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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 23:00

 

     Mme Bonacieux et le duc entrèrent au Louvre sans difficulté ; Mme Bonacieux était connue pour appartenir à la reine ; le duc portait l'uniforme des mousquetaires ... 


 

Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires

 

Genève, Famot,

p. 147 de mon édition de 1986

 

 

 

     La première partie du titre de mon intervention de ce matin,  vous l'aurez compris, amis lecteurs, laisse supposer que je vais sous peu retrouver, à tout le moins au terme de notre rendez-vous, ce Paris perdu que j'évoquai la semaine dernière.

 

     En revanche, et parce que nous célébrions hier en Belgique un anniversaire particulier : un an sans gouvernement officiel, j'en suis venu à me demander si longtemps encore je vais chercher un pays, le mien, avant d'y connaître, politiquement structuré, un vrai gouvernement issu des élections du 13 juin 2010 qui, enfin, aura prérogatives pour envisager de nouvelles dispositions dans des domaines moins conventionnels que celui des "affaires courantes" ...

 

 

     A défaut, je pourrai, j'espère, toujours me réfugier en cette ville dans laquelle j'ai abondamment erré, souvenez-vous, en quête de "Mon Paris" et grandement angoissé mardi et samedi derniers de ne rencontrer que dissimulations, replis et camouflages de toutes sortes lors de mon récent séjour.


 

     Comme je l'avais prévu, le deuxième jour, dès l'ouverture au public, je décidai de pénétrer,  à l'instar de huit millions et demi de  visiteurs chaque année, dans l'Antre de la Culture,


 

-Paris--042.jpg

 

non par une de ses entrées côté Seine

 

-Paris--284.jpg

 

 

qui, non seulement, m'eût remémoré bien des craintes de la veille mais aussi contraint à me retrouver dans la Cour Napoléon, où malgré l'heure matinale

 

-Paris--276.jpg

 

beaucoup déjà se pressaient pour s'agglutiner à un bien bizarre serpent d'humains que l'envie et le bonheur d'être des privilégiés rendaient stoïques alors que leur attente risquait de s'éterniser.

 

     En réalité, comme à mon habitude depuis bon nombre d'années, je préférai l'accès nettement moins fréquenté - parce que vraisemblablement moins connu des étrangers -, du 99 de la rue de Rivoli et, par la pyramide inversée,


 

Pyramide-inversee.JPG

 

 

rallier le hall Napoléon qui, doucement, s'éveille.

 

 

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     D'aucuns me suggéreront peut-être que, pour échapper à la foule, d'autres moyens eussent été possibles :

 

 

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ou peut-être :

 

Pyramide---Reparation.JPG

 

 

     Je leur accorde ! Mais point encore n'ai osé ...

 

  

     Sous la pyramide, comme convenu, je fus abordé par SAS, mon contact parisien.

Notre échange ne dura guère, nos missions respectives emplissant notre temps. Il ne fallait pas non plus éveiller le moindre soupçon : je voulais rester anonyme de manière à tranquillement poursuivre mes recherches. Discrètement, il me fournit LE document attendu qui, modestie mise à part, me remplit d'une certaine satisfaction.

  Le-Flash--Mai-2011-.jpg

 

 

     Comme à mon habitude également, c'est, par l'escalator Sully,  vers le Département des Antiquités égyptiennes que je me dirigeai en priorité, longeant pour y accéder les fondations mises au jour de l'arsenal de Philippe Auguste qui allait devenir le médiéval palais des rois de France, sur lesquelles étaient projetées de minuscules silhouettes se mouvant en surface, oeuvre de l'artiste israélienne Michal Rovner.

 

 

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     Bien évidemment, Lui, m'attendait patiemment, comme à chaque fois, sans un mot ...

 

 

Crypte.jpg

 

     (Merci, SAS. Pour ce cliché ; pour tout.)


 

     Après avoir rapidement traversé les douze premières salles de la section égyptienne sous l'oeil bienveillant de certains de ses congénères,

 

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j'arrivai enfin au sortir de l'immense Galerie Henri IV.

 

 

Salle-12.JPG

 

 

Et, plutôt que descendre vers la Crypte d'Osiris,

 

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je bifurquai sur ma droite, vers la salle 12 bis, accueilli par Emile Prisse d'Avennes en personne.

 

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     Dans ce fort petit espace, sur ma gauche : la "Chambre des Ancêtres de Thoutmosis III",

 

Salle-12-bis--partie-gauche---Photo-Louvre---E.-Revault.jpg

 


quelques monuments de pierre et, au plafond, à droite de l'entrée, le célèbre "Zodiaque" de Denderah.


 

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    Dans ce lieu exigu réaménagé pour l'exposition "Égypte de pierre, Égypte de papier", seules la "Chambre des Ancêtres" et les vitrines aditionnelles nous intéresseront sous peu.

 

     C'est la raison pour laquelle je vous fixe un nouveau rendez-vous, ici même amis lecteurs, ce tout prochain samedi : en quelque sorte mon  Appel du 18 juin ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 23:00

 

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie

N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,

Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,

Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

 

 


 

Charles  BAUDELAIRE,

Le Cygne

Extrait de Les Fleurs du Mal, (LCCCIX)

 

Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale",

p. 97 de mon édition de 1968.

 

 

 

 

      Avais-je perdu Paris ?, me suis-je interrogé ce mardi, souvenez-vous amis lecteurs, en déambulant dans les rues de la capitale qui, jadis, m'ouvrait si largement les bras.

 

 

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     Inquiet, je ne pus m'empêcher de consulter un savant, du Nord, qui me confirma que la  ville existait toujours bel et bien. Belle et bien.


 

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     De sorte qu'il me fut maintes et maintes fois reproché - et de manières souvent fort peu amènes - d'avoir osé proclamer la disparition de Paris.


 

     J'avais assurément perdu la tête, affirma l'un, sans le moindre sourire - (il n'était, de toute évidence, point rémois).

 

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     J'étais bon à colloquer, lança un autre.


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     Si certains me grimaçaient leur animadversion,

 

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voire même n'hésitaient pas à me cracher leur mépris au visage,

 

 

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d'autres, moins iréniques, voulurent attenter à mes jours en me lapidant,

 

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ou me piétinant ...


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     Il y en eut même qui me mirent en joue !

 

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     Plus réservés, beaucoup  me battirent simplement froid, rubiconds qu'ils étaient d'un dépit mal retenu ...

 

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      La vindicte à mon encontre, vous en conviendrez aisément, se révéla plus que palpable !

 

 

     Et pourtant, les preuves de ma bonne foi, de chaque côté de la Seine, étaient patentes : non seulement d'illustres bâtiments disparaissaient derrière des écrans improvisés

 

 

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dont l'excellence de la toreutique, pour certains d'entre eux, n'était plus à démontrer,

 


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mais d'autres désiraient manifestement s'offrir une nouvelle raison d'être : un Roland Garros par-ci,


 

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 un long champ de courses hippiques par-là,


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voire même un pont vers le troisième millénaire de la communication  ...

 

 

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     Turbide, je cherchai vers qui me tourner ...

     Naïf, je me dis que la police, elle, pourrait assurément me renseigner, voire même devenir mon cicérone ...

 

 

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Mais là aussi, je fus décontenancé : même ses services se voilaient la face sur grande échelle !

 

 

     Probablement rabelaisien, n'auriez-vous pas un tantinet forcé sur la dive bouteille ?, fut-il insinué.

 

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     Abstème, je ne bois que de l'eau ... - ou presque -, 


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j'en fus marri ; et vert de rage !

 

 

     Pour m'amener à résipiscence, on insista : Une bonne tasse de café ne vous serait-elle pas profitable ? 

 

 

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     Me furent également conseillées, une douche froide


 

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pour me remettre quelques idées en place ...

 

et  une partie de bowling, pour me délasser : mais tant les quilles

 

 

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que les boules

 

 

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me parurent impossibles à manipuler ...

 

 

     Désemparé, incompris de tous, il ne me restait plus, après avoir cherché à me sustenter,

 

 

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qu'à rentrer à l'hôtel pour y passer une nuit salvatrice

 

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avant de décider le lendemain matin de forcer coûte que coûte les huis de ces temples de la culture pour lesquels, en définitive, j'avais entrepris le voyage et qui ne se privaient pas de proclamer toujours plus évidente la beauté de Paris ...

 

 

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     Parce qu'assurément, Paris le valait bien !

 

 

     Et parce qu'aussi un diamant est éternel ...

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 23:00

 

     La suite logique de nos déambulations au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre eût voulu que nous nous retrouvions ce matin en salle 5 - et plus spécifiquement devant la seconde vitrine à porter le numéro 4 - pour y admirer les fragments peints soustraits jadis aux parois de chambres du mastaba de Metchetchi dont nous avons, ces dernières semaines, étudié avec force détails le linteau de la porte d'entrée. 

 

     Cela posé, fidèles amis lecteurs, vous ne vous étonnerez pas, à tout le moins je le présume, que mon intention soit, dès aujourd'hui et jusqu'aux prochaines vacances d'été, de fondamentalement bouleverser cette ligne de conduite impulsée à votre blog favori pour vous convier à m'accompagner, ces quelques  prochains mardis et samedis de juin, à Paris, aux fins, notamment, de visiter la double exposition qu'à la fois le Louvre et la BnF ont en ce printemps 2011 consacrée à Emile Prisse d'Avennes ...

 

     Aujourd'hui, en guise de première approche, un pari : vous donner à voir "Mon Paris". 

 

 

 

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
    Une voix retentit sur le pont : " Ouvre œil ! "
    Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
    " Amour... Gloire... Bonheur ! " Enfer ! C'est un écueil !


 

Charles  BAUDELAIRE,

Le Voyage

Extrait de Les Fleurs du Mal, (CXXVI)

 

Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale",

p. 123 de mon édition de 1968.

 


 

 

 

      Paris.

    Après quelque deux heures et dix minutes de trajet,

 

 

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me voici enfin revenu !

 

     Un amour démesuré, passionnel, nous lie depuis tant et tant d'années. Je l'aime ; elle m'aime ;

 

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parce que c'est elle ; parce que c'est moi ...

 

 

     Paris. 

     Bouillonnante, brillante, bigarrée, "Ma Ville", après deux longues années d'une intolérable absence, ne peut, c'est certain, que m'ouvrir grand les bras.

 

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     Un malaise, imperceptible, lancinant, indicible, m'étreint toutefois dès les premiers pas : "Ma Ville", que des touristes néanmoins arpentent, me semble désertée ;

 

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absente presque ; délaissée assurément ; ailleurs, en fait !  

 

 

     J'avais été quasiment seul, l'autre matin,


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sur le quai de la gare des Guillemins, dôme ferroviaire vitré que les crayons et l'imagination hardie de Santiago Calatrava avaient récemment offert aux Liégeois.

 

     Et cette solitude eût déjà dû éveiller mes soupçons, constituer un indice ...

 

     Celés derrière de hauts boucliers de bois modernement armoriés, infranchissables protections pour le commun des touristes,

 

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les monuments parisiens les plus fréquentés ne sont plus que l'expression d'un passé révolu, d'une activité jadis débordante qui, indubitablement, en ce mai printanier, s'étiole, se raréfie, s'éteint ...

 

     Je m'inquiétai de cette situation, posai des questions : certains me firent grise mine.

 

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Des non-êtres, hâves à souhait, ça et là, me scrutèrent,

 

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me narguèrent même, sous les néons indécents et clinquants d'enseignes racoleuses.

 

     Quel léviathan s'était ainsi emparé de Lutèce ?


 

     Sa propre cathédrale, par exemple, lumière gothique dominant son île, tente elle-même de se dissimuler.

 

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     Subrepticement pourtant, à la droite du parvis de l'imposant emblème catholique médiéval, Charles le Grand - Carolus Magnus pour les intimes -, 


 

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une ancienne connaissance - n'est-il pas né lui aussi en province de Liège, à quelques encablures de la gare renouvelée ? -, accompagné de deux ou trois leudes, du bout de sa lance m'en indique l'auguste direction.

 

 

     Nonobstant, un vrai sentiment de panique s'était ce jour-là incontestablement emparé de beaucoup : certains s'empressaient de retenir la Dame sur un morceau de tissu ;

 

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d'autres, de la cadenasser pour l'empêcher de disparaître à jamais ...

 


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     On m'invita, moi l'agnostique, à prier !

 

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     J'en vis qui perdirent connaissance,

 

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que des amis se jurèrent de réanimer ...

 

 

     Paris me sembla n'être plus que le reflet d'un éclatant avant.

 

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     Que se passait-il  ?  Avais-je perdu "Mon Paris" ?

 

 

     Cette ville qui n'eut de cesse de m'entraîner toujours plus haut vers la culture ;


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cette ville fenêtre-sur-le-monde

 


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où se sont entrecroisés tant d'idées, de concepts, de théories philosophiques, de systèmes politiques ;


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cette ville qui a brassé tant d'ethnies,


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de connaissances, partant, d'espoirs en un avenir multi-culturel des plus profitables, se peut-il qu'elle ait soudain décidé d'avancer masquée ?


 

     Avais-je perdu "Mon Paris" ?

 

     Il fallait que j'en aie le coeur net ; il fallait que je voie d'autres quartiers ...

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 23:00

 

     Avec cette huitième maxime qu'a dû moult fois recopier le scribe Ounenefer photographié la semaine dernière à votre intention dans la vitrine 2 de la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, 

 

 

Scribe-Ounenefer-A-82--27-05-2011-.jpg

 

 

nous retrouvons deux notions égyptiennes essentielles sur lesquelles, souvenez-vous, amis lecteurs, je vous avais donné quelques mots d'explication : la maât et le ka.


     Vous me permettrez donc ce matin de n'y point revenir et de tout de suite vous proposer de découvrir ce nouvel apophtegme  ...

 


 

 

Si tu te trouves être un homme de confiance

Qu'un dirigeant dépêche à un dirigeant,

Sois extrêmement précis quand il te dépêche.

Effectue pour lui la mission comme il dit.

Garde-toi de médire par une parole

Susceptible de rendre un dirigeant envieux à l'égard d'un (autre) dirigeant.

Tiens-t'en à la maât, ne la transgresse pas.

Ce n'est pas en fonction d'un épanchement qu'on fait rapport.

Ne dénonce aucune personne que ce soit, grande ou petite,

C'est l'abomination du ka.

 

 

 

 

(Vernus : 2001, 81)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 23:00

 

     Lors d'un de nos précédents rendez-vous devant le linteau de l'entrée du mastaba de Metchetchi exposé ici dans la première vitrine 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'avais,  vous vous en souvenez certainement, amis lecteurs, longuement évoqué la notion de perspective dans l'art de la statuaire colossale des souverains égyptiens à partir du règne d'Hatchepsout, au Nouvel Empire.

 

     Mardi dernier, juste avant de me rendre à Paris où je passe aujourd'hui ma dernière journée de visites d'expositions, nous avions ensemble quelque peu détaillé l'extrémité gauche de cet imposant fragment de calcaire

 

Extremite-gauche-du-linteau-E-25681.JPG

 

pour nous attacher à la figuration du père, en taille dite héroïque et du fils, conventionnellement plus petit.

 

     C'est précisément à cette présentation de Ptahhotep en réduction que je voudrais  ce matin accorder une  ultime fois mon attention en guise de point final à l'étude de ce monument. 

 

 

     Vous aurez probablement remarqué qu'il m'arrive parfois d'émailler mes considérations égyptologiques de l'un ou l'autre extrait d'ouvrages de philosophie que je lis en parallèle, pour me délasser ... Et notamment, ces dernières semaines, ceux du philosophe français Maurice Merleau-Ponty (1908-1961).

 

       Son oeuvre maîtresse, Phénoménologie de la perception (Editions Gallimard, Collection "Tel" n° 4) retient pour l'instant plus particulièrement mon attention. A la lumière de cette lecture, et plus spécifiquement des passages dans lesquels il évoque les notions de profondeur et de perspective, j'ai franche envie de reconsidérer la théorie habituellement prônée par les égyptologues à propos de la taille des personnages sur une représentation funéraire telle que celle que nous avons ici devant nous. 

 

     Permettez-moi, d'emblée, de préciser que ce que je vais  maintenant développer n'engage que ma propre réflexion ; et d'ajouter qu'il serait par ailleurs extrêmement intéressant qu'elle soit lue et évidemment commentée, voire éventuellement combattue par vous, fidèles amis lecteurs ou - on peut toujours rêver - par des  historiens de l'art qui, d'aventure, rencontreraient mon blog, pour autant que tous, vous m'opposiez des arguments solidement étayés ... 

 

     Mon hypothèse est simple : et si l'artiste avait volontairement représenté le fils du défunt de manière réduite pour faire état de la perspective ? Ce qui signifierait que l'idée de convention symbolique généralement chère aux égyptologues pourrait ne pas être exacte.

 

     Me mit la puce à l'oreille, cette remarque du grand savant belge Jean Capart à propos d'une représentation semblable dans la tombe de Nefer-Seshem-Rê, à Saqqarah :

 

     "Le fils est debout, remplissant l'espace laissé libre entre la ligne du sol et la pointe antérieure du pagne de son père, ce qui pourrait servir à montrer que les proportions des personnages dans les reliefs égyptiens sont déterminées surtout par l'espace laissé libre et non par l'intention de donner au défunt une taille héroïque, comme on le prétend parfois." (C'est moi qui souligne.)

 

     Pour une raison totalement différente de la mienne, je vais y venir, Jean Capart n'accréditait donc déjà pas trop, au début du siècle dernier, la notion de codification, de convention  pour expliquer la différence de hauteur des figurations humaines.

 

    J'avance, pour ma part, que si le lapicide antique avait désiré représenter Ptahhotep tel qu'il était dans la réalité, c'est-à-dire aux côtés de son père, à peut-être seulement deux ou trois mètres de distance, convoquant un principe élémentaire de perspective, il l'aurait obligatoirement figuré rapetissé, suivant en cela une réflexion développée par Merleau-Ponty (p. 295 de mon édition 2001 de l'ouvrage que j'ai mentionné en introduction) : la profondeur est tacitement assimilée à la largeur considérée de profil.

 

     En m'autorisant de la distinction qu'établit le philosophe français, p. 301, entre perspective perçue et perspective géométrique,  je pourrais ici estimer que l'artiste graveur a usé d'une perspective perçue par son regard sans toutefois la rendre véritablement géométrique.

 

     En d'autres termes, le fait d'avoir figuré le fils plus petit que le père ne relèverait alors nullement de cette convention établie dès les premiers balbutiements de l'art égyptien qui voulait que le défunt soit de taille supérieure par rapport à toutes les autres personnes qui l'entourent mais bien plutôt d'un choix délibéré de l'artiste de traduire de la sorte ce qu'il constate quand il regarde les deux hommes côte à côte ; donc, ce que donne en réalité la vraie profondeur.

 

     Prenant d'abord l'exemple d'une route qui, devant lui, fuit vers l'horizon, et d'un homme présent dans ce paysage, Merleau-Ponty écrit, p. 302 :

 

... un homme à deux cents pas n'est-il pas plus petit qu'un homme à cinq pas ? Il le devient si je l'isole du contexte perçu et que je mesure la grandeur apparente. Autrement dit, il n'est ni plus petit, ni d'ailleurs égal en grandeur : il est en deça de l'égal et de l'inégal, il est le même homme vu de plus loin.

 

     C'est donc ce passage précis qui m'a donné à penser qu'ici, mutatis mutandis, le graveur antique aurait peut-être bien considéré les deux hommes comme les bords de la route dans l'exemple de Merleau-Ponty : parallèles en profondeur, même si nous constatons que par volonté de décomposition de plan, il les a placés l'un devant l'autre, et de taille différente.

 

     Ce mien réquisit peut paraître osé, je vous l'accorde ... Tout droit sorti de mon cerveau bouillonnant, je le soumets à votre réflexion. 

 

     Dès demain, à mon retour de Paris, j'espère vraiment que nous pourrons en débattre ...

 

 

 

 

(Capart : 1907, 24

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27 mai 2011 5 27 /05 /mai /2011 23:00

 

     Pour autant que je respecte l'emploi du temps que je me suis préalablement fixé, quand vous allez lire sur mon blog ce matin le nouvel aphorisme de l'Enseignement de Ptahhotep, je serai personnellement en train de le découvrir sur le papyrus hiératique original présenté sous verre dans la Galerie Mansart de la Bibliothèque nationale de France où se tient pour quelques jours encore l'exposition consacrée à Emile Prisse d'Avennes : vous comprendrez donc aisément, amis lecteurs, la raison pour laquelle je ne serai pas à même d'immédiatement répondre à vos éventuels commentaires.

 

 

 

     Après la maât, dernièrement, c'est une nouvelle notion qu'ici nous allons aborder, ressortissant cette fois au domaine complexe de l'anthropologie égyptienne : il s'agit du Ka, une des composantes, avec le corps, l'ombre, le coeur, le nom, le Ba et l'Akh, de la personnalité d'un individu ;  éléments à propos desquels, un jour, aurais-je très probablement l'occasion de vous entretenir.

 

     Traditionnellement représenté comme un humain les bras levés ou par le simple signe hiéroglyphique des deux bras tendus vers le haut, comme sur la statue ci-dessous exposée au Musée du Caire,

 

 

Statue-du-Ka-de--Horawibra--Musee-du-Caire-.jpg

 

 

le Ka fut longtemps considéré par les égyptologues comme un double concentrant en lui les réserves d'énergie vitale de tout être humain. Bien qu'ils préfèrent généralement ne pas traduire cette notion d'un seul mot français tant son acception est complexe et qu'ils emploient dès lors directement le terme égyptien, on peut néanmoins le rendre, pour ici en faciliter la bonne compréhension, par "vitalité".

 

     Plutôt que "double", nous suivrons la définition que l'égyptologue français Claude Traunecker a, me semble-t-il, définitivement fait accepter, à savoir : force vitale comprise non pas comme une puissance globale et théorique, mais comme LA vie de chacun ; force créatrice qui, nichée dans l'homme, construit et entretient son corps.


     Désignant en définitive la personnalité d'un individu, le Ka est donc en quelque sorte un reflet de sa vitalité et de sa santé morale.

 

    

 

 

Si tu es un homme de ceux qui s'assoient

À une place de la table d'un plus puissant que toi,

Accepte ce qu'il donnera quand ce sera présenté à ton nez.

Tu ne devras porter le regard que vers ce qui se trouve devant toi.

Ne le transperce pas de multiples regards.

L'importuner est l'abomination du ka.

Ne lui parle pas avant qu'il ne t'ait appelé.

On ne peut se rendre compte de ce qui est ressenti désagréablement.

À toi de parler aussitôt qu'il t'aura interrogé.

Ce que tu diras sera bien ressenti.

Quant au grand, quand il s'occupe de nourriture,

Sa décision est conforme à l'ordre de son ka.

Il fera don à qui est son favorisé.

C'est une décision prise la nuit qui se trouve réalisée.

C'est le ka qui fait tendre ses deux bras.

Le grand donne, (mais) l'homme du commun ne peut y prétendre.

Manger la nourriture dépend de la décision de la divinité.

Il n'y a qu'un ignorant qui s'en plaindra.

 

 

 

(Traunecker : 1993, 26-7 ; Vernus : 2001, 80)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 23:00

 

     Le regard est ce génie perceptif au-dessous du sujet pensant qui sait donner aux choses la réponse juste qu'elles attendent pour exister devant nous.

 

Maurice Merleau-Ponty 

Phénoménologie de la perception

 

Paris, Gallimard, Collection Tel n° 4,

p. 305 de mon édition de 2001

 

 

 

 

 

Linteau-E-25681--vu-de-droite--SAS-.jpg

 

 

  (Un merci tout particulier à la conceptrice du blog Louvreboîte qui, une fois encore - et ce ne me semble pas être la dernière ! - a aimablement pallié ma carence photographique en acceptant de réaliser le cliché ci-dessus et de l'offrir à mon blog.)

 

 

 

     Lors de notre antépénultième rendez-vous devant ce superbe linteau provenant du mastaba de Metchetchi exposé dans la plus petite des deux vitrines 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'avais attiré votre attention, souvenez-vous amis lecteurs, sur un des concepts cardinaux de l'art égyptien qu'après le terme allemand inventé par l'égyptologue Emma Brunner-Traut, il est convenu d'appeler en français aspectivité.

 

     J'aimerais aujourd'hui poursuivre la description de la scène de gauche présentée sur ce grand fragment de calcaire en mettant en exergue les codes qu'elle sous-tend.

 

     Vous me permettrez de commencer mon intervention par la lecture des hiéroglyphes qui  identifient le personnage de droite comme étant, de haut en bas,

 

 

Metchetchi et son fils Ptahhotep (Linteau E 25681)

 

 

à la première ligne :  son fils aîné ; en dessous : qu'il aime et, au troisième et dernier niveau : Ptahhotep .

 

     Gravée au-dessus de lui, il est manifeste que cette annotation le concerne. D'autant plus que, selon une des conventions de l'écriture en vigueur sur les rives du Nil, elle est tournée vers la droite : elle se lit donc de droite à gauche, ce qui, je le rappelle au passage, constitue la direction dominante. Vers la droite, comme Ptahhotep lui-même ; ainsi d'ailleurs que Metchtchi ; et que toutes les inscriptions de cet imposant monument ...

 

     Ceci posé, j'insiste une nouvelle fois sur le fait que peu de gens, à l'époque, étaient à même de lire semblable inscription. Qu'à cela ne tienne, le lapicide s'organisera pour que tout le monde comprenne !

 

     Si la position du corps est mêmement représentée chez chacun des deux hommes, vous aurez évidemment remarqué que leur taille diffère complètement. Donc, en déduiront peut-être certains d'entre vous, ce premier personnage plus petit que le second est un enfant !

 

     Que nenni ! Là ne réside absolument pas la raison  : elle ressortit en fait  à une codification dont il nous faut être à nouveau conscients. Car si l'artiste égyptien avait voulu faire comprendre à l'immense majorité de ceux qui ne savaient ni lire ni écrire que le premier des deux  n'était point encore pubère, il l'aurait représenté nu, avec cette mèche particulière - dite mèche de l'enfance - retombant sur la joue que nous verrons prochainement sur un des fragments peints de la vitrine voisine (E 25524), ou encore avec le doigt à la bouche.

 

     Ici, Ptahhotep portant le même pagne que son père doit donc déjà être considéré comme un adulte.

 

     Qu'est-ce alors qui motive cette dimension réduite ? L'application de la simple convention que l'on représente traditionnellement le propriétaire d'une tombe en taille héroïque, selon la terminologie habituellement employée par les égyptologues, - le maître se doit d'être ainsi reconnu en tant que tel -, et que tous les autres personnages, quels qu'ils soient par rapport à lui, quels que soient leur âge, leur sexe, leur condition sociale, doivent obligatoirement paraître plus petits.

 

     Vous constatez également que, sur le linteau exposé ici devant nous, Ptahhotep est physiquement gravé devant son père. Autorisez-moi à derechef rapidement revenir sur le concept d'aspectivité évoqué précédemment : cette règle de la combinaison des points de vue fut ici impérativement appliquée car si l'artiste l'avait figuré exactement où il eût dû se trouver dans la réalité, c'est-à-dire aux côtés de son père, nous ne l'eussions point vu ! Le premier plan aurait caché le second. Ce qui, dans l'art égyptien, est proprement impensable car alors, cela signifierait qu'il ne désirait pas représenter ce fils aîné que le défunt tenait manifestement à avoir à ses côtés.

 

     C'est dans ce même état d'esprit qu'il faut d'ailleurs comprendre les scènes récurrentes des époux apparemment assis l'un derrière l'autre. Vous souvenez-vous, à ce propos, de l'excellent dessin qu'avait en son temps réalisé mon ami Jean-Claude Vincent à partir du splendide bas-relief des convives du banquet funéraire de Ramose figurés sur les parois de son hypogée de Cheik Abdel Gournah ? Parmi d'autres personnages, on y voyait Ouret assise derrière son époux. Pouvez-vous les imaginer un seul instant tous installés ainsi les uns derrière les autres, un peu comme dans le métro cairote ? Bien sûr que non ! Les deux sièges sont évidemment côte à côte. Mais si l'artiste les avait ainsi disposés, l'un eût tout naturellement dissimulé l'autre. Ce qui aurait  privé cette scène de tout son sens symbolique ...

 

     N'oubliez jamais, amis lecteurs, qu'enfoui au tréfonds des sépultures, cet art funéraire, à connotation magico-religieuse, n'était pas destiné à notre regard irrespectueux, intrusif et que, dès lors, il n'aurait jamais dû supporter notre présence profanatrice ! Ces scènes ne nous étaient pas adressées : alors que, le plus souvent, nous les considérons comme une simple décoration pariétale, ayant une finalité documentaire, elles ont en fait raison d'être pour permettre aux défunts, uniquement par la magie de l'image et du verbe aussi, parfois, d'accéder dans des conditions optimales à sa seconde vie, dans l'Au-delà, espérée bien plus agréable que la première, ici-bas.

 

     Avec feu l'égyptologue belge Roland Tefnin, je ne le répéterai jamais assez : l'image égyptienne est par essence utilitaire, fonctionnelle. Le regard, la perception, l'entendement du sujet pensant que nous sommes se doivent de la comprendre comme une écriture.  

 

 

    Accordons à nouveau notre attention à Metchetchi et à son fils qui ont la jambe gauche en avant, dans l'attitude de la marche apparente. Ici aussi, nous devons considérer ce détail qui, par parenthèse, est déjà présent dans l'art de la statuaire, sous le seul angle de la symbolique iconographique. Car cette posture ne signifie nullement qu'ils sont en mouvement et se dirigent vers un endroit précis. En réalité, et la traduction du substantif qui la désigne dans la langue égyptienne le prouve philologiquement, la jambe avancée exprime la capacité d'action des deux hommes. Cette position physique est donc emblématique de leur condition sociale, de leur statut de dignitaires.

 

     Une autre particularité, malgré la cassure de la pierre, n'a certainement pas dû vous échapper : la position du pied du Ptahhotep qui se confond avec celui de Metchetchi.

 

Salle 5 - Vitrine 4 - Linteau E 25681

 

     Dans un récent article, l'égyptologue polonais Karol Mysliewiec a étudié ce détail empreint d'une forte symbolique que l'on retrouve fréquemment dans ce type de scène aux Vème et VIème dynasties. Et d'en conclure qu'il s'agit de la volonté d'accentuer le lien familial originel en donnant l'impression que le fils aîné - le seul d'ailleurs à être ainsi représenté - émerge bien du corps de son père, ici fictivement et véritablement si l'on se réfère à la réalité biologique.

 

    Au vu de cet important détail iconographiquement désiré par son père, nous devons idéellement conceptualiser Ptahhotep en tant qu'alter ego de Metchetchi, en tant que sa réincarnation puisque son successeur, en tant que son Ka vivant.

 

     Codes également que le fait de tenir le long bâton-medou dans la main gauche - dont la représentation hiéroglyphique définit le terme "parole" - et le sceptre sekhem dans la droite qui, lui, est synonyme de "pouvoir".

 

     De sorte que tous ces éléments associés (jambe gauche avancée, pieds se chevauchant, canne et sceptre dans les mains) expliquent, sans nul besoin d'un supplément écrit, à tous ceux qui de toute manière n'eussent pu le déchiffrer, que non seulement, Ptahhotep est bien le fils aîné de Metchetchi mais en outre, et parce que, artifice de l'artiste, il s'agrippe au même bâton, que les deux hommes détenaient un statut supérieur caractérisé par une capacité d'action, ainsi qu'un pouvoir de décision qu'ils exprimaient par la parole, par les ordres qu'ils proféraient. N'avons-nous pas vu dernièrement que parmi ses fonctions à la cour d'Ounas, Metchetchi était directeur du bureau d'un groupe précis de serviteurs du souverain, les khentiou-she ?

 

     Toute personne qui passait ainsi devant sa tombe, qui voyait ce linteau couronnant la porte d'entrée était à même de lire sans savoir vraiment lire ... Toute personne comprenait que Metchetchi et son aîné étaient de respectueux "magistrats", au sens étymologique du terme magister, à savoir : des maîtres.  


 

     Un dernier point, si vous me le permettez. Comment puis-je être aussi péremptoire quant à la position de ce bloc de calcaire à l'extérieur de la tombe ?

 

     Les plus fidèles d'entre vous, les plus anciens lecteurs aussi, répondront sans  hésitation aucune.

Aux autres, qu'un point d'interrogation rend muets, je mentionnerai simplement - (en conseillant de retourner à ce vieil article évoquant les deux plus importants types de reliefs que les artistes égyptiens employèrent et, surtout, les raisons qui motivèrent le choix de l'un plutôt que de l'autre) - que puisque ce fragment de monument est gravé en creux, il se situait bien à l'extérieur de la tombe.        

 

 

      Compliqué l'art égyptien ? Certes pas ! Pour autant toutefois que l'on connaisse un peu les codes permettant de le décrypter car, et j'aime asséner cette notion, rien n'y était jamais fortuit !  

 

 

 

 

(Farout : 2009, 3-22 ; Malaise : 1992, 78-168 ; Mysliewiec : 2010, 306 ; Ziegler : 1990, 122)

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20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 23:00

 

      Samedi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, avec la maxime 5 de cet Enseignement de Ptahhotep qu'ensemble nous lisons depuis le 19 mars maintenant, nous avions "fait connaissance" avec la maât, principe essentiel de la culture égyptienne antique qui, en définitive, sous-tend tout ce corpus philosophique.

 

     Découvrons ce matin le sixième conseil prodigué par un père aimant au fils qui doit en principe lui succéder dans l'Administration royale qu'a peut-être dû recopier ce scribe exposé  dans la vitrine 1 de la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

 

 

Scribe A 42 (Photo C. Larrieu)



 

Puisses-tu ne pas préparer de manigances parmi les hommes.

C'est à proportion que le dieu châtie.

Un homme dit : "Je veux vivre de cela !"

(Et) il manque de pain à cause d'une formule.

L'homme dit : "Je veux être puissant !"

(Et) il dit : "Je veux faire du profit à ma guise afin que je sois reconnu."

L'homme dit : "Je veux piller autrui !"

(Et) il finit par donner à quelqu'un qu'il ignore.

Jamais auparavant les manigances d'un homme ne se sont réalisées.

Ce qui se réalise est ce qu'ordonne le dieu.

Aussi, à l'avenir, vis dans la sérénité.

C'est spontanément que vient ce qu'ils donnent.

 

 

 

    

(Vernus : 2001, 79)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 23:00

 

      Si tous ceux qui ont l'occasion de modeler ou de peindre quelque ouvrage de grandes dimensions (...) rendaient la proportion véritable propre à la beauté des choses,  (...) les parties supérieures de l'ouvrage apparaîtraient plus petites qu'il ne faut, et les parties inférieures, de leur côté, plus grandes pour la raison que les premières sont pour nous vues de loin tandis que les secondes le sont de près.

 

PLATON

Le Sophiste, 235 e - 236 a


Oeuvres complètes, Tome 2, p. 286

La Pléiade, 1999

 

 

 

     Mardi dernier, amis lecteurs, j'avais avec vous un temps délaissé les sentiers de l'égyptologie pour très succinctement évoquer la notion de perspective en général, en insistant sur le fait que la communauté des historiens de l'art considère celui de la Grèce antique comme étant à l'origine du concept.

 

     Fort heureusement, une nouvelle génération vint, chercheurs qui regardèrent, à la suite de feu le grand égyptologue belge Roland Tefnin, l'image égyptienne avec nettement plus d'acuité. Et parmi eux, Dimitri Laboury que l'on peut considérer comme un de ses brillants successeurs.

 

     Choisissant, à la fin du siècle précédent, la statuaire de Thoutmosis III pour sujet de sa thèse de Doctorat, il prit conscience de certains écarts de proportions entre les éléments constituant le visage du souverain sur ses représentations de taille normale et celles, bien plus imposantes, pouvant atteindre près de trois mètres de hauteur.

 

     Un détail de son faciès lui sembla plus particulièrement révélateur, constituant  indiscutablement LE critère d'appréciation : les oreilles. Pour autant qu'elles fussent observées de profil.

 

     En effet, sur tous les exemples de taille humaine rencontrés ça et là, il appert que les artistes égyptiens les posaient de manière que l'ovale de la partie supérieure se situât à la même hauteur que les sourcils.

 

     S'écartant du cas spécifique du seul Thoutmosis III, l'impétrant devenu entre temps Professeur à l'Université de Liège, poussa son enquête à l'ensemble de la statuaire égyptienne et constata que des différences notoires pouvaient intervenir. C'est ainsi qu'après avoir attentivement examiné les colosses royaux des temples des rives du Nil, sans oublier le célèbre Sphinx de Guizeh mais aussi, dans les musées du monde entier, celles des têtes ayant manifestement fait partie de statues de taille considérable, sa constatation fut sans appel : si tous les monuments des Ancien et Moyen Empires présentaient des oreilles situées au même niveau que celui des plus petites figurations, à savoir, je le rappelle, à hauteur du sourcil pour ce qui concerne l'extrémité supérieure, dès le Nouvel Empire, des déformations apparaissent, altérations anatomiques indubitablement volontaires dans le chef du sculpteur, puisque systématiques.

 

     Il ne s'agissait donc nullement du fruit du hasard !

     Dès lors, elles avaient leur raison d'être.

 

 

     Mais avant de poursuivre, à ce stade de l'enquête, autorisons-nous  une première conclusion ressortissant au domaine de la temporalité : la volonté qu'un jour eut l'artiste égyptien de désirer modifier les détails d'un visage en changeant la position des oreilles d'une statue colossale n'intervint qu'au Nouvel Empire.

   

     Plus précisément encore, il semblerait que ce soit à partir du règne d'Hatchepsout si l'on en juge par la position légèrement surélevée des oreilles sur ses statues dites piliers osiriaques de la troisième terrasse de son temple de Deir el-Bahari ; soit, pour affiner : au XVème siècle avant notre ère.

 

 

     Pour Dimitri Laboury, il restait alors à cerner les raisons de semblables corrections physionomiques.

    

     Aux fins de poursuivre nos investigations, je vous propose de nous rendre avec lui au temple de Ramsès II, initialement situé le long du  Nil, à Abou Simbel.

 

     D'un premier coup d'oeil, depuis l'endroit actuellement prévu par les organisateurs pour permettre aux touristes d'assister au spectacle Son et Lumière, vous avez la nette impression que les oreilles sont placées bien plus haut que la normale traditionnelle.


 

Abou Simbel - Ramsès II - Cliché 1 (Dimitri)

 

 

     En revanche, si vous photographiez le souverain depuis le pied d'un colosse voisin, elles vous semblent singulièrement positionnées beaucoup plus bas.

 

 

Abou Simbel - Ramsès II - Cliché 4 (Dimitri)

 

     Et ce n'est en définitive que si vous immortalisez le visage royal à partir de l'extrémité de l'esplanade qui conduit au temple que vous obtiendrez la bonne configuration : le haut de l'oreille se situe au même niveau que le sourcil.

 

 

Abou Simbel - Ramsès II - Cliché 3 (Dimitri)

 

 

     Il est donc incontestable que le sculpteur égyptien de ces colosses magistraux les avait réalisés en fonction de la vision que l'on devait avoir en arrivant par l'allée antique, face au temple : à cet endroit, et uniquement de là, le dévot disposait du recul nécessaire pour admirer les traits de son souverain sans déformation aucune, au demeurant flagrante de partout ailleurs.

 

     Forts de cette constatation que les artistes égyptiens furent conscients, dès le Nouvel Empire, des distorsions qui pouvaient apparaître sur un visage royal de hautes dimensions  suivant l'endroit d'où il était regardé, au point d'en "corriger" certains détails, nous pouvons maintenant poser une seconde conclusion, d'importance, vous me l'accorderez amis lecteurs : il y eut bel et bien, à cette époque-là et uniquement  pour ce type de statues-là, prise en considération de la notion de perspective.

 

 

     Ces corrections systématiquement apportées aux traits des visages royaux colossaux - et pas à la statuaire en général, je le souligne une dernière fois - n'avaient d'autre but que l'élimination des déformations visuelles dues à un changement de position de celui qui regarde l'oeuvre ; ce que les savants appellent la parallaxe.

 

 

    A-t-on lu Jean-François Champollion ? A-t-on lu Jean Capart  ? Il semblerait que les théoriciens de l'art ne se soient jamais préoccupés de l'avis des égyptologues en la matière, persuadés qu'ils sont de ce miracle grec sans lequel nous ne serions que néant !

 

     Et pourtant, en 1924-25, lors de conférences aux Etats-Unis, le savant belge attirait à nouveau l'attention sur ce que son homologue français, un siècle plus tôt, avait déjà écrit : Comme l'avait très bien vu Champollion, les dessinateurs égyptiens évitent la perspective mais ne l'ignorent point.

 

     Dès lors, nous ne pouvons plus actuellement,  recherches du Professeur Laboury à l'appui, attribuer aux artistes grecs la paternité de la notion de perspective. Nous ne pouvons plus emboîter le pas aux anciens pour dénier à l'Egypte d'en avoir établi les prémices un bon millénaire auparavant, grâce à la connaissance qu'ils possédaient de certaines données mathématiques concernant, notamment, les fractions (1/2, 1/3, 1/4 ...), pour calculer à l'avance les corrections à apporter visant à pallier les distorsions optiques dues à la parallaxe.

 

     Cette précision n'est pas sans enjeu puisque, a contrario, elle annonce avec une clarté qui ne souffre aucune ambiguïté que si les Egyptiens n'utilisèrent que sporadiquement le concept de perspective, ce ne fut nullement par méconnaissance, mais par décision délibérée : ils plébiscitèrent l'aspectivité ; l'aspectivité, ils développèrent à l'envi.

 

     M'appuyant sur cette évidente anadiplose, je veux simplement insister sur le fait que cette caractéristique de leur art qu'avec vous j'ai dernièrement évoquée, ne répondit donc pas à un pis aller, à un défaut de compétence mais bien plutôt à une réflexion philosophique, une volonté consciemment engagée de donner une autre vision du monde, partant, du corps humain, plus métaphysique que fondamentalement biologique : s'en tenir non pas aux apparences  passagères des choses, mais plutôt à leur essence, et à leur permanence, situant de la sorte l'oeuvre dans une réalité intemporelle.

 

 

     D'emblée, j'ai ce matin convoqué Platon.

Permettez-moi maintenant, avant de prendre congé de vous, d'à nouveau donner la parole à Jean Capart, à juste titre considéré comme le père de l'égyptologie belge qui,  à la fin de sa première conférence américaine consacrée à quelques grands chefs-d'oeuvre égyptiens, s'interrogeait en ces termes :

 

     Le plaidoyer que j'ai fait emportera-t-il la conviction ?

Je demande qu'on tienne les artistes égyptiens pour égaux des grands maîtres de tous les temps et de tous les pays.

Au lecteur de conclure si cette prétention est exagérée.

 

 

 

 

      (Je suis heureux de pouvoir, une fois encore, exprimer ici toute ma gratitude et adresser mes remerciements les plus appuyés au Professeur Dimitri Laboury, de l'Université de Liège qui, avec l'indéfectible amitié qui nous lie depuis plus de deux décennies, m'a immédiatement permis d'exploiter ici les différents clichés qu'il avait réalisés de la tête d'un des colosses de Ramsès II au temple d'Abou Simbel pour étayer sa thèse dans l'étude de 2008 référencée ci-après.) 


 

 

(Capart : 1931, 34 et 48 ; Laboury : 2001, 109-13 ; ID. : 2008, 181-230 ; Peck : 1980, 23-5)

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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 23:00

 

 

     Si, voici quinze jours - puisque samedi dernier, j'avais cru bon de consacrer mon intervention à l'exposition Toutânkhamon qui se tient à Bruxelles jusqu'à l'automne prochain -, nous avions relu trois maximes successives de l'Enseignement de Ptahhotep à la lumière de deux traductions distinctes, je vous propose ce matin, amis lecteurs, de reprendre le cours normal de notre découverte de ces préceptes moraux de l'Egypte antique, avec le cinquième apophtegme dans lequel ce père aborde un  nouveau cas d'espèce pour l'impétrant, son fils, qu'il veut aiguiller sur la voie de la sagesse dans sa profession future et ses relations avec autrui.

 

     Il évoque également, pour la première fois, un concept cardinal - la maât - qui régit toute la société égyptienne et traverse d'ailleurs l'ensemble de l'oeuvre .


 

Maat---Louvre-E-4436---Salle-18-Vitrine-1--C.-Decamps-.jpg


 

     Traditionnellement matérialisée par une plume ou sous l'aspect d'une femme portant une plume sur la tête, comme ci-dessus la petite statuette (E 4436) exposée dans la vitrine 1 de la salle 18 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, cette notion complexe que l'on traduit régulièrement en français - pour faciliter notre compréhension - par "Vérité-Justice-Ordre", nous fait toucher du doigt l'essence même de l'idéologie égyptienne antique ; elle constitue la base du bon fonctionnement de la société, partant, l'équilibre du monde créé. Ainsi, un pays dont le souverain ne respecterait pas la maât s'exposerait inévitablement au chaos (isefet, en égyptien ancien).

 

     En revanche, aligner sa conduite sur la maât assure non seulement à l'homme la bonne marche de sa propre vie et le respect d'autrui mais, et c'est capital pour le devenir de tout un chacun après l'ici-bas, lui permet de ne pas totalement disparaître, de se perpétuer pour l'éternité dans la mémoire de ceux qui l'ont côtoyé ...  

 

 

 

Si tu te trouves être un dirigeant

Donnant des directives à une multitude,

Cherche pour toi la perfection dans chaque cas,

De sorte que tes directives ne comportent définitivement pas de défaut.

La maât est puissante, et de perpétuelle efficacité d'action.

On ne peut la perturber depuis le temps d'Osiris.

On inflige un châtiment à celui qui transgresse les lois.

C'est ce qui échappe à l'attention de l'avide.

(Certes), c'est la vilenie qui s'empare par la force des richesses,

(Mais) jamais le mal-agir n'a mené son affaire à bon port.

[L'avide] Il dit : "Je veux faire du profit à ma convenance personnelle !"

Il ne saurait dire : "Je veux faire du profit en fonction de mon travail."

(Mais), s'il y a une fin, la maât (au contraire) est perpétuelle.

Que l'homme n'aille pas dire : "C'est mon patrimoine !"

 

 

 

 

(Vernus : 2001, 78)

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