce n'est certes pas avec le "Linné" sous le bras que je vous accueille ce matin pour, comme promis, vous présenter le fruit du mimusops dont vous avez pu voir précédemment les diverses espèces tératologiques proposées à Karnak et les comparer avec l'exemplaire déposé ici, à l'extrémité droite de la tablette vitrée accrochée côté Seine 

 

 

Fruit du mimusops

 

dans la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre où nous sommes revenus, mais avec des connaissances actualisées grâce à une égyptologue spécialisée dans le domaine de l'archéobotanique invitée pour la circonstance : Nathalie Baum, Docteur en Philosophie et Lettres de l'Université libre de Bruxelles qui, sans pitoyable jeu de mots de ma part, honore admirablement son nom d'origine allemande puisqu'elle nous offre une étude de la végétation arborescente et arbustive des rives du Nil antique en s'appuyant sur celle présente dans la tombe thébaine (TT 81) située à Cheikh abd el Gournah, d'Ineni, haut dignitaire un demi-siècle durant, au cours de la première moitié de la XVIIIème dynastie.

 

     Ce superbe modèle en faïence bleue (E 14190) datant vraisemblablement du Moyen Empire vous permet de constater que ce fruit était de forme ovoïde, parfois un peu plus oblong, et mucroné, c'est-à-dire pointu en son extrémité.

     Dans la réalité, il était vert et d'un goût plutôt désagréable à l'entame ; puis, à maturité, jaune, charnu et doux. Il renfermait deux ou trois graines amères.

 

     Il poussait sur un arbre que les spécialistes définissent d'un nom évidemment latin : le Mimusops laurifolia, selon la nomenclature la plus récente, conspécifique du Mimusops Schimperi et que les Égyptiens nommaient Chouab, terme qui fut habituellement traduit perséa par les auteurs classiques.

 

     Pour approcher l'exhaustivité que souhaiteraient peut-être certains de mes lecteurs férus de botanique, mais approcher seulement, pas atteindre, moi qui suis néophyte en la matière, j'ajouterai qu'il fait partie d'une famille que les scientifiques ont baptisée : les Sapotacées.

 

     Le laurifolia est un arbre sempervirent, - comprenez : à feuillage persistant -, de 15 à 20 mètres de hauteur qui vivait et vit toujours dans certaines contrées d'Afrique orientale : Éthiopie, Yémen et nord-ouest de la Somalie, mais plus du tout en Égypte actuelle.

 

     Si, partiellement car ils ne sont pas toujours entièrement fiables, je me réfère aux auteurs antiques comme Théophraste ou Diodore de Sicile par exemple, il appert que nous ne devons pas l'estimer indigène dans la mesure où il ne fut implanté au pays des Deux-Terres, en provenance d'Éthiopie, via la Nubie, qu'à partir de la IIIème dynastie - fruits et graines ont été mis au jour dans le complexe de Djéser, à Saqqarah, ainsi qu'au temple de Sahourê (Vème dynastie), à Abousir -, qu'on le cultiva tant en Moyenne qu'en Basse-Égypte et que son déclin, puis sa disparition du territoire intervinrent à la fin de l'époque romaine, au 5ème siècle de notre ère donc, remplacé qu'il fut par la culture d'autres arbres fruitiers.  

 

     Ce sur quoi il me paraît le plus important d'insister à son propos, au-delà des nécessités simplement alimentaires mises en évidence par la littérature antique, c'est que ses feuilles, certaines elliptiques, d'autres obovées, toutes pointues et pubescentes en leur premier âge, mais aussi ses fleurs, courtes au bout de leur pédicelle, permirent aux proches de certains défunts de leur constituer qui un bouquet, qui une tresse ou un collier mortuaires pour les accompagner dans leur maison d'éternité.

 

     (Cette vidéo de quelque trois minutes vous donnera l'occasion d'admirer la guirlande funéraire de Ramsès II, conservée dans un herbier au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris, rue Cuvier, dans le 5ème arrondissement, proche des rues Linné, - auquel j'ai rapidement fait allusion ce matin -, et Geoffroy Saint-Hilaire, autre grand naturaliste, français celui-là, qui par ailleurs accompagna Bonaparte lors de la Campagne d'Égypte à la fin du XVIIIème siècle.)

 

      Insister aussi sur le fait que si le fruit fit partie intégrante de parements floraux habillant cou et poitrine des corps momifiés, il n'en constitua pas moins - et notamment à partir du Nouvel Empire -, un apport emmi les offrandes accordées pour l'Au-delà. 

      Raison pour laquelle il fut maintes fois reproduit en divers matériaux - faïence, comme sur l'étagère en verre devant nous, ou orfèvrerie -, en guise de modèle à déposer aux côtés des cercueils dans les tombes.


     Insister également sur le bois de l'arbre qui servit à confectionner parfois une pièce du mobilier funéraire - une statue de culte ou un petit coffre -, parfois une cuillère ornée dont le cuilleron imitait tantôt l'aspect de la feuille, tantôt celui du fruit, ainsi que vous pourrez vous en rendre compte si, au terme de notre présente  rencontre, vous prenez la peine de vous rendre en salle 9 pour y admirer, au fond de la vitrine 3, à gauche N 1750 et, à droite, N 1743.

 

 

 Cuillerons-mimusops.jpg

 

     J'allais presque oublier d'indiquer que le Papyrus médical de Londres (BM 10059) fait état de l'utilisation de la chair cuite de ce fruit, mélangée à de l'ocre rouge et de la galène, aux fins de préparer un onguent pour chasser les taches blanches dues à un endroit brûlé.

     Et le remède de préciser : Ce sera broyé avec du lait de sycomore. Enduire très souvent

 

     Avant de prendre congé de vous, amis visiteurs, avant d'envisager avec vous la semaine prochaine la symbolique que cèle le mimusops, j'aimerais vous demander quelques petits instants d'attention supplémentaires pour avancer une rapide mise au point botanico-sémantique.

 

     L'identité du chouab des textes égyptiens - le perséa dans la traduction des auteurs classiques -, fut parfaitement établie en 1890 par l'explorateur et naturaliste allemand Georg August Schweinfurth (1836-1925) : mais à l'instar de l'identification de la laitue dont je vous avais entretenu dernièrement, elle mit un certain temps à être définitivement admise par tous les botanistes, partant, par tous les égyptologues, pour la bonne et simple raison que les littérateurs antiques eux-mêmes invoqués tout à l'heure - Plutarque, Théophraste, Pline et autres Strabon ... -, confondirent plusieurs arbres - le sycomore, le perséa et le célèbre arbre-iched - sur base d'une analogie d'attributions établie par des écrits religieux - je pense notamment au chapitre 17 du Livre pour sortir au jour -, affirmant que Rê, le dieu soleil, réapparaissait chaque matin entre les deux arbres de l'horizon, divins, sacrés, symboles de renaissance, partant, d'immortalité : deux sycomores pour l'un, deux arbres-iched pour l'autre ou encore deux perséas.

 

     Des millénaires durant, ces espèces arboricoles furent ainsi allégrement amalgamées non seulement à cause d'une similitude dans les connotations religieuses, solaires, dont toutes trois se réclamaient, mais aussi à cause des botanistes qui mirent autant de temps à les identifier correctement, à les différencier dans leur systématique.

 

     Puis Schweinfurth vint, je vous l'ai dit, qui prouva que mimusops et perséa étaient parfaitement synonymes ; suivi, - 34 ans plus tard, quand même ! -, par l'égyptologue allemand Louis Keimer (encore lui !) qui établit scientifiquement la véracité des allégations de son compatriote.

 

     Autorisez-moi à vous épargner les autres discussions qui s'ensuivirent dans la communauté égyptologique (Maspero, Chassinat, Brugsch) pour tout de suite terminer, au milieu des années '80, avec l'Allemande Renate Germer qui démontra irrévocablement - enfin, j'aime à le croire ... -, que le chouab des Égyptiens est bien le perséa dans la traduction des auteurs anciens et le mimusops laurifolia (conspécifique du Schimperi) dans la taxinomie des botanistes.


     Et ceci, mais qui relève d'une autre histoire à laquelle, déjà, j'ai fait allusion, l'arbre-iched est à définitivement identifier au Balanites aegyptiaca, et non plus au perséa.

 

     Des siècles et des siècles de confusions, de discussions, de tergiversations, de convictions ...

 

     Souvenons-nous de cet aphorisme de Nietzsche dans Humain, trop humain (Robert Laffont, Bouquins, Tome 1, p. 657 de mon édition de 1993) :

 

     Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges.   

 

 

 

 

     (Merci à Etienne, un ami membre du Forum d'égyptologie que nous fréquentons tous deux d'avoir découvert la vidéo de la guirlande florale de Ramsès II  proposée par le Point, et, surtout, de m'avoir permis de l'exporter ici pour vous.)

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

AMIGUES Suzanne

Les plantes associées aux dieux égyptiens dans la littérature gréco-latine, ERUV II, Montpellier 2001, pp. 429-31.

 

 

BARDINET  Thierry

Les papyrus médicaux de l'Égypte pharaonique, Paris, Fayard, 1995, p. 492.

 


BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 87-90 et 263-73.

 

 

BEAUVERIE Marie-Antoinette

Description illustrée des végétaux antiques du Musée égyptien du Louvre, B.I.F.A.O. 35, Le Caire, I.F.A.O., 1935, pp. 133-4.

 

 

BEAUX Nathalie

Le Cabinet de curiosités de Thoutmosis III, OLA 36, Louvain, Peeters, 1990, pp. 158-60.

 

 

KOEMOTH  Pierre

Osiris et les arbres. Contribution à l'étude des arbres sacrés de l'Égypte ancienne, Liège, Aegyptiaca Leodiensia 3, 2011, pp 279-82.

 

 

WALLERT Ingrid

Der verzierte Löffel. Seine Formgeschichte und Verwendung im Alten Ägypten, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1967, pp. 142 et 144.

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